je suis une femme, je casse la baraque et j'ai pas de guitare

Du 1er au 25 février, la galerie Les Filles du calvaire et le festival Les Femmes s’en mêlent fêtent leur 20 ans dans le cadre d’une exposition consacrée à l’iconographie musicale. i-D a rencontré les deux commissaires de l’exposition pour évoquer la...

par Sophie Abriat
|
02 Février 2017, 11:15am

Tout un mur de photos de l'exposition est dédié à la posture des femmes sur scène. Avalanche de poings serrés, mains fermement accrochées aux micros, déhanchés, bassins pliés, gorges déployées. Des gestes saisis sur le fait. Des mouvements du corps qui crient le désir de vivre et d'exister. Björk et ses deux chignons couettes, la « déesse destroy » (Virginie Despentes) Courtney Love, Patti Smith, Debbie Harry, Ari Up, Nina Hagen, Rihanna, Grace Jones, Dream Wife, M.I.A : des héroïnes se retrouvent ainsi côte à côte. Ces photos de concert et ces portraits sont signés Evelyne Coutas, Vincent Ferrané ou Florie Berger, entre autres. Evelyne Coutas fut l'une des premières photographes femme en France à shooter lors de concerts. Une aquarelle de Grace Jones par Radenko Milak, des peintures à l'huile de Rihanna en concert signées Ditte Ejlerskov. Avec les photographes Karen Knorr et Olivier Richon, on passe de l'autre côté, celui de l'arrière-scène : des photos noir et blanc de fans, de groupies de groupes punk datées de la fin des années 70. Des manteaux tagués «we ain't proud», des vestes parsemées de chaînettes, des socquettes pailletées à côté d'un anneau de canette, etc. Stéphane Amiel, programmateur du Festival Les femmes s'en Mêlent et Marie Magnier directrice adjointe de la galerie Les filles du calvaire, co-commissaires de l'exposition ont tenu à présenter différents médiums pour illustrer la diversité et la richesse de la scène musicale féminine. Ainsi, à cette collection de photos, magazines, affiches, vinyles, vidéo, archives sonores et œuvres contemporaines s'ajoutent des extraits de textes de Virginie Despentes et Maylis de Kerangal. Cette dernière dans son roman Dans les rapides parle de Kate Bush et de son titre Whutering heights  : «Je fais ce que je veux, je chante aussi haut que je désire, je m'impose ainsi, je suis radicale et déterminée. Je suis prête à tout casser. Je casse la baraque rock. Je n'ai pas de guitare.» 20 ans après et en plein blacklash féministe, comment se porte la scène musicale féminine ?

Patti smith par Evelyne Coutas, 1976

Pourquoi avez-vous décidé en 1997 de créer un festival de musique spécialement dédié aux artistes féminines ?

Stéphane Amiel : L'idée est partie d'une envie de célébrer le 8 mars, la journée de la femme en musique, avec des concerts de femmes. A l'époque, on était loin d'imaginer que cela durerait 20 ans ! Mettre en lumière la scène féminine était l'idée un peu naïve et très spontanée d'une bande de fans. Nous n'avions pas de conscience politique. La nécessité de découvrir et faire découvrir au public de nouveaux visages n'est venue que dans un second temps. Je ne savais pas à l'époque qu'un garçon pouvait être féministe ! Je pensais que ce n'était réservé qu'aux filles. On s'est rapidement éloignés de la date très symbolique du 8 mars pour organiser un festival sur plusieurs jours au mois de mars/avril.

Le choix d'une programmation exclusivement féminine est-il né du constat qu'il existait un manque de visibilité pour ces artistes?

