on peut compter sur princess nokia, ses copines et leurs serpents

Destiny Frasqueri ou Princess Nokia fait de la musique à l'image de la ville qu'elle aime et qui l'a vue grandir : New York. Avec ses deux meilleures amies Gia et Rafa, elle a posé pour i-D.

par Emily Manning
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14 Mars 2017, 9:45am

Gia porte une chemise Tome. Sous-vêtements GAP. Destiny porte une chemise ManGo. Soutien-gorge Araks. Boxeur GAP. Culotte personnelle. Rafa porte une chemise DKNY. 

Le jour où l'on retrouve Destiny Frasqueri (que vous connaissez sans doute mieux sous le nom de Princess Nokia) dans son New York natal, la jeune rappeuse est accompagnée de Rafa « une femme à la tête d'une communauté qui repense l'urbanisme, le féminisme et s'attache à déconstruire le phénomène de gentrification », prévient Destiny. En ce moment, Rafa participe à la promotion et l'effervescence de la scène hardcore locale en organisant des concerts de punk pour les adolescents du Bronx. L'autre femme, c'est Gia « une activiste de longue date qui se bat pour les droits des animaux et la justice sociale. » C'est d'ailleurs dans son appartement du Bronx qu'on s'est retrouvées. En grande spécialiste du monde animal, Gia compte cinq serpents parmi ses colocataires. « On se retrouve tout le temps chez Gia, on pose des rimes dans sa chambre, on regarde des films, on joue avec les enfants, on se raconte des conneries et les serpents sont avec nous, explique Destiny.  Ces animaux ont un étrange pouvoir sur nous. Ils nous permettent d'être en paix avec nous-mêmes. Ils nous incitent au calme et la tranquillité.» Si la force, la hargne et la puissance sont les qualités qui font le rap de Destiny, l'empathie, la bienveillance et surtout la sagesse parcourent sa prose et sa philosophie : « Je les soutiens, elles me soutiennent. Ensemble, nous sommes des guerrières. On sait qu'on peut compter les unes sur les autres. Qu'on s'aime d'un amour inconditionnel. D'un amour rare et précieux. »

Pour décrire Rafa ou Gia, Destiny n'emploie que très rarement le terme « amie ». Elle dit plutôt « comai », un mot espagnol qui signifie « ta sœur de cœur, celle qui s'occupe de tes enfants. Je suis la marraine de leurs enfants, je suis leur comai. Quand j'aurai des enfants, elles seront mes comai ». L'autre mot qui revient souvent, c'est « hoodrat », un terme hybride qu'elle définit comme « le résultat d'une imbrication des identités hardcore, punk rock et gothique pour quelqu'un qui vient du ghetto. C'est notre délire à nous. On ne rentre dans aucune case, on se tient en équilibre. »

S'établir hors des cases imposées. 1992, le dernier EP en date de Destiny, en est l'ultime incarnation. Il dévoilait la vision d'une artiste qui n'a pas peur d'explorer et d'embrasser les multiples facettes de sa personnalité. Metallic Butterfly, son premier album sorti en 2014 révélait déjà sa volonté de faire s'embrasser les genres. S'en est suivi Honeysuckle, un écrin disco comme un écho à Donna Summer qu'elle sortait sous son nom de naissance. Son ode à l'âge d'or du hip hop new-yorkais auquel Princess Nokia donnait naissance en septembre dernier sous le titre 1992, creusait le sillon de la veine autobiographique. New York, Destiny y est née et y a grandi. Elle a vogué entre Harlem, le Lower East Side et le Bronx et son titre Green Line en est l'ultime incarnation. Porté par des échos jazz et la force des rimes qui ont fait le succès du jeune Nas. Brujas renoue avec l'électronica underground et ses origines afro-indigènes. Bart Simpson - le tout premier titre évocateur et audacieux de 1992 - a été imaginé pour les skateurs de Manhattan. Dans les mains de Destiny, la ville qui l'a vue grandir est le pilier sur lequel repose sa vision de la musique.

« New York est l'arche où dialoguent l'art, la mode, la douleur, la tragédie, l'originalité, la couleur, la diversité, l'étrangeté, la pauvreté. C'est une ville qui me fascine, confie Destiny. Une ville décalée. C'est sans doute pour ça qu'elle résonne en moi. Dans la poésie, le cinéma. » C'est un décalage qu'on ne ressent pas uniquement dans sa musique. Car ce qui lie Destiny à Rafa et Gia, c'est aussi l'appartenance à une même communauté, une même ville : « On aime là où on vit, on s'y accroche. On ne se voit pas ailleurs qu'à New York. C'est ce qui nous fait tenir, nous rattache à ceux qu'on aime, à notre communauté. C'est là qu'on s'est trouvées et c'est ce qui nous rend uniques. »

Destiny met un point d'honneur à défendre et affirmer l'appartenance à une communauté - au delà de son pâté de maison, de son quartier, de sa ville. À ses concerts, la jeune rappeuse transmet des valeurs de bienveillance, de respect mutuel, d'optimisme. Dans un récent documentaire qui revient sur la release party de son EP, 1992, on entend Destiny invoquer le pouvoir de la leadeuse des Bikini Kill, Kathleen Hanna : « des femmes au premier plan », reprendre son cri de ralliement avant d'entonner les paroles de son morceau, Soul Train : « Je sais ce que ça fait de se sentir mis de côté dans l'espace public. Je sais toute la haine et la vulnérabilité qu'on en tire. Moi-même étant une jeune femme de couleur, je sais à quel point il est important que nos voix, nos opinions, nos valeurs, nos récits soient compris et entendus, inclus, respectés et honorés. »

Mais c'est au-delà de ses concerts que Destiny souhaite transmettre son message. C'est aux côtés du collectif Smart Girl Club qu'elle parle au nom de sa communauté, organise des workshops, des émissions de radio et des performances d'éloquence. Son ambition ? Réunir des femmes fortes et créatives de toutes formes, toutes couleurs, toutes sexualités confondues et privilégier la collaboration et l'entraide. Pour Destiny le collectif est « un espace où je me sens en sécurité, où je peux décompresser et transformer ma colère et mon ras-le-bol en quelque chose de positif. C'est en ça que ces espaces sont nécessaires. La colère a ses raisons, il suffit de trouver la bonne manière de la conjurer. »

Smart Girl club puise sa force dans l'histoire du féminisme urbain, « une forme tangible de féminisme, accessible aux femmes des quartiers qui n'ont pas accès aux formes institutionnelles du féminisme, qu'on enseigne aux classes sociales plus aisées. Un féminisme pour les femmes comme moi, dont l'identité est multiple et qui ont besoin de s'identifier à d'autres modèles. Je suis née et j'ai grandi avec le féminisme urbain et non, nous ne sommes pas invisibles. Que vous le vouliez ou non, nous seront mieux représentées, nous demanderons le respect, nous conjurerons le mépris par notre présence, nous ferons tout pour sensibiliser les consciences et promouvoir la sororité, l'éducation et le la libre égalité des chances. C'est notre but. » Longue vie à Princess Nokia. 

Credits


Texte : Emily Manning 
Photographie : Zachary Chick 
Stylisme : Katelyn Gray

Stylisme : assistance Marie Choi

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