quel est le problème des français avec le maquillage ?

Les préjugés sur la frivolité et le maquillage ont la peau dure en France. Si dure qu'il nous faut un dictionnaire écrit par une normalienne pour nous convaincre que le maquillage constitue un vrai sujet sociologique, philosophique et esthétique. Avec...

par Malou Briand Rautenberg
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14 Février 2017, 12:05pm

Vulgaire, superflu ou superficiel : les adjectifs qu'on emploie communément pour décrire le maquillage reflètent notre manie de juger celui ou celle qui le porte. De classer en deux catégories distinctes et irréconciliables, ce qu'on estime être de bon ou de mauvais goût - que celui ou celle qui n'a jamais usé des termes "camion volé" ou "bimbo" à l'égard d'un(e) inconnu dans le métro me jette la première pierre. Mais d'où vient cette manie qui fait du maquillage une pratique vouée à l'insignifiance ? Et pourquoi refuse-t-on trop souvent d'y voir du signifié ? C'est justement ce qu'Anne de Marnhac, normalienne et diplômée en ethnologie s'est attelée à comprendre. L'auteure de l'ouvrage Les 101 Mots du Maquillage à l'usage de tous, paru aux éditions Archibooks, tente d'extraire le maquillage du seul prisme esthétique. Conçu comme un dictionnaire subjectif dont l'auteure a méticuleusement choisi chacune des entrées, (des gueules noires aux métalleux en passant par les kawaï ou le mythe de la blancheur), le livre fait du maquillage l'ultime instrument d'une humanité qui cherche à se réinventer en permanence. Les métamorphoses qu'autorise le maquillage sont autant de manières de s'affranchir ou d'épouser nos identités, plus que jamais mouvantes. Rencontre. 

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ces 101 mots sur le maquillage ? Est-ce un dictionnaire ?

Le mot dictionnaire n'est pas tout à fait approprié car il est subjectif. J'ai été séduite par cette commande, car le projet des 101 mots proposés par la maison d'édition reconnaît le maquillage comme une discipline à part entière. D'autre part j'ai beaucoup aimé l'exercice de subjectivité car c'est à l'auteur de choisir ces 101 mots, ce qui m'a donc permis de sélectionner ceux que je voulais et que je trouvais cohérents. Je pouvais me permettre d'y faire figurer l'entrée « gueules noires », la métaphore pour désigner les mineurs couverts de suie, ou encore l'entrée « bimbos » dont le maquillage est l'ultime incarnation de leur volonté de séduire. J'aimais l'idée que les lecteurs puissent apprendre du maquillage et soulever des problématiques qui dépassent le seul domaine de l'esthétique. Cet ouvrage permet d'ouvrir les lecteurs à des thèmes plus inattendus qu'on a peu l'habitude d'aborder lorsqu'on parle communément de maquillage et l'étudier à travers le prisme sociologique ou philosophique.

Selon vous d'où vient l'idée selon laquelle le maquillage serait superficiel ou insignifiant, a-t-il toujours été vu de cette façon ?

En Occident, cette méfiance remonte à l'antiquité grecque et romaine. Une méfiance liée d'une part à l'idée du trompe-l'œil et du masque, et d'autre part à l'idée de séduction. Et cette méfiance, exclusivement masculine, est toujours exprimée à l'encontre de la gent féminine. Pourquoi cette fabrique des apparences ? On pourrait penser que cette critique est liée au christianisme mais dès l'antiquité, on voit des auteurs latins se questionner sur ce temps consacré par les femmes à la confection d'un paraître frivole. Il y a donc d'une part une accusation de frivolité (on serait dans le paraître plutôt que dans l'être), et d'autre part l'idée, très présente au 17ème siècle, d'une défiance morale. Celle qui voudrait que les femmes se maquillent pour séduire, plaire et donc pour tromper. Il faut bien comprendre que le maquillage, de l'époque d'Henri IV jusqu'à la révolution française, est une pratique aussi courante chez les hommes que les femmes. Il représente un marqueur de classe sociale. Après la révolution française et jusqu'aux années 1930, le maquillage devient une ligne de démarcation morale entre les gens de grande et de petite vertu. En bref, à cette époque, le maquillage est l'apanage des prostituées. Jamais une jeune fille ou une femme vertueuse ne se serait fardée et poudrée. Et si elle le faisait, c'était d'une extrême discrétion. Celle vantée par des grands auteurs de la littérature française, de Proust à Stendhal. La particularité de notre époque est que ces frontières sociales ou morales n'existent plus, ou pratiquement plus.