Stéphane : Oui. Au début c'était difficile d'avoir 3 jours de festival pour les artistes femmes que l'on défendait, elles étaient très peu connues et peu nombreuses… Ce qui a changé la donne et le rayonnement du festival c'est Myspace : des artistes qui n'avaient pas de manager, qui n'étaient pas signées, qui n'avaient pas de maison de disque ont pu exister. Et on a pu les découvrir dans le monde entier. Après 2000, le nombre d'artistes femmes a explosé, sans le filtre de la presse ou de l'industrie. Une scène féminine musicale - très disparate - est née : des filles venant du folk ou du rock ou représentant le début de l'électronique. Depuis les années 70, le paysage musical féminin était très marketé. Le monde tournait autour de Blondie, Kate Bush, Patti Smith puis après les années 90, on a eu Björk et PJ Harvey. J'adore ces artistes mais il fallait qu'on découvre autre chose ! Elles cristallisaient tellement d'attention et de désir qu'elles finissaient pas masquer toutes les autres. Toutes ces anonymes. De nouveaux groupes masculins prenaient naissance chaque année mais côté filles, l'industrie avait trouvé quelques noms et ça lui suffisait.

Marie Magnier : Oui parce que ces filles-là étaient représentatives d'un certain type de femmes et c'était suffisant. La rockeuse, la folkeuse, l'excentrique, la poétesse…

Stéphane : L'environnement était très formaté. Notre festival - indépendant - a voulu dire et montrer qu'il existait autre chose. Au fur et à mesure, par militantisme, on a voulu découvrir de nouveaux talents. Les artistes qu'on présente aujourd'hui sont jeunes, elles ont la vingtaine : Dream Wife, OK Lou, Alma Elste… C'est ce qui me motive. Et aussi garder ce regard de fan un peu fantasque et toujours émerveillé, admiratif. Quitte à se montrer subjectif dans mes sélections !

De son côté, est-ce que la galerie cherche à mettre en valeur des artistes féminines ?

Marie : Aujourd'hui, la moitié de nos artistes sont des femmes, ce qui est sûrement à Paris une exception. C'est comme dans la musique. Les artistes femmes sont quand même moins représentées dans les galeries et moins exposées dans les musées que les hommes même si les choses évoluent... Notre galerie ne se revendique pas féministe, elle ne milite pas pour la parité. Nous n'avons jamais communiqué sur le fait que nous exposions autant d'œuvres de femmes que d'hommes. Exposer le travail d'artistes femmes n'est pas chez nous un parti-pris. C'est plus une question de sensibilité ou de regard esthétique : il y a autant de richesse dans les univers d'artistes féminins que masculins. Ainsi, dans le cadre de l'exposition, nous présentons notamment le travail de deux artistes femmes qui font partie de la galerie. SMITH qui fait des photos mais qui travaille aussi sur plein de médiums différents, c'est une vraie fan de musique. Elle avait fondé le fan-club de Björk dans les années 90 en France. On trouve aussi les photos de Karen Knorr.

Comment avez-vous eu l'idée de vous associer sur ce projet d'exposition ?

Stéphane : Marie connaît bien le festival, elle y assiste depuis de nombreuses années. On se disait qu'une expo dédiée aux femmes avec le point de vue des femmes dans la musique ça n'avait pas été fait.

Marie : Travailler sur expo « musicale » m'intéressait, et ça tombait bien avec les 20 ans du Festival et de la galerie. On a décidé de marquer le coup. On a voulu mélanger les médiums pour créer une expérience à la fois visuelle et auditive. On s'est dit qu'on voulait que les gens sortent de l'expo en se disant : faut que j'aille voir des filles en concert !

L'image qui transparait dans l'expo est celle d'une femme puissante sur scène, libre dans ses gestes et son attitude. Vous vouliez montrer ce côté-là des artistes ?

Stéphane : La représentation des filles sur les pochettes de disque, leur gestuelle sur scène, leur façon de bouger, de s'habiller, de se déplacer sont une vraie source d'inspiration. Tout un imaginaire peut se greffer sur ces postures féminines. Mais il peut aussi y avoir des femmes fragiles, timides qui dégagent quelque chose de très puissant.

Marie : Cette facette-là des femmes, plus réservée, est visible dans notre diaporama. Shootées en live elles sont puissantes mais on distingue dans le diaporama des fragilités et donc un panel beaucoup plus large d'émotions.

