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que reste-t-il du nord (oublié) de la france ?

Antoine Mbemba

Quatre jeunes photographes révèlent l'identité de la Flandre, cette région délaissée, minée par le chômage, mais qui a bien plus à offrir que les clichés qu'on lui impose.

Le Nord de la France est un endroit dont, à défaut de parler trop peu, on parle peut-être trop mal. Trop cliché. C'est soit le succès d'un film de Dany Boon, soit une victoire de Marine Le Pen, soit la tristesse des camps et de ceux qui les fustigent, soit des caricatures usées sur des banderoles de supporters et dans nos blagues les plus éméchées. Parfois des insultes. Un mépris qui résonne un peu trop. Et qui se prive d'un impératif : l'exploration. La compréhension, l'expérience de tout ce qu'un endroit et ses gens ont à offrir d'authentique et de l'histoire qui justifie le gris social qui se dégage de cette région.

Benjamin Sandri

Alors quand quatre jeunes photographes fraichement diplômés de l'ESA le 75 à Bruxelles choisissent comme projet collectif de fin d'études de révéler l'identité de cette partie délaissée de la France, on s'y arrête et pas qu'un peu. Leur dévolu s'est jeté sur le Westhoek, portion septentrionale de la  Flandre française. Tous détachés des clichés, mus par une méconnaissance d'un endroit qui peut parfois être salvatrice. Rien n'est su avant, tout est à découvrir pendant et à comprendre après. Mais l'imaginaire n'est jamais très loin. Fabien Silvestre Suzor, l'un des photographes, raconte: « Avant de commencer ce projet je ne connaissais rien de la région, à part peut-être l'image de films tels que La vie de Jésus de Bruno Dumont, ou Notre jour viendra de Romain Gavras. En tant que français vivant en Belgique depuis 3 ans, j'étais curieux de découvrir à la fois une région française dont je ne connaissais quasi rien, et qui avait cette sorte d'identité ambiguë France/Flandre. »

Quoi de mieux que la photographie pour expliquer. Pour Paul Hennebelle, « la photo, c'est un peu un prétexte pour me retrouver dans des situations où je n'aurais jamais mis les pieds en temps normal. La démarche reste toujours la même : pas de plans, pas de moyen de transport, dans l'optique de provoquer la rencontre. Ici dans le Westhoek c'est pareil, marcher pendant des heures pour "ramasser" des images en chemin. Ces images, elles m'intéressent lorsqu'elles traduisent un ressenti plus que l'illustration du réel. »

Johan Poezevara

Il faut préciser ici que la série collective Westhoek, Scouting Around est un projet en cours, sur lequel les photographes auront encore beaucoup à dire et à faire. Un travail qui devrait se bonifier avec le temps, tant ils ont appris depuis des mois à travailler leur singularité pour mieux cultiver leur complémentarité artistique. Johan Poezevara, pilote attitré des allers-retours Bruxelles-Dunkerque (« le seul à avoir le permis ») explique : « Le postulat de départ, c'était vraiment de bosser ensemble, tous les quatre. On a quatre façons de photographier assez différentes, quatre façons d'aborder nos sujets. On a un peu fonctionné par rapport aux autres, en essayant de travailler dans nos domaines de prédilection. On allait chacun de notre côté sur le terrain, mais en même temps, pour se retrouver le soir et discuter de ce qu'on avait fait, mélanger les idées. C'est un travail qui a été fait de manière autonome mais en gardant une énergie de groupe. » 

Mais n'allez pas y chercher un point de vue objectif, une description définitive d'un endroit. Les quatre photographes sont d'accord sur l'impossibilité d'une telle tâche. Si leur photo hérite parfois du documentaire, l'artistique prévaut et le réel se soumet parfois au sensible.  Pour Paul, « si l'on doit en retenir quelque chose, ça doit être le point de vue expérimental du projet. On voulait essayer de représenter un territoire physique à travers quatre regards différents et à la fin, mélanger ces regards pour en oublier la notion d'auteur. » L'objectivité est abandonnée au profit du rendu d'un ressenti, d'une atmosphère.

