l'anonymat, la seule contre-culture de notre génération ?

4chan, Anonymous, les trolls... Sur Internet, les identités peuvent muter, se transformer jusqu'à disparaitre. Elles permettent ainsi un nouvel engagement au monde et à la politique – plus erratique.

par Ingrid Luquet-Gad
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13 Mars 2017, 10:05am

Slt, asv ? Millenials qui me lisez, vous savez de quoi il retourne. Ouvrir une fenêtre, respirer un grand coup, sauter à pieds joints dans l'inconnu. Sur les tchats des années 2000, l'identité que l'on déclinait à son interlocuteur était celle que l'on se choisissait. Le champ des possibles était potentiellement infini, uniquement restreint par les bornes de l'imagination : l'écrire, c'était le devenir. Salut, âge sexe ville ? (non-millenials qui, j'espère, me lisez aussi, voilà la traduction du message crypté d'ouverture). Une décennie plus tard, la question ne se pose plus. Plus besoin de demander, car les réseaux sociaux qui canalisent nos échanges se sont déjà chargés d'anticiper la réponse. En imposant à leurs usagers de renseigner véritable identité, ou plus exactement, celle correspondant à leur identification sociale plutôt qu'à leur ressenti intime, l'utopie que représentait à ses débuts Internet s'est ratatinée. Il n'y a plus d'espace séparé de la vie réelle qui, en soi, saurait garantir à l'individu les délices du transitoire.

Ce à quoi appelle l'époque, c'est donc à un changement de stratégie. Afin de ne pas faire une fatalité de l' « assignation à résidence dans la coque mentale d'un unique ego », pour reprendre la formule du philosophe Michel Maffesoli, il y a bien une solution : disparaître. L'anonymat, nouvelle contre-culture ? Telle est l'hypothèse qu'explore le critique et journaliste Yann Perreau dans son livre Incognito, dédié à l'exploration à travers les âges de cette notion. « Le mot 'anonyme' n'est entré que très récemment dans l'Encyclopaedia Universalis. Le terme est resté entaché d'un a priori péjoratif (…). On l'associe à une certaine forme de lâcheté, à la délation, au fait de ne pas assumer ses actes ou ses paroles. On en fait une question morale, on parle des 'dérives de l'anonymat', certains vont jusqu'à proposer de l'interdire sur le Net. Des discours aussi absurdes que ceux sur les 'méfaits de la technologie', l'anonymat étant, en fait, une pratique dont l'usage et le contexte dans lequel il est utilisé déterminent la qualité ». Modus operandi tant de Daech que des Anonymous, de Daft Punk que d'Elena Ferrante, camoufler son identité devient, plus qu'un passe-temps, une forme de résistance.

Le premier héros de la littérature, Ulysse, échappe au cyclope en lui déclarant : 'Mon nom est personne'

Au fil des pages, nous emboîtons le pas à Incognito, lui-aussi créature fictive, versatile et dotée de mille visages. Modelé d'après « le premier héros de la littérature, Ulysse, qui échappa au cyclope en lui déclarant : 'Mon nom est personne' », son périple sera le nôtre et nous conduira dans une suite d'étapes à travers les siècles jusqu'à l'effritement contemporain de la notion de sujet unique, indivisible et constant. Si les auteurs, musiciens et artistes ont toujours plus ou moins été conscients des avantages qu'ils pouvaient tirer de l'extension du domaine de la fiction à leur identité propre - qui pour se faire publier en tant que femme dans un univers littéraire dominé par des hommes, qui pour échapper au star-system naissant - c'est lorsque cette stratégie du masque s'étend à la vie quotidienne que l'on touche au point central du livre, et qu'il devient véritablement possible d'y voir une contre-culture. Et comme toute contre-culture, celle de l'anonymat est orientée : elle se révolte contre l'état des faits et esquisse le projet d'un nouvel agencement du collectif. Anonymat, horizontalité, démocratie directe : ces principes, on les connaît. Ils sont ceux de la génération MSN qui, devenue adulte, s'est inventée sa propre manière de faire de la politique. Son nom sous nos latitudes ? Nuit Debout.

Ce mouvement, Yann Perreau le replace dans son contexte global. Faire de la politique en échappant aux impasses de la démocratie représentative, la tyrannie du leader charismatique et le théâtre des apparences est possible - à condition d'agir masqué. Cet état d'esprit, c'est bien sûr celui qui naît dans les tréfonds du Net, autour de la plateforme 4chan : « Ce forum d'échange d'images fonctionne selon les principes de partages de fichiers et de l'anonymat (…) et offre à tout un chacun la possibilité de poster image ou commentaire sans s'inscrire au préalable. On peut choisir un pseudo, mais si l'on préfère ne pas être identifié, on est défini par défaut comme 'anonymous' ». Entre trolling, obscénités et blagues d'ado, émergent les prémisses d'une action politique. En 2008 naît, depuis la plateforme, Anonymous, dont la première apparition en tant que telle arrive sur les écrans du monde entier via une vidéo postée sur Youtube, appelant à des représailles contre l'Église de la Scientologie.

