l'art de peter de potter, de raf simons à kanye west

À l'occasion de la sortie de sa toute première monographie, l'artiste belge et maestro du collage revient sur sa pratique, le symbolisme de la nudité et la force nécessaire du silence.

par Felix Petty
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20 Octobre 2016, 9:30am

Peter De Potter a passé le plus clair de ces dernières années à sortir la somme de ses recherches esthétiques et plastiques sur le web. Surtout via son Tumblr et son Instagram. L'artiste a préféré l'immédiateté de la toile aux white cubes, l'anti-conformisme aux traditions.

Son esthétique, d'ailleurs, est tout de suite reconnaissable à défaut d'être clairement définie. Pour résumer, on pourrait dire que l'œuvre de Peter De Potter s'apparente à un immense puzzle, s'attachant à reconstituer le monde à grands coups d'images glanées, diverses et malmenées. Fragments qui, assemblés, réinventent une certaine idée du corps masculin.

Mais aujourd'hui est une date importante dans sa carrière. L'homme sort du virtuel pour sortir sa première monographie, The Vanity of Certain Flowers - le seul et unique bouquin depuis ses débuts, il y a 15 ans.

La plupart des pages de cet ouvrage font la part belle à la scène artistique d'Anvers. Peter a en effet collaboré avec Raf Simons en 2001 qui sortait son livre, The Fourth Sex. Mais les thèmes chers à Peter ne changent pas, non plus son habileté à transmettre de la candeur, de la force et de la beauté déstructurée à travers ses multiples œuvres.

La plus belle preuve et la plus tangible de cette esthétique visionnaire reste The Vanity of Certain Flowers. Un ouvrage à se procurer de toute urgence et dont il faut feuilleter les pages avec calme et sérénité.

Tu sors aujourd'hui ton premier ouvrage 100% personnel. Pourquoi maintenant ?
La série que j'ai réalisée a dicté ce choix… C'était la plus importante et la plus foisonnante de ma carrière. Il lui fallait un espace pour être contenue, pour qu'elle prenne tout son sens. C'est d'ailleurs plus une histoire qu'un simple portfolio.

De quoi es-tu le plus fier dans ce livre ?
Le livre parle de l'idée de grandir, s'éduquer et se discipliner seul. Il prône la consécration, l'ascétisme. J'aime l'idée que mes images procurent une sensation de calme, de sérénité, de silence. Quand je parcours le livre aujourd'hui, je retrouve ces éléments disséminés, même dans la profusion d'images.

Le livre reflète et matérialise un certain état d'esprit. Pur, silencieux, avec l'idée sous-jacente d'une promesse de beauté. C'est un univers très loin des clubs, de la nuit, des écrans d'ordinateur, de la ville, de tout ce qu'on côtoie au quotidien. C'était un vrai défi pour moi, de matérialiser le silence, d'évoquer cet espace pastoral sans en faire quelque chose de passéiste.

D'où vient ce titre, The Vanity of Certain Flowers ? Qu'est-ce qu'il représente pour toi ?
Comme toujours chez moi, j' ai d'abord eu l'idée du titre. Dès que je l'ai écrit de mes mains, je savais qu'il deviendrait un projet. Son sens et ce qu'il nous évoque n'est pas immuable, il a trait à la spiritualité, la métaphore…

La vanité est une notion très lourde de sens, très en phase avec notre époque ou très loin derrière, dans le passé. Ce n'est pas la première fois que je m'empare de ce thème, mais j'ai ressenti le besoin de le coupler à l'idée de la retraite, de l'accomplissement personnel. Je me demandais à quoi ressemblerait la vanité sans stimulation du monde extérieur.

