la discrimination et l'exclusion existent aussi sur grindr

Il est temps qu'on en parle.

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janv. 14 2016, 3:55pm

Alasdair McLellan

Du 15 au 18 novembre 2015, j'ai passé comme beaucoup d'entre nous une grande partie de mon temps dans mon lit à regarder les différents écrans qui étaient à ma disposition : ma télé, mon smartphone, mon ordi. Je regardais surtout mon smartphone. Les nouvelles avaient l'air plus simples et plus petites sur un petit écran. Entre deux articles, j'allais sur Grindr. Je n'avais jamais vu autant de profils connectés en même temps.

Le désir réduit l'angoisse. De plus en plus d'études scientifiques tendent à le montrer. Ce qu'on constate, c'est qu'il n'est pas besoin de passer à l'acte sexuel lui-même. Penser au sexe suffit. Pendant quelques jours après les attentats, des dizaines et des dizaines de mecs erraient dans les couloirs virtuels de Grindr à la recherche de stimuli pour diminuer leur angoisse. C'était une forme de solidarité surprenante. Je me surprenais, jour après jour, à passer plus de quatre heures sur mon portable. Rappelé à la réalité à l'aube par le chant des oiseaux, je me rendais invariablement compte que j'avais été médusé par mon écran.

"Mon écran", je me consolais un peu en me disant que je n'avais pas vraiment perdu de temps. Cet écran, il est à moi et dedans comme dans une boule de cristal (du genre maléfique) j'ai emprisonné dix mille hommes. C'est un travail de longue haleine et je tiens en main tout cela. Je regarde mon historique de conversations Grindr avec fierté. Une très longue liste d'échos perdus ; ceux qui m'écrivent et auxquels je ne réponds pas ; ceux auxquels j'écris et qui ne me répondent pas. Raté, je n'ai emprisonné personne. Le processus est censé être rapide : on trouve une photo ou un pseudo qui nous capte l'oeil, on clique, on entame la discussion. C'est très direct, en théorie. Ça se règle en cinq ou six répliques. Slt tu ch ? actif ou passif ? plan à trois ? chems ? oui / non. Plié.

Une fois qu'on a cliqué sur la photo, pourtant, le texte du profil apparaît. Là, chaque utilisateur nous met en garde. On a tous des exigences. "Ne venez pas me parler si … ". On lit, "ayez de la discussion" (c'est apparemment quelque chose que l'on "a", comme l'amour est quelque chose que l'on "trouve"), "soyez intéressants", ou autres injonctions terrifiantes produites par des visages figés en sourire, clin d'oeil, duckface, ennui. "L'orthographe, c'est important", ça aussi ça revient beaucoup et ça me rend complètement perplexe. Grindr, après tout, est d'abord censé être une application pour trouver du sexe. On ne baiserait donc qu'avec des gens qui savent écrire. On élimine d'emblée tous ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir la même éducation que la nôtre avec ce genre de phrase. On dit "no asiats" très souvent ; l'asiatique n'existe pas dans l'univers gay - la faute au mythe sur sa bite - tout comme le "rebeu" semble être partout - la faute au mythe sur sa bite. On devrait rajouter : « no pauvres », ce serait plus clair.

Je devrais être un rebeu moi-même, mais ce n'est pas ainsi qu'on me considère sur Grindr. « Rebeu » charrie avec soi une origine ethnique et sociale ; le mot désigne en fait le maghrébin fantasmé de deuxième ou troisième génération en France qui habite dans une cité. J'ai la peau trop claire et je ne viens pas de ce monde arabe-là : aux yeux de tous sur Grindr je ne suis pas rebeu. Je suis trop éduqué, trop assumé, trop bien intégré. Je suis un blanc.

Comme un détecteur à séismes, Grindr capte et canalise les soubresauts de la société. Quelques jours après les attentats, un homme me contacte seulement pour me dire qu'avoir une barbe "en ce moment, c'est vraiment dégueulasse." Tu n'es pas un rebeu après tout rajoute-t-il. Puis, quand je lui dis que si un peu quand même, mais que de toute façon je ne voyais pas le rapport entre ma barbe et les arabes, il ne peut s'empêcher de me demander d'avoir "un peu de respect pour les victimes."

