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6 questions à neith nyer

i-D s'est entretenu avec le créateur brésilien Francisco Terra, ancien collaborateur de Riccardo Tisci chez Givenchy, peu après son défilé parisien.

par Malou Briand Rautenberg
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17 Mars 2016, 10:25am

Vous dites nourrir une obsession de jeunesse pour les magazines des années 1980 et 1990. Comment cette esthétique s'inscrit-elle dans vos collections ? Qu'est-ce que cet univers apporte à votre vision de la mode aujourd'hui ?
J'ai grandi en dévorant les pages de papier glacé des publications brésiliennes (des magazines pour adolescentes comme Capricho, Atrevida…) et des magazines d'import type Harpers Bazaar et Elle. Je garde de cette époque le goût pour ces images aux couleurs franches et un peu vulgaires, où les mannequins posent de façon stéréotypées, où les filles sont de "jolies filles". La mode était populaire sans que cela soit un gros mot. J'adorais Cindy Crawford, son grain de beauté qui me rappelait celui que je dissimule aujourd'hui sous ma barbe… Bien avant de m'installer à Paris, c'est cette vision fantasmée de la mode qui m'a sensibilisée au vêtement. Il fallait que ce soit quelque chose de percutant, qui donne de l'assurance et de l'allure. Bien sûr, certaines pièces sont directement inspirées de cette époque, les chocker en strass "made in Brazil", les chaussures à scratch… Mais ce que je garde de ces magazines et de cette période, c'est l'envie d'imaginer des vêtements qui font de l'effet.

Vous faites défiler l'homme et la femme en même temps. Cette démarche s'inscrit-elle dans une vision politique globale ? Une réflexion sur l'androgynie ? Où est-ce une réponse pragmatique au phénomène de fast-fashion ?
Pour moi les garçons et les filles défilent ensemblent parce qu'ils vivent ensemble. La fille Neith Nyer n'est jamais seule, elle traîne en bande. J'aurais du mal à raconter mes histoires sans ce mélange, qui ne s'intéresse pas aux questions d'origines, ni de genre. Quand on travaille sur les castings, je ne me dis pas "il faut un peu de tout", je prends ceux et celles qui ont la bonne attitude et puis c'est tout. C'est quand on fait des castings uniformes que l'on adresse un message politique, pas l'inverse.

Vous avez l'air de mixer différents univers disjoints géographiquement au sein de vos collections (esthétique manga, new wave…) D'où vous viennent ces références ?
J'ai la chance de voyager beaucoup, d'avoir vécu en Amérique du Sud, en Asie et en Europe. Mes collections sont nourries des personnes que je croise, de lieux que j'ai visités. L'idée de la dernière collection m'est venue sur un coin de table en jouant au "Loup Garou de Thiercelieux" un soir d'été dans les Côtes d'Armor, les pièces en Alpaca d'une robe chez un antiquaire à Pékin, les boucles d'oreilles d'une soirée dans un club goth… Comme en peinture ou en littérature, je crois que les belles choses naissent des moments où des univers rentrent en collision.

Vous détournez quelques pièces maitresses du vestiaire classique (la jupe patineuse, le body, la fourrure…) dans votre dernière collection. Comment concevez-vous votre vestiaire ? Et comment s'inscrit-il dans le paysage de la mode française actuelle ?
J'ai envie que mes pièces fonctionnent bien ensemble, mais surtout qu'elles s'intègrent bien dans la garde de robe de ceux qui les portent. Pas besoin d'un total look pour faire passer le message. Un pli ou un détail doivent faire l'affaire. J'aime bien par exemple travailler la robe nuisette : à la fois formelle ou provocante. On peut s'amuser à déranger la coupe en faisant bailler un sein, ou en renforçant la taille du thorax… Ce jeu somme toute classique sur les codes du vêtements est ce que j'ai appris de plus précieux dans les maisons par lesquelles je suis passé. Savoir fabriquer une ligne impeccable pour mieux la perturber. Je suis évidemment attentif aux collections des autres créateurs mais j'essaie précisément de ne pas me positionner par rapport à eux. Je travaille modestement, soutenu par des amis fidèles qui croient dans la marque. On est portés par l'envie de construire une base solide qui pourra durer.

Pour qui (quelles personnes) créez-vous ? À quoi ressemble la femme (ou l'homme) Neith Nyer ?
C'est une personne cosmopolite et curieuse, qui ne se laisse pas déterminer par son lieu de naissance ou son niveau d'éducation. Elle aime son corps, elle aime jouer, elle aime rêver.

La mode française, en 2016, que vous évoque-t-elle en quelques mots ? On parle d'un nouvel ordre, d'une nouvelle façon de penser le vêtement… Je crois que ce qui se passe à Paris existe à vrai dire dans toutes les capitales. En France il y a peut être, plus qu'ailleurs, de matière pour construire quelque chose de nouveau. Sur les kilomètres de bâtiments Haussmaniens, les musées débordant d'Histoire et la grandeur un peu atteinte du pays.

Credits


Photo : François Pragnère

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