120 battements par minute, une leçon d'humanisme à notre génération

Le nouveau film de Robin Campillo, présenté en sélection officielle à Cannes, raconte les années sida et les prémisses d'un militantisme nécessaire. Une leçon d'humanisme et de tolérance destinée aux nouvelles générations.

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mai 22 2017, 3:20pm

La jeunesse a ses combats que le cinéma français ne connait pas ou peu. Rares sont les films à en prendre le pouls, à s'attarder sur son nom, ses formes, sa raison de naître et d'exister. C'est pour cette raison qu'on n'oubliera pas 120 Battements par Minute, le film propulsé à Cannes en sélection officielle cette année. Parce qu'il a remis la hargne, l'esprit de solidarité, l'amour et l'humanisme aux mains de toute une génération.

Cette génération que Robin Campillo, son réalisateur, a sacrée à l'écran n'est pas la nôtre mais elle nous ressemble. C'est celle qui a grandi dans l'insouciance du sexe sans danger. Cette génération, bercée par le socialisme de Mitterand, le ronron des jukeboxes, du téléphone rose et des raves des nineties, on l'idéalise à notre manière, sans doute faute de l'avoir vécue. Cette génération s'est levée un matin de 1989 avec la boule au ventre et des remontées acides dans la gorge. Elle avait un nouvel ennemi invisible et invincible à combattre : le sida avec ce qu'il a généré d'horreur, d'incompréhension et d'intolérance. Elle ne l'a pas vu venir, cet assaillant tout-puissant. Qui l'aurait pu ? Il a déferlé comme une vague et a tout emporté sur son passage. Il s'en est d'abord pris aux gays, aux lesbiennes, aux prostituées, aux trans et aux toxicos. Aux communautés marginalisées. Mais ses victimes ont été les premières à se battre contre sa folle ascension et à mettre leur force au service d'une lutte inégale. C'est à ces militants, séropositifs ou non, rangés sous le nom d'ACT UP que Robin Campillo (réalisateur, scénariste et ancien membre de l'association) dédie son film au BPM fulgurant. Et on l'en remercie car ce pan de l'histoire française, ni vous, ni moi ne l'avons appris à l'école alors qu'il dit tout de notre présent et des combats qu'il nous incombe de mener. Mieux, ce film nous donne les armes pour combattre les aspérités de 2017 dignement.

L'union fait la force

ACT UP Paris s'est forgé sur le modèle de son aînée américaine, née deux ans plus tôt d'un appel de la communauté homosexuelle. Mais peu importe le genre ou la préférence sexuelle de ses membres. Très vite, ACT UP a rassemblé tous les âges, les sexes et les classes, et fait de la solidarité son mot d'ordre, son moteur. Ce n'est pas un hasard si le film de Robin Campillo s'ouvre sur une séquence où les coeurs battent la chamade et à l'unisson, plongés dans le noir. Ce n'est pas un film sur un seul homme ni une seule femme : c'est en masse et soudés que ses militants ont combattu la maladie. Et c'est unis que le cinéaste les a filmés. Ils ont prôné l'action directe et refusé de s'assujettir au silence des institutions, de l'état et des laboratoires pharmaceutiques détenteurs de l'AZT, le seul antidote ou presque capable non pas d'éradiquer mais de freiner la propagation du VIH à l'époque. Ce contre-pouvoir est incarné à l'écran par une poignée d'acteurs remarquables et d'une humilité poignante : Adèle Haenel, Arnaud Valois, Nahuel Perez Biscayart ou Felix Maritaud Dès les premières minutes du film, ils sont là où on ne les attend pas. Ils interrompent les meetings étatiques qui se multiplient mais ne disent rien de ceux qui souffrent. Ils déjouent les règles, sans jamais basculer dans la violence physique, à coup de manifestations pacifiques, d'AGs bruyantes et animées, d'happenings, de jetés de bombes de faux sang et d'affichages sauvages de stickers sur les murs de Paris, ces mêmes stickers qu'ils collent en première page des livres qui s'en prennent à la communauté LGBT (Baudrillard en première ligne). Ils font la fête, aussi - évidemment - et manifestent dans les gay-prides où ACT UP se faufile et scande ses slogans chocs et cultes "Des Molécules Pour Qu'on S'encule" dans les rues de la capitale française. Le film rappelle à quel point la fête et la politique font corps, à quel point danser, s'étreindre et s'oublier n'a jamais été aussi puissant, aussi dangereux, autant d'actualité. Comment ne pas penser à Orlando dont on a pleuré l'anniversaire la semaine dernière ? Comment ne pas voir ce qu'il nous reste à accomplir 30 ans plus tard, en 2017 ?

L'amour est plus fort que la mort

Mais 120 Battements par Minute est aussi l'histoire d'un virus plus fort et plus indestructible que le sida. Un virus qui s'attrape sans crier gare et fait battre le coeur plus vite et plus fort. 120 Bpm. La naissance d'un amour entre Nathan (Arnaud Valois) et Sean (Nahuel Perez Biscayart), deux militants que tout oppose : le premier se bat avec ferveur mais prudence, le second, avec fièvre et radicalité. Le premier est séronégatif, le second voit son taux de T4 dégringoler à folle allure. Robin Campillo n'a pas épargné le public cannois : l'écran s'est teinté d'un rouge sang et les corps de ses héros meurtris de noir. Cannes a pleuré avant-hier et s'est réveillée les muscles engourdis, les yeux trempés et le cœur endolori. Le réel lui a sauté à la gorge. Mais n'est-ce pas la force du cinéma de nous rappeler ce qu'on croyait mort ou disparu ? Pire, enterré.

C'est peut-être la plus grande leçon que ce film enseigne à ma génération : il raconte l'histoire d'une lutte mais surtout, les rouages nécessaires à sa mise en place - la solidarité, la tolérance et l'humanisme. Ils l'ont été et le seront toujours demain, quel que soit l'ennemi qui se trouve en face.

Credits


Texte : Malou Briand-Rautenberg