Galliano printemps-été 1995, photo Guy Marineau

guy marineau a photographié les meilleurs excès de la mode

Il a connu les années chic et frime, photographié Saint Laurent, Givenchy, Alaïa et beaucoup d’autres, shooté les défilés et leurs backstages pour le WWD et le Vogue américain : Guy Marineau revient pour i-D sur ses 40 ans de carrière.

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mai 9 2017, 10:30am

Galliano printemps-été 1995, photo Guy Marineau

En 1975, l'ancien tireur d'élite Guy Marineau devient photographe de mode pour le Women's Wear Daily. Il connaît l'âge d'or de sa profession « où les caisses de champagne étaient livrées à la rédaction en même temps que celles d'eau minérale, où tous les excès étaient permis ». L'argent coule à flot. En 1977 avec le parfum Opium, Yves Saint Laurent touche le jackpot. Alicia Drake écrit dans Beautiful People : « L'argent commence à devenir une obsession ; ce sont des billets de Monopoly, et on les dépense comme tels ». Pour Guy, « descendre dans les plus grands hôtels ne constitue pas un privilège, mais une consigne de la rédaction. Avant de s'endormir, il place une serviette de toilette de l'hôtel du jour au pied de son lit, afin de se remémorer où il se trouve au réveil. Changer de pays à plusieurs reprises en une semaine est classique » écrit la biographe Camille Salmon. En mars 1978, Fabrice Emaer, propriétaire du Sept, inaugure le Palace et les fêtes parisiennes prennent une autre dimension. Guy devient le photographe attitré du Palace. « Les Rothschild dansant avec des punks ou avec des femmes du monde, c'était quand même surprenant. Je jette sur cette époque un regard tendre » raconte-t-il. Roland Barthes qui fréquente les lieux, écrit de son côté dans Incidents : « Le Palace n'est pas une simple entreprise, mais une œuvre : ceux qui l'ont conçu peuvent se sentir, à bon droit, des artistes ». À partir de 1985, pour le Vogue Américain, Guy Marineau couvre 90 % des défilés. Ces derniers sont devenus des divertissements mondains auxquels tout le monde veut assister. Thierry Mugler, Claude Montana, Jean-Paul Gaultier, Azzedine Alaïa caracolent en tête d'affiche… Projections laser, musique, chorégraphie, théâtralisation, mannequins star… Les photographes s'approprient désormais le moindre centimètre de la passerelle des podiums. Mais en 2000, l'arrivée de la photo numérique change la donne et pour Guy Marineau, tue le métier.

Thierry Mugler automne/hiver 1988-89, Photo Guy Marineau

En août 1975, vous devenez photographe pour le Women's Wear Daily et ensuite vous inventez le concept « d'assistant marqueur de place ». Il s'agissait de marquer son territoire dans la foule de photographes accrédités ?

Lorsque je suis entré au WWD en août 1975, ce métier était encore très « civilisé ». Nous étions seulement sept photographes : Jean Luce Hure, Chris Moore, Bill Cunningham, Franco Rossi, Ap, Afp et moi-même et l'esprit était très couture. Les défilés avaient lieu en général dans les salons des couturiers eux-mêmes ou dans celui d'un Grand Hôtel et chacun d'entre nous avait sa place, assis au premier rang entre acheteurs et journalistes. Les choses ont changé en 1979 lorsque le prêt-à-porter a fait son apparition et que de sept le nombre de photographes a dépassé la soixantaine. En réalité il y avait un photographe par journal du monde entier concerné par la mode, c'était une époque extraordinaire qui assurait du travail pour tous et le terme de « fashion week » n'existait pas. Paris était réellement la capitale de la mode, Milan, Londres et New York commençaient à peine et ces défilés parisiens étaient pour nous sources de grandes joies. Anna Wintour n'avait pas encore commencé son travail de destruction, elle essayait de se faire une place dans ce milieu en fréquentant les plus fortunés des Anglais ou des Américains. La paranoïa des années 1995 n'était donc pas encore d'actualité. C'est donc dans les années 1980 que m'est apparue la nécessité de m'organiser pour obtenir le résultat que m'imposait le WWD : fournir toutes les photos du défilé, en noir et blanc et en couleur. La Chambre Syndicale accréditait une soixantaine de photographes. Les places disponibles pour travailler selon l'angle que j'avais choisi depuis longtemps (au centre du podium) permettaient d'éviter au maximum les photographes positionnés autour et les premiers rangs des invités dans le champ. Cet espace n'était pas extensible et c'est à partir de là que j'ai utilisé deux assistants qui me précédaient de deux ou trois heures afin de me garder « physiquement » ma place au centre.