On parle beaucoup de religion et plus précisément de la méfiance des religions à l'égard du maquillage, existe-t-il des sociétés ou des religions qui prônent justement l'usage de maquillage ?

Oui complètement. L'idée que la coquetterie est un pêché est vraiment propre au christianisme. En Inde par exemple, les femmes se font un rond rouge sur le front, le « Bindi » qui pourrait être la représentation de l'œil de Shiva ou le symbole de l'union avec la terre. Au Japon, la religion Shinto exaltait et exalte toujours l'usage du maquillage. Le henné et le khôl marquent quant à eux le passage d'un monde à l'autre : celui de l'enfance vers la puberté où la jeune fille est prête à se marier. Si le christianisme le désavoue, le maquillage demeure un rite de passage dans certaines religions du monde entier.

Est-ce que ce bon goût est propre à la France ? On vante souvent l'élégance et le naturel à la française…

Oui, parfaitement. Le mythe de l'élégance est bien français ! Il y a toujours eu cette idée de mesure et d'harmonie que l'on peut apprécier à Versailles et dans les jardins à la française - à l'inverse des jardins à l'anglaise, où tout est savamment plus désordonné. Cette quête de symétrie, de rigueur, de retenue, on peut également l'appliquer à la mode française. Si l'on compare les stars françaises aux stars hollywoodiennes, on peut voir qu'en France il y a toujours un souci de retenue, cette peur d'en faire trop jusque sur le tapis rouge.

D'où le paradoxe que vous expliquez sur l'avènement de la tendance « nude » dans votre ouvrage…

Oui, je pense que le paradoxe du « nude », qui représente tout un marché, est l'héritier d'une certaine tradition française. C'est ce que j'appellerais le « vrai-faux naturel », le simulacre du naturel. Tout un travail cosmétique sur la peau, exactement comme au 17ème siècle pour les femmes, accompagne cette tendance dite du maquillage invisible. On retrouve cette volonté de paraître naturelle chez la plupart des actrices hollywoodiennes qui accumulent les posts où elles disent se présenter « au réveil » ou « sans maquillage » - cela même alors que leur peau a été soumise à un grand nombre de produits. Les frontières du maquillage se sont élargies aujourd'hui. Il y a aussi le concept de la juste-mesure, du bon goût, l'idée d'équilibre par et avec le maquillage. Le « nude » inclue cette idée de bon goût. On a substitué à la problématique de la « morale » celle de « bon gout. »

Vous avez consacré une de vos entrées au terme « tribu ». Que sont ces tribus ? Et pour quelle raison le maquillage joue, à leurs yeux, un rôle fondamental ?

Dans ce qu'on peut appeler les tribus, qui sont en fait les ethnies, la définition franco-catholique et occidentale du maquillage n'est pas applicable. Le maquillage tient un rôle extrêmement puissant, il définit l'identité de celui ou celle qui le porte, c'est un rituel de passage que ce soit pour les mariages, les naissances ou bien d'autres choses. On ne peut donc pas dire que le maquillage soit ici superficiel. Il est profondément identitaire. Je voulais m'intéresser à ce mot « tribu » et pour ce faire, j'en ai sélectionnées 5 : les punks, les kawaï, les métalleux, les bimbos et les gothiques. Pour ces derniers, le maquillage est aussi important que la tenue, il a une fonction similaire à celle des ethnies en Afrique ou en Amérique du Sud. Il est intéressant d'observer dans ces tribus modernes que les différences entre ce qui est masculin et ce qui est féminin sont de plus en plus ténues : jusqu'à dépasser la frontière entre les sexes et renouer avec l'époque royale en France, celle où les hommes et les femmes se maquillaient de la même manière - à l'instar des Kawaï au Japon.

Les tutoriels beauté et maquillage se multiplient sur YouTube et les réseaux, d'où vient ce besoin grandissant de partager ses rituels ? 

