rave, transe et techno : l'underground est devenu l'arme politique de la jeunesse palestinienne

Cette semaine, le festival Palest'In and Out rend hommage à la scène artistique palestinienne à Paris. i-D est parti à la rencontre des nouveaux visages de l'underground palestinien qui font de la fête une nouvelle forme de resistance.

par Micha Barban Dangerfield
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12 Juillet 2016, 1:25pm

On sous-estime trop souvent la puissance de l'underground comme forme de résistance politique. On se souvient du punk ou du rap c'est vrai, qui ont bousculé à un moment de l'histoire les statu quo européens et ont fait vibrer une jeunesse dont on étouffait les cris. Mais il est rare d'entendre parler des forces souterraines qui opèrent loin de nos contrées, là où la guerre gronde depuis plusieurs décennies, donnant naissance à des générations forcées d'être politiques - à tout jamais. En Palestine, une jeunesse biberonnée à internet et aux sons électroniques, élevée aux rythmes des sursauts du conflit israélo-palestinien, rêve de paix et tente d'écrire son futur à travers la musique.

À Haïfa, Bethléem ou encore Ramallah, une partie de la jeunesse palestinienne rétablit une identité commune et renouvelle les répertoires d'actions politiques traditionnels en faisant… la fête. Cette nouvelle façon d'aborder le politique, Ayed, fondateur du Jazar Crew, un collectif d'artistes palestiniens, y croit dur comme fer. En 2011, alors que le printemps arabe laissait paraître ses premiers bourgeons, Ayed et ses amis organisaient leur première fête. "La révolution venait d'éclater en Egypte et on espérait tous au fond que l'Egypte allait libérer la Palestine, explique Ayed en riant. On a fait notre première fête le jour de la chute de Mubarak. Les gens étaient fous ! C'est là que tout a commencé pour le Jazar Crew." Petit à petit, la jeunesse palestinienne a trouvé dans ces rassemblements l'opportunité de se libérer du joug du conflit et de l'occupation et de rétablir une identité collective trop longtemps opprimée. "Enfants, nous baignions dans l'identité israélienne, nous n'avions pas d'autres choix. Pour nous faire accepter, il fallait qu'on se comporte comme eux. Et puis à cet âge-là, tu n'as pas encore conscience de ton identité. À Haïfa, les seules teufs étaient à l'initiative de la jeunesse israélienne. On changeait nos noms pour des noms à consonance israélienne pour pouvoir rentrer en club. Sinon, on attendait qu'il y ait un mariage pour pouvoir s'amuser." explique Ayed, sincère. Leurs fêtes, les raves qu'ils organisent dans le désert, les concerts, rassemblements ou festivals de cinéma sont autant de nouveaux espaces de pensée et d'accomplissement identitaires pour la jeunesse palestinienne. Des "zones de liberté" comme Ayed les nomme. "La fête est devenue cette 'zone de liberté' où nous pouvons arrêter de prétendre être autre chose que Palestiniens. Autre chose que nous-mêmes. Où on peut parler notre langue sans crainte. Et puis d'un autre point de vue, ils sont des espaces où les gays peuvent s'embrasser s'ils le veulent par exemple." Un élan émancipateur que souligne Amina Hamshari, créatrice du festival pluridisciplinaire Palest'In and Out mettant à l'honneur la scène artistique palestinienne à Paris: "Les associations qui les encadrent, issues de la société civile, sont les rares lieux où le dialogue entre religions, générations, milieux sociaux culturels et genres est possible."

À l'intersection de ces différentes dimensions sociales, la scène musicale underground palestinienne permet également à de jeunes artistes de se défaire des déterminismes que leur impose la guerre - sans ne jamais l'oublier - et, tout en érigeant de nouvelles formes de mobilisations, leur permet de vivre une autre réalité que celle du conflit, projetée dans leur façon de vivre, de créer ou d'êtres perçus à l'extérieur. C'est ce que nous explique Lina Soualem, co-organisatrice du festival Palest'In and Out. "Il est important de faire connaître à ceux qui ne s'y sont jamais rendus la réalité du contexte de la Palestine. Il faut donner aux artistes la possibilité de sortir de leur réalité pour créer différemment." On a tendance à oublier que l'histoire et le monde condamnent la jeunesse palestinienne à être politique restreignant sa créativité aux limites du conflit. Du haut de sa petite vingtaine, Sama aka Skywalker, Dj palestinienne, bouillonne lorsqu'elle nous parle de ses premiers pas dans la musique. Il aura fallu quelques questions avant qu'elle n'évoque le politique. Parce qu'en fait, sa passion tient de la musique et seulement de la musique. Elle non plus n'a pas d'autre choix, dans sa ville natale, Ramallah, que de créer en silence, sous terre. Sa liberté, elle l'a trouvée dans l'électro. "J'ai découvert la techno à Beyrouth. J'ai été subjuguée par le sentiment de liberté que ses sons peuvent procurer et tout ce qu'ils véhiculent sans un mot" explique-t-elle. Sama, elle, cumule. Au-delà du conflit, elle doit également s'affirmer en tant que Dj face au traditionalisme ambiant. "Être une femme Dj à Ramallah est plutôt cool en somme. Mais ça peut parfois devenir un combat. Je vis dans un pays musulman et certaines personnes ne comprennent pas comment une fille peut se destiner à être Dj. Et puis, l'électro n'est pas nécessairement le répertoire de prédilection de là où je viens."