Allaïa, automne/hiver 1989-90, photo Guy Marineau

À partir de 1985, pour le Vogue Américain vous couvrez 90 % des défilés. Les défilés sont devenus des divertissements mondains auxquels tout le monde veut assister. Les photographes s'approprient désormais le moindre centimètre des passerelles. Quelle était l'ambiance entre vous ?

La situation s'est nettement compliquée dans les années 1990 à cause de deux facteurs : l'arrivée de l'objectif autofocus et l'arrivée des top models. Tous les photographes qui travaillaient au bord du podium parce qu'ils étaient incapables de faire la mise au point à la main avec un 200 ou 300 mm nous ont rejoints. Nous avons également vu arriver dans le même temps ce que nous appelions cordialement « les rats », c'est-à-dire les paparazzis attirés par la présence des tops. D'un seul coup la Chambre Syndicale a accrédité 350 personnes. La surface qui nous était allouée était d'environ 60 mètres carrés. Faire tenir autant de monde sur une telle surface imposait une seule solution : monter sur des caisses. C'est ainsi que les photographes de défilés ont abandonné leur habituel sac en bandoulière pour des valises métalliques contenant films et appareils photo et pesant en moyenne 35 kilos. Je pense que jamais personne dans ce milieu, ni les services de presse, ni les journalistes ni même les créateurs eux-mêmes n'ont imaginé les souffrances que nous endurions à cette époque et les risques d'accidents encourus, que ce soit sur le podium des photographes ou sur le trajet en voiture entre deux défilés.

Backstage Jean Claude de Luca 1979, Les Halles, photo Guy Marineau

Vous disiez que vous ne parliez pas de « fashion week » à l'époque…

Le terme de Fashion week ne signifiait rien pour personne. C'était juste la semaine des défilés de Paris. Les professionnels et les initiés du microcosme de la mode assistaient aux défilés sans en savoir grand-chose, sauf s'ils lisaient un journal féminin du jour comme le WWD. Il fallait un événement important comme le « New Look » de Christian Dior pour que l'écho assourdi leur parvienne. Aujourd'hui, même un chauffeur de taxi parisien peut s'exprimer sur le sujet. La composition du front row est précisée sur tous les blogs, les détails des défilés sur tous les tweets.

Thierry Mugler 1984, photo Guy Marineau

En mars 1978, Fabrice Emaer, propriétaire du Sept, inaugure le Palace et les fêtes parisiennes prennent une autre dimension. Il est situé tout près des grands boulevards, au milieu des échoppes de hot-dog et de la crasse du Faubourg Montmartre. Vous devenez le photographe attitré du Palace. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

Au temps du Palace, deux vecteurs d'aujourd'hui n'existaient pas en France : internet et les journaux people. Seuls les magazines comme Paris Match, Point de vue, France Dimanche, Ici Paris étaient demandeurs d'images. En revanche la presse italienne et anglo-saxonne était beaucoup plus importante. J'ai travaillé pendant onze ans pour le seul quotidien du monde qui parlait de mode, de soirées et de people, le Women's Wear Daily. Pas un Américain de la bonne société, dans les années 1980 ne prenait son petit-déjeuner du matin sans avoir jeté un coup d'œil au WWD et au Herald Tribune. C'est à cette époque que Paris organisait chaque soir ses plus belles soirées, ses plus grands dîners, ses plus grandes fêtes. C'est à cette époque qu'après le 7, Fabrice Emaert a ouvert le Palace et que cet endroit est devenu pour beaucoup le centre de leur vie, une nouvelle dimension dans l'Art de faire la fête. C'était le moment où beaucoup vivaient de dope et de Guronzan, de spaghettis froids et de petites culottes vaguement retroussées.