Stéphane : Oui, l'idée était aussi de montrer plusieurs tempéraments, sortir des clichés. On peut voir Patti Smith en jeans/tee-shirt, les Peaches en juste-au-corps et sexualisées, d'autres artistes plutôt bohèmes… Chacune apporte son individualité au-delà de la posture. Kim Gordon dans les Sonic Youth, c'est elle que tu regardes. Dans le groupe Blondie tu regardes Debbie Harry. Il y a quelque chose de l'ordre du fantasme. Kate Power qui tournait le dos au public et qui voulait disparaître sur scène, c'était puissant aussi ! Cette fragilité est magique. Kate Bush qui fait du mime … Nina Hagen qui t'emmène ailleurs… Joni Mitchell et son folk…

Nina Hagën et Ari Up, Série Punk, 1977 par Karen Knorr & Olivier Richon

Certains disent que le génie tient à la liberté, dont, trop longtemps, les femmes furent sevrées. Vous en pensez quoi ?

Marie : Non je ne suis pas vraiment d'accord avec ça. Elles essaient d'être elles-mêmes au maximum. Et aussi, il faut le dire, il y en a beaucoup qui ne revendiquent pas le fait d'être une artiste femme ! Elles disent : je suis une artiste, point et ne m'ennuyez pas avec le féminisme ! Je suis féministe mais je n'ai pas besoin de devoir me justifier de cela.

Stéphane : Oui c'est comme quand on dit il n'y a pas d'amour mais que des preuves d'amour, c'est la même chose… Elles sont dans l'action, la création. Mais l'industrie musicale étant tenue par des hommes, forcément à un moment donné, les femmes se heurtent à un regard masculin. En voyant par exemple Iggy Pop torse nu sur scène, des femmes sur le festival ont dit moi aussi j'ai envie d'enlever le haut, tout en se demandant : est-ce qu'on a le droit de faire ça ? En 2011, Jessy Bulbo m'a dit j'étais bien sur scène, alors j'ai enlevé le haut !

On entend une parole anti féministe de plus en plus décomplexée. Du discours sexiste de Donald Trump aux positions anti-IGV de certains, on vit une époque de recul des acquis du féministe, qu'en pensez-vous ? En 20 ans, comment la place des femmes dans la musique a-t-elle évolué ?

Stéphane : A un moment donné j'ai failli arrêter le festival, je pensais qu'il n'y avait plus de raison de mettre des femmes en avant. J'étais aussi attaqué.

Marie : Oui, on te disait pourquoi ne faire un festival que sur des filles ? C'est sectaire, c'est clivant...

Stéphane : Je me suis rendu compte qu'en réalité cela avait de plus en plus de sens !

Marie : Plein de filles nous disent que c'est dur encore. Sur certains festivals, il n'y a que 10% de filles/groupes de filles programmés par exemple…

Stéphane : On montre une diversité d'artistes. On ne veut pas formater les choses. Le festival est un espace de liberté. Et la société formate de plus en plus ! Tout est de plus en plus normé… Nous sommes un esprit alternatif, un esprit de résistance quelque part.

Marie : Nina Hagen faisait plein de choses marquantes sur scène à l'époque et elle était très médiatisée. Aujourd'hui, tout est très lisse.

Stéphane : Les acteurs de la scène engagée, activiste, sont assez rares… Dans la culture de masse en tout cas.

Marie : Aujourd'hui celle qui parle le plus de féminisme c'est Beyoncé ! C'est elle qui est relayée dans les médias et elle a le mérite d'être là. Elle réalise des chorégraphies avec des armées de filles etc. mais ça reste marketé. Comme Rihanna…

Stéphane : Beaucoup de filles sont allées voir ce qui se passaient dans l'underground. Pink a emprunté beaucoup aux Peaches, par exemple. Rien ne se crée, tout se transforme… Mais, Kate Tempest reste un peu inclassable. C'est très puissant.

Et la mode dans tout ça ?

Stéphane : Je pense toujours aux vêtements quand je pense aux artistes. Patti Smith et sa chemise blanche ou Björk qui se renouvelle tout le temps, qui crée toujours de nouveaux personnages avec la mode.

Marie : Blondie et ses petites robes en cuir…

Stéphane : Elles se créent presque toutes des personnages à travers des costumes et des postures. Cela fait partie de l'entertainment et de l'univers de la pop culture. 

Le prochain festival se tiendra du 27 mars au 1er avril 2017. 

Credits


Texte : Sophie Abriat
Photo : Renaud Monfourny, Bjork, 1993