C'est l'éternelle question, est-ce que l'industrie crée le besoin ou bien est-ce le besoin humain qui inspire l'industrie ? L'économie du maquillage se porte en tout cas pour le mieux. Aujourd'hui les propositions sont incroyables en termes de maquillage. Avec le « Nail Art », les colorations capillaires, les faux-cils, les milliers de fond de teint, les possibilités sont particulièrement riches, voire infinies. Il existe dans toute tribu mais peut-être plus largement, chez tout être humain, cette idée de réinvention de soi, à laquelle nous nous sommes habitués. On peut aujourd'hui se réécrire complètement sans passer par la chirurgie. La palette des inventions possible est considérable. Je pense que c'est une réponse au mythe de l'éternité chez l'être humain, c'est la jubilation de la métamorphose mais pas uniquement. Derrière, se cache également l'invitation à prendre soin de soi. Car le maquillage peut aussi devenir thérapeutique. C'est le cas, notamment, pour certaines personnes atteintes de troubles alimentaires. Se transformer, c'est aussi se faire du bien, il y a quelque chose de très profond dans le fait de prendre soin de soi. Il y a d'ailleurs de plus en plus d'hommes qui se maquillent ou transmettent leur passion par le biais de vidéos YouTube. Au Japon, il y a toujours eu une tradition théâtrale autour du maquillage, tous sexes confondus. La frontière morale ou moralisatrice a aujourd'hui disparue. Le maquillage n'est plus un produit réservé à une certaine classe, une certaine élite. L'exemple du « Nail Art » est assez flagrant, c'est parfois des heures et des heures de travail, abordables d'un point de vue financier.

À l'heure où les jeunes générations sont de plus en plus conscientes de l'utilisation des logiciels à outrance dans la publicité ou la mode, quelles tendances prévoyez-vous pour l'avenir du maquillage ?

On peut dégager trois hypothèses majeures : la première va dans la continuité du vertige des possibles. Que va-t-on inventer, jusqu'où va-t-on aller dans l'industrie ? La seconde est l'idée d'hyper-consumérisme et d'écologie dans le maquillage. En effet, toutes les questions que l'on se pose aujourd'hui autour de notre alimentation commencent à toucher l'univers du maquillage. Il y a aussi une troisième idée autour de la « slow cosmétique », le fait de se mettre moins de maquillage ou de le confectionner chez soi. Il y a idée de rejet, de retour au naturel. Je pense qu'il peut y avoir un mouvement vers un retour à une « vérité des visages. » La nouvelle génération connaît Photoshop et la retouche, elle n'est pas dupe. Les marques, on le voit à travers les publicités notamment, tentent d'invoquer ou prôner ce « retour » au naturel. Le discours publicitaire change également, petit à petit : présenter des filles de 16 ans pour vanter les mérites d'une crème anti-rides ne fonctionne plus et la plupart des marques l'ont bien compris.

Il semble qu'il existe aussi une forme de réaction chez la nouvelle génération, une volonté plus forte de se réapproprier son corps et parallèlement, de faire face à la violence que nous renvoie le monde. Quel peut être le rôle du maquillage, pour les jeunes générations ?

Nous vivons dans une époque de plus en plus anxiogène et l'aspiration à se faire du bien pourrait donner au maquillage une place de plus en plus considérable, servir de bouclier contre la violence du monde. La façon de vivre le maquillage est aujourd'hui différente. Il y a un exercice de liberté et d'appropriation individuelle chez les jeunes générations, et ce discours montre bien que le maquillage a son importance au-delà du paraître. Aujourd'hui, si nous étions victimes d'un embargo sur les colorations capillaires et qu'une femme sur deux, voire plus, se retrouvait avec les cheveux gris ou blanc, nous aurions une vision complètement différente de l'humanité. Le maquillage porte en lui la possibilité de métamorphoser, du moins en surface, chaque être humain. Je pense que personne n'a envie de se montrer nu et désarmé à la face du monde. Le philosophe Emmanuel Levinas, qui a écrit de très belles choses à ce propos disait du visage, qu'il se présente au monde dans son absolue vulnérabilité. Je trouve cela très touchant. Parce que c'est un fait indéniable, il n'est pas facile de montrer son visage nu à autrui. En ce sens, le maquillage permet de se protéger du monde extérieur. On voit bien qu'il existe un besoin de se réinventer, de se transformer chez l'être humain, parfois ludique et même thérapeutique.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : Chen Man pour i-D [The Whatever The Weather Issue, no. 317, Pre-Spring 2012]

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