Issey Miyake printemps/été 1999, photo Guy Marineau

Jean Rouzaud, chroniqueur des pages « Mœurs » du Magazine Actuel, écrit dans « Le Palace : Remember » (illustré par vos clichés) : « Le grand art de Fabrice Emaer, c'est le mélange des genres, pour ne pas dire des classes sociales… Les groupes se fascinaient les uns les autres. Quel spectacle pour les aristocrates de croiser des punks, pour des gens de la mode de côtoyer des travestis de Pigalle et des gens du Music Hall, pour des jeunes bohèmes de s'attabler avec la frange huppée de la société ». Nous confirmez-vous que Le Palace était la fête du genre humain tout entier ?

C'était l'arrivée des punks et dans ces soirées tout le monde se mélangeait, tout le monde se déguisait. Fabrice avait compris que ce brassage serait la clé du succès de l'endroit grâce à un maximum de liberté. Les Rothschild dansant avec des punks attardés ou avec des femmes du monde, c'était quand même surprenant. Je jette sur cette époque un regard tendre. Ce souvenir est mort, j'y pense souvent, persuadé qu'il ne pourrait pas naître de nouveau. En tout cas, pas dans les mêmes conditions. C'étaient ces années légères de la jeunesse, de l'insouciance et de l'inconséquence, avant le sida. Dans ces soirées, les gens étaient très disponibles pour se faire photographier, l'ambiance n'imposait pas de restrictions. Le « red carpet » n'existait heureusement pas, nous autres photographes vivions la soirée au beau milieu des clients et des invités (comme au Festival de Cannes ou au Club 54 de New York). Nous portions la plupart du temps un smoking et les images que nous pouvions faire étaient autrement plus intéressantes que celles d'aujourd'hui, où des potiches posent sur un tapis rouge devant un mur de publicités pour les sponsors de la soirée. C'était la vie heureuse de la nuit. Le Palace incarnait vraiment le meilleur endroit pour faire la fête sans aucune réserve : beaux, moins beaux, jeunes, vieux, riches, pauvres, noirs, blancs, la diversité et la musique régnaient. Et cette société, cette conception des rapports humains et de la vie en général ne se heurtait pas du tout à la réalité. C'était une époque, un lieu de la nuit parisienne un peu décadent mais jamais vulgaire et aujourd'hui disparu. La photographie est toujours surprenante lorsque l'on ne sait pas pourquoi elle a été prise. Dans ces années 1980 je travaillais à l'instinct. Pas de pose, juste de l'émotion. Mes images du Palace représentent un travail sur la mémoire et le temps.

Isabelle Adjani et Andy Warhol Paris 1980, photo Guy Marineau

Vous souvenez-vous d'une soirée en particulier ?

Il régnait au Palace une présence sexuelle quasi permanente, que ce soit pour les hétéros, les homos… ou ceux qui ne savaient pas encore. Durant ces nuits les rivalités s'en allaient, les clans se mélangeaient formant une atmosphère de voyeurs discrets et d'acteurs tapageurs. Les riches, les moins riches se croisaient portés par la musique disco de Guy Cuevas, tout le monde draguait tout en faisant la fête. C'était une oasis au milieu de la saleté du Faubourg Montmartre et de sa faune. Des soirées, il y en eut des dizaines. Ceux qui avaient de l'argent n'hésitaient pas à le dépenser dans ces soirées du Palace (ou à la fameuse soirée de Jacques de Bascher à la Main Bleue pour Karl Lagerfeld). On peut encore facilement se souvenir de ces moments aujourd'hui. Karl, Yves, Kenzo, Jean-Paul Gaultier, tous ont participé pour que cette époque soit encore présente dans l'esprit de beaucoup et eux-mêmes ont vécu cette partie de leur vie comme s'ils l'avaient rêvée, tout cela en grande partie grâce à la mode. Un reflet d'une époque et d'une société. Dix ans après la fin de la guerre du Vietnam, au milieu des conflits sociaux, la France s'installait dans la modernité. Beaucoup de gens ont vu leurs revenus augmenter. Mœurs, musique, consommation, nous passions à l'heure américaine. Ces années furent très remuantes et ce qui dominait, ce qui s'exprimait dans la musique, dans la mode, dans la rue, c'était avant tout un vent de liberté. Je suis assez satisfait de mes « images » du Palace. Pour moi, une image, c'est plus qu'une photo parce que dans une image, il y a une idée de départ.

