en corée du nord, le bonheur est un spectacle

Le photographe Philippe Chancel est parti capturer les sourires des Nord-Coréens, coincés entre procession et réalité.

par Micha Barban Dangerfield
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13 Janvier 2016, 11:55am

En Corée du Nord, les passants posent droits et souriants sous l'objectif du photographe Philippe Chancel, parti documenter les formes hybrides d'un pouvoir autoritaire et infantilisant. D'une échelle collective, presque vertigineuse, le photographe passe à des moments intimistes, une proximité quasi familière afin de relever la mémoire des corps et leur réception d'un pouvoir brimant. Le régime en place ne se cache plus derrière un seul visage mais derrière l'ensemble des individus qui composent son territoire. En fait, le photographe relève l'esthétisation du pouvoir et ses différentes mises en scène - un immense simulacre qui ne serait rien sans son peuple. Une servitude volontaire que Philippe Chancel observe mais ne juge pas. Mais de quoi rient les Nord-Coréens ? À qui sourient-ils ? Sur ces questions le photographe jette un trouble. Et s'ils riaient de notre inaptitude à envisager qu'ils puissent, eux aussi, être heureux ? Rencontre.

Vous semblez être attiré par l'interdit. Comment avez-vous démarré la photo et le reportage ?
J'ai étudié l'économie et le journalisme et j'ai commencé ma carrière professionnelle en tant que pigiste. Je suis un enfant de la Guerre Froide et j'ai donc été très vite attiré par les questions de géopolitique. Ce qui m'intéressait par dessus tout était l'interdit. J'ai donc fait mes premiers reportages photo dans les pays de l'Est. Alors que j'étais à la faculté de Nanterre, je suis parvenu à rentrer de façon mi-officielle et mi-clandestine en Pologne pendant l'état de siège de 1981. Ça a été un voyage initiatique. Je me suis rendu compte de plusieurs choses : j'ai d'abord été au coeur d'un événement international et j'ai compris que l'information qui est répandue n'est pas toujours la même que celle que l'on perçoit à l'origine et à la source. Le savoir est une chose, le vivre en est une autre.

C'est devenu un moteur pour vous de montrer cette information ?
Oui complètement. Après un changement total de la géopolitique suite à la chute du mur de Berlin, je suis revenu à mes fondamentaux de photographe, après avoir entamé un parcours journalistique et artistique qui m'a permis d'aborder les choses différemment.

Vos photos traduisent une sorte de fascination pour les régimes autoritaires. D'où vous vient un tel intérêt ?
C'est plutôt les pouvoirs qui m'intéressent en règle générale. Qu'ils soient autoritaires, dictatoriaux, économiques ou naturels comme à Fukushima ou encore Nigéria où j'ai voulu témoigner d'une pollution massive engendrée par l'exploitation des ressources pétrolières du pays par les multinationales sur place. C'est quelque chose qui est très peu médiatisé et pourtant, c'est une énorme menace - écologique mais humaine aussi. Il y a des récurrences médiatiques sans fin et à l'inverse, certaines choses n'apparaissent absolument pas (ou très rarement) dans les médias. Pour ce qui est des régimes autoritaires, je ne veux pas faire de l'idéologie sur une idéologie. Je veux passer outre tout ça pour tenter de montrer autre chose et donner une visibilité à quelque chose qui n'en a pas. Je pense aussi que ce n'est pas là où on dénonce les pires dictatures qu'elles se trouvent réellement.

Dans vos séries réalisées en Corée du Nord, vous avez voulu illustrer le bonheur d'un peuple vivant sous un régime autoritaire mais aussi sa mise en scène…
Dans Kim Happiness, je pars d'une fleur qui s'appelle la Kimjonglia, une variété de Bégonia qui a été créé spécialement pour le dictateur Kim Jong-Il. Elle est illustrée de la chanson Kimjonglia, la chanson du bonheur. Là est tout mon questionnement. Je ne veux pas orienter mon discours, je ne veux pas montrer les choses à contre-idée de ce que ce régime veut imposer - il ne me semble pas nécessaire d'en rajouter dans la dénonciation de ce régime. Je veux montrer la mise en scène du bonheur auquel participe le peuple. Qui en est une ou pas d'ailleurs, c'est bien là l'hypothèse. Je pose la question de savoir si le bonheur des Nord-Coréens est avéré ou pas, ou si quelque chose se cache derrière. Mais je me pose la même question ici. Le selfie ne serait-il pas le simulacre du bonheur de nos sociétés occidentales ? En Corée l'argent ne circule pas, il n'y a pas de cartes bancaires, il n'y a pas de réseaux. C'est le Disneyland stalinien. Donc je questionne un concept du bonheur en miroir à un autre.