Mais ensemble, toutes les figures de proue de l'underground palestinien opèrent leur propre révolution, leur propre réunion aussi. C'est en souterrain que ces jeunes artistes tentent de reconstruire un sentiment d'appartenance culturel et identitaire, malgré l'éclatement géographique. Une volonté que souhaite également mettre en lumière le festival Palest'in and Out. "Le festival fait référence aux artistes palestiniens et aux autres, aux artistes du "in" - la Palestine historique - et du "out", ceux de la diaspora et tous ceux qui sont séparés de leur terre d'origine. Paradoxalement, dans le "out" le rassemblement est possible. Car dans les faits, il est relativement plus simple de parcourir 3300 km d'un continent à l'autre, plutôt que de franchir les 14km qui séparent Jérusalem de Ramallah. Nous avons créé notre festival pour ça, resserrer le lien social d'une société fragmentée." explique Amina. Pour se rendre à certaines fêtes ou concerts, une partie des Palestiniens doivent enchaîner les check-point ou passer les frontières clandestinement. La séparation territoriale de l'underground palestinien pousse ses acteurs à réfléchir encore un peu plus à la marge pour connecter les différentes scènes qui le composent. Lorsque Sama énumère les fois où elle a pu se produire en dehors de Ramallah, en Israël, elle balaye en un rien de temps la carte : "J'ai joué deux fois à Bethléem, et une fois à Haifa. Je n'y vais pas souvent parce que je n'ai jamais de permis des autorités. J'en ai eu peut être 5 en 10 ans. La plupart du temps, mon permis de sortie ne dure que deux jours, en pleine semaine puisque le weekend est reservé aux fêtes religieuses." Et au-delà d'une réunion uniquement palestinienne, l'underground déborde sur une partie de la jeunesse israélienne, à certaines conditions : "On a des amis israéliens à Haifa qui viennent à nos fêtes. Mais on ne pourrait pas qualifier ça de "coexistence". C'est une relation de respect et de reconnaissance de l'autre, de ses origines, de ses problèmes, de son identité, lance Ayed avant de préciser, ces Israéliens ne sont pas dans l'assimilation. Ils acceptent ce que nous voulons être."

En évoquant les forces internes à l'underground palestinien, aux raves et rassemblements qui unissent la jeunesse locale, Ayed et Sama ne tarient pas d'éloges. Et il y a dans leurs discours quelque chose de particulièrement touchant, cette faculté d'envisager la fête comme un rite salvateur et émancipateur, et y croire, vraiment. "Le développement de la scène underground peut permettre aux populations d'exulter et d'exorciser leur colère. Une fois ce processus accompli, je pense que les gens ont les idées bien plus claires pour faire face au conflit, explique Ayed avant d'ajouter, Nos parents sont tristes tu sais. Ils sont fatigués et n'y croient plus beaucoup. Mais nous, nous avons cette force vive de l'underground pour porter nos espoirs. " Aussi naïf que cela puisse paraitre, de façon indirecte, les forces souterraines et culturelles qui se déploient en Palestine peuvent être abordées comme des éléments abstraits ou latéraux de résolution en ce qu'elles rassemblent des populations éclatées, rétablissent une identité qu'on a voulu faire oublier et permettent une nouvelle forme de résistance. En interrogeant Ayed sur la dimension politique des raves organisées par son collectif, un air solennel se dessine sur son visage et dans un rythme ininterrompu il scande : "'If I can't dance, it's not my revolution ! If I can't dance, I don't want your revolution ! If I can't dance, I don't want to be part of your revolution. A revolution without dancing is not a revolution worth having. If there won't be dancing at the revolution, I'm not coming.' Ces mots sont d'Emma Goldman, l'une des premières féministes du 20ème siècle. C'est ce qu'elle a écrit après qu'on lui ait rétorqué qu'un leader révolutionnaire se devait de se tenir en soirée. Elle, était saoule et dansait comme si c'était le dernier jour de sa vie. C'est ce que nous ferons nous aussi, encore et toujours."

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie via Facebook

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