Le Palace, octobre 1978, Soirée K.Lagerfeld, Bambou, Photo Guy Marineau

Vous avez été le photographe d'Yves Saint Laurent et Pierre Bergé pendant plus de trente ans, tant pour les défilés qu'à l'occasion de séances de photo plus intimes, notamment à Marrakech. Pourriez-vous nous parler de votre relation avec Yves Saint Laurent ?

J'ai franchi la porte du 5 Avenue Marceau pour la première fois en septembre 1975, accompagné de John Fairchild (le boss du WWD) pour effectuer mes premiers « previews ». J'ai alors fait la connaissance d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé. Dès la première heure de ce rendez-vous, j'ai éprouvé une grande sympathie, admiration et un grand respect pour Monsieur Saint Laurent. J'arrivai pour la première fois dans ce monde de la mode et pourtant je me suis senti très à l'aise dans ce grand salon, entouré de Pierre, Loulou de la Falaise, de Madame Munoz… Yves Saint Laurent expliquait de sa voix douce à John Fairchild l'idée centrale de sa collection, détaillant le modèle porté par Mounia ou Kirat et que j'allais devoir photographier plus tard. Je ne savais pas ce jour-là qu'un conflit existait depuis peu entre Yves et Pierre. À partir de ce moment, l'un comme l'autre m'ont fait confiance et cela jusqu'à la fin. J'aimais l'homme même s'il était complexe, j'aimais sa douceur, sa vision pour habiller le corps des femmes, son talent pour les rendre naturellement belles. En 1998, Yves a décidé d'arrêter le prêt-à-porter, très fatigué par ces trente années de création, deux collections haute couture et deux collections prêt-à-porter chaque année. Il avait tant donné de lui-même dans cette voie difficile de la création et cela se paye un jour ou l'autre. Mais il n'était que cela, «un créateur». Je me souviens de lui partant en décembre pour Marrakech dans le but d'y dessiner ses collections, l'esprit vide, fatigué mais faisant bonne figure quand même, me disant « je ne sais pas, je ne sais plus quoi montrer ». Et il revenait quelques semaines plus tard à Paris, des dessins, des croquis par dizaines, les uns plus fabuleux que les autres et une nouvelle collection naissait, un nouveau défilé, un nouveau succès mais lorsque je le retrouvais pour photographier les previews ou le dossier de presse il était ailleurs, dans son monde, vivant comme au ralenti, fatigué d'avoir tout donné une fois encore, restant silencieux dans son univers créatif entouré de ses angoisses. Il s'agissait d'une réelle tragédie pour lui et pourtant à chaque fois, il émergeait de nouveau.

Yves Saint Laurent, Loulou et Betty, 1979, Paris, Photo Guy Marineau

Quels souvenirs gardez-vous de Pierre Bergé ?

Pierre Bergé m'a toujours apporté sa sympathie. Cet homme complexe et d'une très grande intelligence m'a depuis le premier jour accordé sa confiance et je la lui ai toujours rendue. Les moments passés en sa compagnie font partie de mes très bons souvenirs, depuis nos vols dans son hélicoptère qu'il pilotait lui-même aux soirées privées ou commerciales. Ce furent de bons moments. Je le qualifiais de complexe parce que lorsque je l'ai rencontré il était Giscardien, puis Barriste avant de devenir Mitterrandien grâce à Jack Lang. On se doit d'être admiratif de son implication contre le sida, de tous ses soutiens caritatifs pour diverses associations. On se doit d'être admiratif de son parcours. Charentais comme François Mitterrand, ce Saintongeais arrivé jeune à Paris a fondé en 1948 avec Garry Davis « Citoyen du Monde » avant de s'occuper de la carrière de Bernard Buffet, de finalement découvrir Yves Saint Laurent et d'en faire le plus grand couturier.