Tu as l'habitude de sortir ton travail sur Tumblr ou Instagram. La matérialité du livre ne t'angoisse pas ?
Non, pas vraiment. En réalité, c'est la même chose. Internet est moins flottant que ce qu'on veut bien nous faire croire. Tout ce que nous postons et partageons sur la toile reste gravé. Et je dis ça parce qu'on finit par oublier que les images sur la toile reviennent et reviennent inlassablement à nous. Elles finissent par nous hanter et rester à jamais dans nos têtes. Les images sur l'espace numérique s'imposent différemment à nous. C'est vrai qu'à chaque pop up, nous sommes un peu moins saisis par la force de l'image. Elles s'infiltrent plus sournoisement dans nos mémoires. Le livre est un objet clôt. Mais j'espère être parvenu à procurer à travers ses pages, la sensation de surprise. En fait, je crois que ce livre est un feed en lui-même. Avec une progression. En tout cas, c'est ce que j'espère.

Quel est le rôle, la valeur d'un objet comme le livre à l'ère d'Instagram justement ?
Le livre devient de plus en plus un événement en soi. La somme de toutes les idées subconscientes qui nous traversent au quotidien avec le digital, la matérialisation de l'éphémère réunie dans un seul et même objet. J'aime l'idée qu'un livre sorte physiquement, qu'il envoie un message au monde et à ceux qui le découvrent. Je pense que les gens n'arrêteront pas d'aimer l'idée de collection. Et puis le livre a le pouvoir romanesque que le digital n'a pas et auquel les gens sont ravis de succomber.

Peut-être que ça ne durera pas ? Qui sait. Mais encore aujourd'hui, j'ai l'impression que les jeunes générations vont chercher leur inspiration dans les livres aussi bien que sur leur téléphone. Je ne crois pas à la mort du print.

En quoi le digital est un outil de travail fécond, selon toi ?
Il y a six ou sept ans, j'ai commencé à faire d'Internet ma plateforme de diffusion principale. À l'époque, c'était à mon sens la meilleure façon de faire se fusionner l'air du temps et mon travail dans une seule et même culture visuelle. C'était un geste d'intégrité personnelle et artistique - sur Internet, la terre est plate et les images doivent survivre à la force de leur potentiel d'adhésion, sans que l'artiste derrière soit mentionné. Elles circulent librement. J'aime toujours autant cet aspect même si les temps ont changé. Beaucoup de cette candeur, de ce charme s'est perdu et c'est un processus naturel. Aujourd'hui, tout le monde est conscient de la valeur marketing de la toile et bien souvent, le geste artistique et ses possibilités passent après.

Je me souviens également de l'arrivée des réseaux sociaux. Tout le monde jouait le jeu, se dépeignait avec beaucoup de sérieux sur son mur. Le monde jouait à se mettre en scène différemment sans savoir ce qui allait advenir de cet alter-égo plus tard. C'était très intriguant de voir comment les gens se présentaient aux inconnus, faisaient leur autoportrait au monde. et puis très vite, on s'est aperçu des limites et des dangers du web. Aujourd'hui, tout le monde joue le jeu et tout le monde connaît les tricks. Les gens font leur autopromo, sous couvert d'instants de réalité. Je ne conteste rien, je constate. C'est un phénomène fascinant.

Tu es très connu pour tes collaborations artistiques, avec Raf Simons ou plus récemment Kanye West. Tu préfères travailler pour les autres ou pour toi ?
En vrai c'est toujours moi quand même !!! J'ai toujours travaillé seul, par moi-même. Et oui, j'ai eu la chance de travailler avec des personnes sensibles à mon travail, mon esthétique. À tel point qu'ils m'ont invité à pénétrer leur univers. Mon processus créatif, mes thèmes récurrents, mon approche, tout a toujours été un peu fidèle à mes principes. J'ai grandi évidemment… Il y a 15 ans, l'appropriation de la pop culture m'était beaucoup plus chère et évidente qu'elle ne l'est aujourd'hui. Il y a cinq ans j'ai été conquis par les possibilités qu'offraient les réseaux sociaux et on retrouvait cette influence dans mon travail. Aujourd'hui, je me concentre plus sur mes photographies, bien que je traite mon appareil photo comme je traite mon ordinateur - c'est un outil qui me permet de redéfinir la notion d'image.