Pour l'auteur, se crée alors l'émergence d'un mode d'action qui n'est ni réductible aux caprices de hackers adolescents, ni à une version 2.0 de l'anarchisme : « Réduire l'anonymat à la vieille catégorie de l'anarchie, c'est ignorer ce que le phénomène a de nouveau, d'original. C'est méconnaître tout à la fois la culture web, l'underground et la jeunesse, même si le phénomène dépasse, bien évidemment, le périmètre réducteur des 'jeunes'. ». Il ne s'agit pas non plus, avance-t-il encore, s'appuyant sur les propos du philosophe Geoffroy de Lagasnerie, de désobéissance civique, s'incarnant elle-aussi dans un individu identifiable qui apparaît à visage découvert et accepte de payer le prix de sa révolte - comme Martin Luther King. Au contraire, en restant incognito « l'activité politique ne débouche plus sur une identité stable à assumer auprès des autres ; l'acte politique peut être provisoire » (Geoffroy de Lagasnerie toujours). Plutôt que d'être blasés, détachés des soubresauts du monde et accros à la gratification immédiate comme on l'a tant lu, les enfants du millénaire « mettent le doigt sur les limites et dérives de la démocratie représentative, cette incapacité à penser au-delà des catégories de l'engagement, du leader (politique, syndical), de l'apparaître », souligne Yann Perreau. D'où selon lui « la violence de la répression des États face aux lanceurs d'alerte (…) pour des actions qui sont parfois d'intérêt général » : parce que le pouvoir en place a bien compris que se dessinait là un contre-modèle, celui d'un groupe sans leader, pouvant à terme entraîner sa chute.

L'activité politique ne débouche plus sur une identité stable à assumer auprès des autres ; l'acte politique peut être provisoire

Au regard de cette actualité vibrante, depuis le rôle joué par 4chan dans l'élection de Donald Trump jusqu'à la lassitude que nous éprouvons tous à l'égard des élites politiques, faire l'histoire des tactiques d'anonymat à travers les âges apparaissait effectivement une tâche plus urgente que jamais. Nous en avons désormais le reader. Pour autant, faut-il souscrire à la conclusion fataliste qui, on s'en doute, voudrait que pour vivre heureux, il faudrait vivre caché ? Il y a de bonnes raisons d'espérer que non. Star-system et machine médiatique, qui dictent les règles du jeu dans les industries créatives et dans la politique, ne concernent pas tout le monde ; l'anonymat, qui se définit en réaction à cette donne, par conséquent non plus. Certes, pillage des données, data-profiling et contrôle d'identité abusif concernent bien tout un chacun, et face à cette intrusion des autorités dans la sphère du privé, le réflexe premier est bien sûr de gommer ses traces et de veiller à n'en pas laisser de nouvelles.

Cependant, comme le soulignait très justement Nina Power dans un essai paru dans la revue allemande Texte Zur Kunst en décembre, si tout le monde commence à avoir de bonnes raisons de vouloir disparaître, ce choix n'est malheureusement pas offert à tout le monde. « Alors que nous vivons dans une époque où il suffit de proclamer être telle ou telle chose pour le devenir, les limites de cette opération deviennent immédiatement apparentes lorsque l'on essaye d'en faire une tactique politique : il n'est pas possible de vouloir se désidentifier de l'étiquette de réfugié par exemple, puisque plein de gens se chargeront de faire savoir à la personne qu'elle n'est pas vraiment anglaise, même si lui ont été accordés le droit d'asile et la citoyenneté » . L'anonymat est donc, on le voit, intersectionnel : sa pratique comme sa possibilité restent suspendues à d'autres conditions, de race et de classe.

L'anonymat est donc, on le voit, intersectionnel : sa pratique comme sa possibilité restent suspendues à d'autres conditions, de race et de classe.

À ce titre, la liberté ultime ne serait pas tant de disparaître que de pouvoir changer d'identité comme d'adresse IP - une dimension qui se dessine d'ailleurs entre les lignes d'Incognito. Générer des variations de soi sans obligation de persévérance permet du même coup d'échapper à une autre contrainte : celle de l'obligation de cultiver son apparaître afin de correspondre aux règles du jeu du néolibéralisme. Pour le dire autrement, si l'on peut choisir d'être qui l'on veut, si l'on nous encourage même à nous différencier et de devenir notre propre marque, une fois celle-ci choisie, une fois devenu identifiable, il faut s'y tenir. La cultiver, l'augmenter, mais ne pas en dévier, comme l'illustrent les multiples injonctions à « vivre sa vie plus intensément » que mettaient en évidence l'essai La Vie Intense de Tristan Garcia. Mais justement, il y a tout à penser que c'est de la génération grandie avec les identités virtuelles fluides des tchats que viendra le changement. D'ailleurs les prémisses de ce changement, on les voit d'ores et déjà poindre dans la mode, qui en termes de marque et de branding a deux trois trucs à nous apprendre. Car le total-look de nos aînés apparaît définitivement ringard, et lui répond, depuis la rue et chez les jeunes créateurs, une pratique décloisonnée du mash-up et de l'hybridation du « high » and « low ». À nous maintenant de tirer les leçons du style pour en faire un style de vie - et surtout, une tactique de résistance.

Yann Perreau, « Incognito. Anonymat, histoires d'une contre-culture », éditions Grasset (parution le 22 mars)

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Texte : Ingrid Luquet-Gad
Image : V pour Vendetta de James McTeigue

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