Reportage Paris Fashion Week, 1979, Ambiance autour des défilés, Les Halles, Photo Guy Marineau

Et il y a cette photo culte datée de 1978 avec Yves Saint Laurent en chaussettes rouges, assis au milieu de ses deux muses, Loulou de la Falaise en robe de soirée et Betty Catroux en noir et blanc. Comment est née cette photo ?

Au printemps de l'année 1978, nous avons accueilli au bureau du WWD de Paris un nouveau journaliste qui s'est découvert une grande passion et une grande amitié pour Loulou de la Falaise. Il s'agissait d'André Leon Talley. Il avait au cours de ses premiers mois à Paris fait exploser le budget du journal en cadeaux divers et surtout en fleurs à son égard. J'avais été prévenu par lui le matin que nous devions en fin de journée aller faire quelques portraits de Loulou chez elle. J'emportai peu de matériel : deux boitiers, un flash. Je fus extrêmement surpris en arrivant dans l'appartement de constater la présence de Monsieur Saint Laurent et de Betty Catroux. On peut reconnaître à André un grand talent : celui d'organiser des séances de prises de vues en général exceptionnelles. Il arrive à créer une ambiance propice à la décontraction de tous, à beaucoup de découvertes des uns et des autres. Un verre de vin blanc aidant, l'atmosphère s'est très vite créée et tout le monde a joué le jeu. Cette image s'est imposée d'elle-même, Yves a été extraordinaire également. Lorsque j'ai découvert ses chaussettes rouges, j'en ai profité ! Il n'a émis aucune réserve. Loulou a improvisé quelques poses, Betty est restée elle-même, le trio était parfait. Ils avaient cette facilité de diffuser du rêve dans l'espace et le temps sans jamais se laisser aller au négligé. J'ai dû faire deux pellicules et une demi-heure plus tard je les ai quittés pour filer au laboratoire. André m'avait dit que c'était urgent.

Reportage Paris Fashion Weel, 1979, Répétition Dior (Sarah et Mounia), Les Halles, photo Guy Marineau

En 1979, précurseur, vous utilisez le téléobjectif. Placé tout au bout du podium et vous réalisez des clichés des modèles non-parasités par le public. Comment s'est déroulée cette transition ?

Après quelques années assis au premier rang aux côtés de Monsieur Fairchild s'est imposée à moi une évidence : les images que je faisais étaient moches. Travailler au 50mm au bord du podium, en contre-plongée, donnait des allures étranges aux mannequins et aux vêtements qu'elles portaient. Longues jambes, petit torse et visage minuscule. J'ai donc proposé à la rédaction de donner un nouveau style aux photographies de défilés. Je me suis installé en bout de podium, à hauteur des mannequins avec deux téléobjectifs, un 200 et un 300 mm. Lorsque le mannequin entrait sur le podium, je faisais une première rafale en noir et blanc (pour le WWD) et à mi-parcours j'en faisais une seconde en couleur. Dans le même temps il était impératif de choisir la bonne lumière, le bon diaphragme et de faire la mise au point car l'autofocus n'existait pas encore. Je dois avouer que j'ai été aidé dans cette technique par un enseignement reçu quelques années plus tôt pendant mon service militaire, au cours duquel j'avais été classé « tireur d'élite ». J'ai appliqué cette technique du tir de précision à la prise de vue en rafale avec long téléobjectif, tenu à la main et sans trépied. J'ai été rejoint assez vite par deux amis photographes, Daniel Simon de l'Agence Gamma et un Italien adorable et fantasque, Graziano Ferrari. Il existait entre eux et moi une petite différence : ils ne devaient faire que de la couleur. Dans les années 1987, avec l'arrivée de la technologie de l'autofocus, presque tous ceux qui étaient au bord du podium et incapables de travailler manuellement avec de longues focales, nous ont rejoints. Nous avons atteint le nombre mirobolant de plus de 300 photographes avec en plus, les premières caméras vidéo.