Tous ces discours autour de ce qui est attendu ou non, à savoir la correction orthographique, la position sociale et l'aptitude à avoir visité et savoir parler de la dernière expo du Grand Palais, proviennent de profils qui ressemblent au mien. Des mecs de Paris tout à fait lambda, une photo de profil qui tout en s'inscrivant dans les codes du genre (il faut montrer sa disponibilité sexuelle), s'en distancie, bref un jeu avec tout ce qui est impliqué par Grindr. "J'y suis mais je n'y suis pas vraiment". On joue la condescendance ; c'est l'ironie de celui qui peut se permettre d'être ironique.

Il y a deux manières d'utiliser Grindr. Pour les gens comme moi, qui n'en ont pas besoin pour être en contact avec une communauté, l'attrait est superficiel. On est face à une galerie de portraits mouvants, sans cesse mis à jour, une fourmilière de l'humanité qu'on a à portée de main. Ce qui m'attire, c'est le discours sans fin, avec des interlocuteurs toujours nouveaux, la promiscuité virtuelle qui est fondée uniquement sur les manières de raconter son désir.

Si Emma Bovary avait été un homme du XXIè siècle, et si elle avait été gay, elle aurait passé sa vie sur Grindr. Elle n'aurait jamais commis d'adultère, elle ne se serait jamais ruinée, et sa vie aurait été longue, ponctuée seulement de menues frustrations. Pour ma part, je passe un temps fou sur l'appli. C'est comme un songe qui se met en branle, une forêt magique qui pousse sous mes pas à mesure que j'avance. Lorsque je rencontre quelqu'un, les possibilités se referment, la forêt disparaît, le rêve prend fin. Alors je préfère ne pas rencontrer, car je n'en ai pas besoin. Beaucoup de profils préviennent donc, pour se protéger des gens comme moi : "no blablabla, no mythos". Mais Emma et moi on cherche le fake, on est des gros mythos. Souvent, après avoir utilisé Grindr, j'ai l'impression de sortir d'un rêve. Je me demande qui était cette personne qui écrivait à ma place. Ce n'est pas une seule personne qui est passée par moi, mais bien dix, vingt, trente, j'étais en métamorphose permanente.

Mais si je suis en métamorphose permanente, c'est parce que j'en ai le luxe. Pour moi Grindr est, au mieux, un jeu avec bonus. Pour d'autres, et je l'oublie sans cesse, c'est la seule manière d'être en lien avec d'autres hommes qui leur ressemblent. J'oublie que même dans Paris intramuros l'homophobie et le racisme sont omniprésents. Pour la plupart d'entre nous, Grindr c'est d'abord un instrument de survie. C'est une interface où l'on peut rencontrer des gens comme nous ; où l'on peut - souvent pour la première et seule fois de sa vie - murmurer au monde ses rêves et ses désirs. Il y a ceux qui cherchent un lien social. Il y a ceux qui cherchent vraiment, et sans aucune ironie, l'amour.

La solidarité post-attentats sur Grindr et en France s'est avérée être une illusion, le réflexe d'animaux qui se sentent en danger. Six jours plus tard, l'appli était revenue à ses habitudes. L'espace républicain de Grindr est un espace d'exclusion et de déshumanisation de ceux qui ne nous ressemblent pas. Pas de noirs, sauf s'ils ont une grosse bite. Pas d'asiat, même s'ils ont une grosse bite. Pas d'efféminés, pas de tarlouzes, pas de tapettes. Pas de gens qui ne savent pas écrire, c'est-à-dire pas de gens à qui l'école de la République a fait défaut. Je continue à faire mes métamorphoses, intouché et intouchable dans ma tour d'ivoire, pendant que d'autres font les frais de ma liberté. 

Credits


Texte : Karim Kattan