ça s'en va et ça revient : l'obsession de la mode pour la doudoune

De Balenciaga en doudoune rouge au manteau couette de Margiela en passant par la Moncler de Drake – comment la doudoune est devenue iconique ?

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mars 29 2016, 12:50pm

Eddie Bauer ne pouvait pas savoir, en 1936, qu'il allait générer un tel mythe vestimentaire en créant la Skyliner, cet ancêtre de la doudoune qui allait marquer l'univers de la mode à jamais. Cette saison, on s'est aperçus que la doudoune ne servait plus seulement à réchauffer les mannequins frigorifiées entre trois Uber et deux défilés. Rick Owens a enroulé ses femmes de doudounes bien hivernales, Acne l'a déclinée en robe duveteuse et crop top douillet. Les filles de Carven déambulaient, sapées pour le ski, avec allure et fierté. Stella McCartney, de son côté, déployait ses doudounes au rythme d'un son de Snaxx, hyper vegan : ''Get Yo Tofu On.'' Et surtout, Demna Gvasalia chez Balenciaga, mixait jupes strictissimes et ultime doudoune rouge. Au-delà de Paris intramuros, la doudoune a même donné du chien aux robes de chambres fastueuses d'Alexander McQueen.

Comme le hoodie initié et revisité par Vetements, on peut remercier Demna Gvasalia d'avoir ressuscité la doudoune. Le créateur n'est pourtant pas le premier à l'avoir remise sur les podiums. Le premier couturier américain, Charles James, la rendait déjà désirable en 1937. Mais l'impact que suscite la mode de Demna au sein de l'industrie vient sans aucun doute de son ethos anti-mode. Le créateur qui a volontairement nommé sa marque ''Vetements'' déjoue les codes du ''beau''. Sa mode est fonctionnelle avant d'être sexy . Son dessein, lui, ne change pas : donner envie aux femmes d'acheter ce qu'elles ont déjà à portée de main.

Rick Owens automne/hiver 16 par Jason Lloyd-Evans

Le fonctionnel avait déjà connu son avénement dans les nineties. Et l'année dernière, Sarah Mowerdans Vogue justifiait la renaissance soudaine de la doudoune sur les podiums en ces termes, purement mathématiques : "Tout ce qu'on a à faire, c'est de prendre la date d'aujourd'hui, 2015 et de faire une soustraction de 25 ans (l'âge de la plupart des créateurs qui montent en ce moment). Résultat : 1990 !" Bon, on dira 1991 pour être dans les temps en 2016. Quoiqu'il en soit, la doudoune a rythmé la culture hip hop des nineties - preuve en est, les légendes qui ont façonné notre enfance nous reviennent en mémoire emmitouflées : dédicace à Missy en doudoune rose sur sa pochette de Under Construction en 1992. Notorious B.I.G, pour sa part, mettait sa doudoune préférée à l'honneur dans les paroles de "Party & Bullshit", sorti en 1993. Helly Hanson, Moncler et Tommy Hilfiger comme étendards d'une esthétique duveteuse.

On ne le dira jamais assez, Demna Gvasalia s'imprègne aussi de cette esthétique tracée par les nineties. Adolescent, il a été marqué par le paysage post-soviétique de sa Géorgie natale, autant que par la Belgique, découverte pendant ses études et son passage chez Martin Margiela, en tant qu'apprenti. Ce mélange d'influences, on le retrouve dans la mode déconstructiviste de l'un comme de l'autre. En 2000, déjà, Margiela glissait sur le devant de la scène les vêtements d'extérieur, à commencer par l'iconique manteau-couette qui déjouait les proportions du corps et jouait sur la déconstruction de la définition même du vêtement. Récemment, et deux ans avant que Vetements ne fasse son apparition en 2014 dans l'industrie, le même motif revenait chez H&M cette fois, donc à grande échelle, lors de sa collaboration annuelle avec Margiela : le manteau-couette refaisait surface et s'infiltrait dans les rayons des grands magasins. Aujourd'hui, ce manteau coute, sur eBay, plus de 900 euros - un prix qui a triplé en 4 ans seulement.

Si la doudoune peut être vue comme un concept, plus que comme un simple vêtement fonctionnel, on le doit surtout à Junya Watanabe. Il suffit de taper son nom sur Google Images pour se retouver comme propulsé dans une super soirée organisée apr le bonhomme Michelin  : nylon matelassé, polyester capitonné et lamé font partie du langage officiel du créateur japonais. Et d'où vient l'inspiration de Watanabe ? On ne peut que pencher pour Rei Kawakubo : la créatrice de Comme des Garçons a toujours su mêler l'audace, l'oversized et le fonctionnel. Pas étonnant qu'un de ses plus grands collaborateurs reste Moncler, la marque née dans les villages alpins des fifties. Si Kawakubo n'a pas réellement imprimé la référence Moncler dans les consciences collectives, Drake l'a fait pour elle dans son clip, ''Hotline Bling''. Le jour même de sa sortie, le modèle ''Maya'' était en rupture de stock sur le site de la luxueuse marque italienne, propulsant la doudoune rouge au rang de hit sur presque toutes les pistes du monde - rien que ça. En fait, si la mode est fascinée, en 2016, par le phénomène doudoune, c'est uniquement parce que Drake l'a osée avant elle - et qu'il a la classe, en toute objectivité bien sûr.