Yves Saint-Laurent, Printemps/été 1990, photo Guy Marineau

En 2000, l'arrivée de la photo numérique change la donne. Selon vous, cette technologie a-t-elle tué le métier ?

En 2000, l'arrivée du numérique a complètement tué ce métier. Des 350 accréditations délivrées par la Chambre Syndicale de la Mode à cette époque, ils ne sont plus qu'une vingtaine aujourd'hui. Autrefois nous avions un photographe accrédité pour un journal ou un magazine qui faisait sa propre production. Maintenant ce sont des grands groupes, en général financiers, qui utilisent en « personnels détachés » des photographes et des gens chargés de la post production, tout le monde étant payé à la journée. Personnellement je faisais travailler trois assistants, un chauffeur, un coursier et le personnel d'un laboratoire qui tournait 24/24 pendant la semaine des collections. Tous ces gens ont perdu leur emploi et 90% des labos photo professionnels de Paris ont fermé. Donc pour moi cette technologie, même si elle a considérablement simplifié la vie de beaucoup de gens, a détruit une grande partie de ce métier et du charme qui allait avec. Je ne peux oublier ces nuits, pendant le Festival de Cannes, au cours desquelles je développais mes films dans la salle de bains de mon hôtel avant de faire des planches de contact pour que ma journaliste écrive ses légendes puis sautais dans ma voiture de location pour prendre le premier vol Air France de 7 heures, arriver à Roissy, trouver un taxi pour la zone de fret, remettre mon enveloppe au bureau de DHL pour le vol de New York à midi, revenir à l'aéroport pour reprendre le premier vol pour Nice et continuer mon travail au Palais des Festivals. Il m'arrivait souvent de remonter avec moi les films des copains d'agences et de les remettre au motard à la sortie. Aujourd'hui vous les voyez tous avec leur ordinateur en train de chercher un spot wifi pour envoyer leurs images. L'avenir de la génération actuelle est bien préoccupant.

Le Palace, soirée Gaultier, Grace Jones, photo Guy Marineau

Est-il encore nécessaire d'être un bon photographe aujourd'hui ?

Non, il n'est plus nécessaire d'avoir « un troisième œil » comme me disait Christian Lacroix. Un bon logiciel de retouche répare en quelques secondes les erreurs de la prise de vue. Ce n'est plus de la photographie, c'est de l'informatique. La postproduction est devenue plus importante que la prise de l'image. Il n'y a plus grand-chose de créatif dans cette époque, les photographes survivants profitent d'un système trop facile : faire un bon préréglage de son appareil, installer une carte de 32 giga, ce qui procure une autonomie de milliers d'images, attendre l'arrivée des mannequins, déclencher une rafale. Ils choisiront plus tard sur leur ordinateur portable. Ils n'ont qu'une difficulté que nous n'avions pas connue, il s'agit de la physionomie et du manque de charme des filles d'aujourd'hui. Certes il nous fallait gérer une pellicule de 36 poses, trouver la bonne lumière, changer de film au bon moment pour ne pas manquer un modèle et avoir la constance de faire entre 30 et 40 pellicules par défilé mais malgré toutes ces règles c'était un plaisir que de voir arriver sur le podium Pat Cleveland, Naomi, Christy, Helena, Shalom, Karen et toutes les autres. Nous savions qu'elles allaient nous offrir leur beauté mais surtout leur charme, leur manière de bouger, de tourner, de présenter le vêtement qu'elles portaient et nous donner l'occasion de faire de belles images. Oui, nous avons eu cette chance. Malgré tout il s'agissait de journées compliquées. Obligés de faire entre sept et neuf défilés par jour, il fallait gérer les films qui partaient au labo : quatre heures de traitement, deux heures d'editing sur des images uniques difficiles à dupliquer pour des questions de qualité. Désormais chaque photographe fait deux à trois défilés par jour, les cartes mémoires s'échangent et compte tenu des nouvelles et stupides manières de défiler, les magazines du monde entier se partagent tous quasiment des images identiques et cela ne semble pas les gêner.

Sonia Rykiel, Australie 1988, photo Guy Marineau

www.guymarineau-photography.com

Credits


Texte : Sophie Abriat 
Photographie : Guy Marineau