Tu dirais de ton travail qu'il s'inscrit dans la lignée de l'art expérimental ? quelles osnt tes influences ?
Je me souviens, adolescent, de m'être fasciné pour certains poètes et artistes - beaucoup trop, d'ailleurs. J'ai cru que ma tête allait exploser. Je pense à Allen Ginsberg, Tristan Tzara, George Bataille. Tous ces écrivains ont eu une influence très puissante sur mon travail. Ils m'ont montré que le mot et le geste lancés à la face du monde pouvaient être explosifs, tout en étant délicats. De manière générale, je dirais que mes mentors sont tous des artistes qui ont su conjurer leur peur et se libérer des normes imposées par l'histoire de l'art. Des artistes commeWyndham Lewis, Francis Picabia, Gilbert & George, Tracey Emin…

Mais ce qui m'inspire le plus, aujourd'hui, ce sont les artistes qui ont ouvert la voix aux artistes d'aujourd'hui. Je pense à Richey Edwards. Il a été très important pour moi. Mis à part le fait qu'il se soit déguisé comme les Clash. J'adore l'idée qu'il se réapproprie avec autant d'aisance la culture de masse pour en faire ressortir les défauts les plus saillants. Sa quête a toujours été celle de l'intégrité, de la beauté cachée. Et surtout, cet artiste était une figure de la culture populaire dont l'intelligence et la finesse détonnaient dans le paysage. J'ai toujours pensé que ses paroles dans Fasterdevraient prendre la place de Mona Lisa au Louvre.

Certaines thématiques traversent ton travail : la nudité, la masculinité, l'érotisme homo… Ce sont des sources inépuisables d'inspiration ? Tu n'en as pas marre que les journalistes y reviennent encore et encore ?
Je conçois toujours mes images en pensant à l'interaction qu'elles noueront avec le spectateur. Mon travail s'apparente à un dialogue, une conversation. Mais aussi étrange que ça puisse paraître, je ne considère pas mon travail comme une compilation des éléments qu'on y trouve. Ces éléments sont mon alphabet. Ce sont mes outils pour développer une nouvelle forme de langage.

Alors non, ç a ne m'ennuie pas que les gens continuent de me questionner à ce sujet. J'imagine que c'est ce que l'observateur voit à travers mes images. Tu parles d'érotisme homosexuel et je vois à quoi tu fais référence mais ce n'est pas un thème en soi, à mon sens. Quand je fais le portrait de quelqu'un, il n'y a ni allusion, ni jeu de séduction qui s'instaure. Et pour ce qui concerne la nudité : je ne voudrais pas trop l'affilier à la mort mais la plupart du temps, la nudité dans mon travail est là pour accentuer l'idée de la solitude, le fait d'être livré à soi-même, au quotidien et de manière plus métaphorique. L'idée d'une certaine libération de tout contexte. La nudité est atemporelle et c'est ce qui me plait le plus. Lorsque c'est bien fait, la personne nue devient une icône, un emblème. L'érotisme ne rentre pas tellement dans cette définition, pour être tout à fait honnête. En fait, si je devais prôner la nudité, je dirais qu'ils 'agit pour moi de me débarrasser de l'idée selon laquelle la jeunesse à tout à voir avec la candeur et la soumission. C'est encore trop présent dans la culture visuelle actuelle.

Dans tout, j'aimerais que l'art se libère des cases auquel on lui ordonne trop souvent de se plier. 

Tu approches l'écriture et l'image de la même façon ?
Un mot est une image et l'image tout un langage, pour reprendre Magritte.  

The Vanity Of Certain Flowers is available now at the-broken-arm.com

Credits


Texte : Felix Petty
Images courtesy Peter De Potter

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