Paul Hennebelle

Et cette atmosphère, elle est parfois dure, d'emblée un peu froide. On est dans une zone dont l'âge d'or industriel est fini, déchu. Où le chômage est prégnant, où le social est en ruine et le désespoir tague "Votez Marine" sur les murs. L'accueil répond de la rugosité du Wetshoek : « Il est difficile parfois, facile parfois... ça dépend vraiment, » raconte Johan. « C'est vrai que c'est une région dans laquelle il ne se passe pas grand chose. On a un peu vu ce que faisaient les jeunes là-bas - ça traîne beaucoup. T'as une première impression de passivité, avec des champs de pommes de terre, des zones industrielles et de la bière qui coule à flots. » Une bière qui rend parfois l'accueil chaleureux. Parfois pas - Benjamin Sandri raconte : « On a connu un moment assez drôle avec du recul. J'étais avec Fabien, il attendait que je photographie deux gamins dans leur jardin, leur père essayait d'être sur la photo mais l'alcool qu'il avait descendu le matin le rendait assez agité. Après plusieurs aller-retours dans sa maison il décide de sortir avec un pistolet automatique (peut-être un factice), le garde en main en me disant que la séance photo est terminée et qu'il a des trucs à faire.... Donc on est partis tranquillement la queue entre les jambes en se disant que Dunkerque c'était chouette ! »

Au-délà des déboires de quelques minutes, le Westhoek dénote également par son double héritage culturel - le flamand, le français. Et même s'il se perd un peu - et que selon Johan, il n'est que « très peu de flamands "intégristes" dans le Westhoek, de gens qui se disent profondément Flamands, qui ne parlent que flamand. C'est plus une culture du Nord-Pas-de-Calais. » - parfois la poésie traditionnelle refait surface et anime les sens. « Un jour on s'est mis en tête de trouver des combats de coqs, » raconte Paul. « C'est une région où cette tradition est encore tolérée, mais seulement dans la discrétion. Bien entendu il était difficile de dénicher des informations sur internet, alors on a dû mener notre enquête. C'était assez drôle, car finalement la sœur de la boulangère du village avait une salle secrète derrière son bar. L'endroit était incroyable, il ressemblait à la peinture de Rémy Cogghe, Combat de coqs en Flandre, et semblait n'avoir pas bougé depuis plusieurs décennies. La journée s'est terminée chez une éleveuse de coqs de combat. »

Fabien Silvestre-Suzor

Si les difficultés sociales sont palpables dans le Westhoek, et que l'on sent le ralenti d'une population délaissée, la région est aussi un terreau d'où le rien peut inspirer tout le reste. Où tout est finalement à (re)faire. Où de l'ennui peuvent émerger l'art et la création. Un constat qu'observe Johan : « Déjà, culturellement il se passe des choses. À Dunkerque il y a un musée d'art contemporain, etc. Après, dès que tu vas un peu dans les villages, tu te rends compte que les gens sont un peu oubliés. Mais il y a pas mal de collectifs qui réinvestissent ces endroits, dans le port de Dunkerque, par exemple. Il y a des artistes qui s'installent dans des anciens bâtiments industriels. Il y a moyen de se réapproprier cet endroit, d'en faire quelque chose. Au niveau de la photo, le territoire était vraiment une toile de fond intéressante. Avec un aspect social autant qu'esthétique. C'était intéressant d''explorer l'ambivalence qui peut exister entre les champs de patates et les concerts punk. »

Une ambivalence et autant d'identités culturelles et territoriales que Johan et ses copains ont encore à explorer. Un territoire pour autant d'expériences qu'il est de photographes et qu'il existera de photos. De ces premières salves, Benjamin tire avec humour « de belles nuits au Formule 1, des divins sandwichs mangés sur des parkings, une superbe figurine de pélican et un jogging de grande classe à 5,99€ chez Leclerc. » Sur ce que nous, spectateurs, pourrions en retirer, Fabien n'a pas « d'attentes particulières. Je pense que ce genre de travail, est un projet qui dépend beaucoup de celui qui regarde. J'espère que j'ai réussi à donner une vision du Westhoek où les gens peuvent se projeter et où les habitants de la région reconnaissent plus leur territoire que dans un film de Danny Boon. »

Benjamin Sandri

Credits


Texte Antoine Mbemba
Photographie Paul Hennebelle, Benjamin Sandri, Johan Poezevara, Fabien Silvestre Suzor