viviane sassen, l'intuition de la photographie

i-D a rencontré la photographe hollandaise pour parler de lumières, de sa collaboration avec Frank Ocean et de l'importance de la spontanéité dans l'art.

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nov. 14 2016, 12:55pm

Le travail de Sassen va largement piocher dans les couleurs vives et les rencontres qu'elle a fait lors desa jeunesse au Kenya. Elle utilise souvent un flash rose brillant, de l'orange et du vert ; des imprimés et des textures, des miroirs et des ombres naturelles. Son approche artistique transforme des scènes banales - que le sujet soit une personne, une fleur ou une planche de bois - en des ruminations parfois surréalistes sur la corporalité, la personnification et la dissonance entre l'obscurité et la lumière. Les nombreux livres et expositions de Sassen (sans compter ses photographies de mode, notamment pour i-D) ont justifié son succès international, et des récompenses comme le Prix de Rome pour sa série photo Ultra Violet, réalisée au Ghana.

Lorsque nous l'avons rencontrée, elle dissertait sur sa manière de cadrer, la nécessaire imprédictibilité de la vie tout en sirotant en thé. « Il y a toujours quelques aléas : les lumières, la situation - c'est une combinaison des deux » assure-t-elle. « J'aime laisser de la place à l'inattendu, et voir ce qu'il en ressort. » Entre une rencontre avec des étudiants du California College of Arts de San Francisco et une exposition de sa série Pikin Slee dans une galerie de la ville, Sassen a pris le temps de s'asseoir avec nous pour discuter de ses travaux actuels, de sa collaboration avec Frank Ocean et du rôle prépondérant de la spontanéité.

Quand tu rencontres des jeunes photographes comme ce fut le cas au California College of Arts, tu leur conseilles d'utiliser leurs propres expériences, comme tu le fais dans ton travail ?
Je ne leur dit vraiment rien de tout ça, parce qu'ils sont si jeunes. Quand je visite des studios, j'essaye de pénétrer et de comprendre au mieux leur travail - le cœur de leur univers. À cause des programmes qu'ils intègrent, ils ont tendance à sur-théoriser les choses. Au final, on fait tous, plus ou moins, des autoportraits. Et beaucoup tentent de cacher ça avec une tonne de jargon académique. Ce n'est pas mon genre. J'essaye de me débarrasser de toutes ces couches pour saisir l'essence de ce qu'ils sont, de qui ils sont.

Quels sont les risques d'une telle sur-théorisation ? Qu'est-ce qu'on y perd ?
La spontanéité. L'intuition, et pour certains d'entre eux, le bonheur simple de créer. Ce n'est pas totalement inutile - c'est important de tenter d'expliquer ce que tu fais, comment tu le fais et pourquoi tu le fais, pour élaborer au mieux son processus de travail. Mais on s'y perd parfois un peu trop, et ils doivent alors savoir abandonner tout ça et s'adonner à plus de spontanéité.

L'exposition UMBRA était très sombre, très lourde, mais on y voyait une installation beaucoup plus légère à la fin. Tu voulais que les visiteur s'en aillent avec un souvenir joyeux ?
Cette exposition parlait des ombres. Certaines étaient très sombres, d'autres très mystérieuses, d'autres très tristes. Le sujet était la perte, la mort. Mais j'ai aussi réalisé une série de photos très abstraites, avec des miroirs et pendant que je travaillais sur ce projet, j'expérimentais avec la lumière, et j'en suis arrivée à ce truc rouge, bleu, vert. Les lampes rouges, bleues et vertes forment une lumière blanche quand elles sont assemblées, et je trouvais que c'était une bonne manière de conclure l'expo. Les gens ont adorés. Ils ont pris beaucoup de selfies.

Tu as parlé de la différence entre ton travail de mode et ton travail artistique, mais j'ai l'impression que ton travail éditorial est un bon pont entre les deux. Il te permet de te livrer davantage. Tu penses avoir plus de place pour être créative avec les éditos ?
Je pense, oui. J'aime me concentrer sur tous ces aspects, et pas seulement sur l'un ou l'autre. L'édito se trouve entre la photographie de mode et l'artistique. C'est un endroit où l'on peut expérimenter, parfois même plus facilement que sur mon travail personnel, parce que, c'est bizarre à dire, mais je m'en fiche un peu de la photographie de mode. Ce qui m'intéresse, c'est la photographie, tout court. J'aime bien les éditos, c'est marrant, c'est un terrain de jeu où je peux expérimenter et faire ce que je veux. C'est génial d'avoir cette opportunité, de travailler avec d'autres personnes, d'être inspirée par eux.

Tu as travaillé avec Frank Ocean sur certaines photos de son fanzine Boys Don't Cry - tu as eu de l'espace créatif, ou est-ce qu'il savait exactement ce qu'il voulait ?
On a travaillé de manière très organique. On est allés au Japon, et on y a passé un certain temps. Il adore les courses de voitures, donc on est allé en voir plusieurs, mais de manière très naturelle. On y allait, on prenait des photos et si j'avais une idée, on la tentait.

Il y a une photo avec une forme rose cachant son visage.
J'aime beaucoup cacher les visages sur mes photos. Il ne voulait pas forcément apparaître sur les images. On a tous les deux le même intérêt pour ce qui se voit et ce qui ne se voit pas ; pour ce qui est exposé et ce qui est privé. C'est un sentiment très ambigu que l'on partage.

Sur quoi tu travailles en ce moment ?
Sur plusieurs choses différentes. J'ai fait un livre, Roxanne, il y a quelques années. On va en faire un nouveau, complètement différent du premier. C'est encore elle, des portraits d'elle, avec plus de nus et beaucoup de peinture. C'est très dynamique, très puissant, très féministe. Ça sortira en février. J'ai une expo dans ma galerie de Johannesburg, donc je dois aussi bosser là-dessus. Je travaille sur de nouvelles techniques. Je m'étais toujours dit que je n'utiliserais pas Photoshop pour mon travail perso, seulement pour les éditos, mais après UMBRA, dont le processus a été très lent, très lourd et très introspectif, je ressens une nouvelle énergie. J'expérimente de manière très ludique sur mes images personnelles. Je peins sur mes photos, je fais des collages, ce genre de trucs. Je mélange tout ça et je verrais bien ce que ça donne.

vivianesassen.com

Credits


Texte Alyssa Pereira
Images courtesy Casemore Kirkeby