Les gens que vous prenez en photo posent beaucoup et on l'air plutôt heureux. Qu'avez-vous ressenti là-bas ?
Les gens posent, ça fait partie de l'idée de la représentation. La plupart des gens là-bas n'ont jusque-là rencontré que des photographes officiels. On a tendance à croire que les Coréens surjouent leur soumission au pouvoir mais c'est pas tellement vrai. À la mort de Kim Jong-Il, on n'a pas compris les défoulements dramatiques de la population en Europe. On l'a interprété comme un total simulacre. Il y avait de la mise en scène, c'était une forme de catharsis mais au fond les gens vivaient vraiment leur peine. On assiste presque à des scènes de transe. Les nord-coréens n'aiment pas qu'on se foute d'eux par rapport à ça. Ils ont su le prouver lorsqu'ils ont mené des cyber-attaques contre Sony quand est sorti un film qui ridiculisait leur dirigeant.

Il y a un rapport différentiel au pouvoir selon si l'on se trouve dans un espace public ou privé ?
L'espace privé est très difficile d'accès. J'ai eu l'occasion de le faire mais pas souvent. En fait il est du même ordre que l'espace public. Le concept de propriété privé n'est pas hyper développé et il est obligatoire d'accrocher un portrait des trois Kim dans chaque appartement.

Au final, c'est notre vision du bonheur que vous souhaitez questionner ?
Il faut toujours se méfier des clichés. Entre la caricature et la réalité, il existe tout un monde de nuances. Il faut aborder les choses d'une manière subtile. Les vérités sont rarement celles que l'on clame ou que l'on affiche. Il faut faire un travail d'anthropie pour comprendre la Corée du Nord. Moi, je ne peux pas adhérer à ce pays ce n'est pas possible, mais je trouve que ce tout petit territoire qui fait peur à tant de monde, c'est fou ! Mais je veux montrer que le manichéisme ne sert à rien dans l'approche d'un tel pays. Je crois en mes photos en ce qu'elles peuvent dire beaucoup plus que moi, elles jettent un trouble, et c'est très bien.

Il existe une esthétisation du pouvoir qui doit être fascinante pour un photographe non ?
L'esthétique nord-coréenne est très intéressante. C'est bluffant. Ce n'est souvent qu'un décorum. L'esthétisation du pouvoir témoigne d'un vrai sens de la mise en scène. C'est très agréable à documenter. Il y a un spectacle de "gymnastique" à Arirang qui est incroyable et qui ne peut laisser indifférent même si à y réfléchir de près, c'est presque inhumain de voir 30 à 40 000 enfants former un tableau vivant - chacun représentant le pixel d'un tout. Ça peut faire froid dans le dos. Mais il faut se rappeler que l'emblème du pays est la faucille et le marteau mais c'est aussi le pinceau. Donc l'art est un élément très important du pouvoir, même s'il intervient dans une négation de l'expression individuelle.

Vos photos passent d'une focale d'ensemble, comme dans votre série sur Arirang, à une focale beaucoup plus individuelle et intimiste. C'était important pour vous de jongler entre ces différentes échelles ?
Oui, ce qui fascine en Corée, c'est ce faste, ce folklore et cette pompe du pouvoir puis inévitablement, il a fallu que je me rapproche des gens pour comprendre ce pouvoir. On passe du monumental à l'intime. Je veux prélever des fragments de réalité. J'essaye de faire des photos avant de savoir ce que je pense du sujet. Et c'était la seule façon. Il faut observer la réception d'un pouvoir pour le comprendre.

Vous êtes également allé aux Émirats Arabe Unis. Il existe des similitudes entre ces deux pays, ces deux pouvoirs ?
Oui. Je me suis demandé, après l'idéologie communiste, quelle autre idéologie je pourrais documenter. Je voulais montrer l'époque aussi. Dubai m'a paru évident. Il s'y opère une idéologie de l'argent. Le système joue exactement sur les mêmes cordes qu'en Corée du Nord, en architecture par exemple. Et il s'y opère une nouvelle forme d'esclavagisme avec les ouvriers immigrés. Ils n'ont pas les stigmas du travailleur qui existaient en URSS par exemple, qui portait des oripeaux, la gueule sale, etc. Là, ils vivent dans une indifférence totale, ils font partie du décor

Quel sera votre prochain projet ?
Je veux photographier les nouveaux murs, ceux qui se hissent autour de l'Europe et dont certains sont construits sur les anciens murs datant de l'URSS notamment entre la Turquie et la Bulgarie. C'est un retournement de l'histoire que j'aimerais documenter.

Crédits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Philippe Chancel / Courtesy Mélanie Rio Galerie et l'artiste