Photography Ann Ray

j'ai passé 13 ans à photographier le génie d'alexander mcqueen

La photographe française Ann Ray a passé 13 ans à capturer les préparations, les défilés et les rares moments de calme de la vie du designer. Ses images sont exposées aux Rencontre d'Arles.

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juil. 4 2018, 8:46am

Photography Ann Ray

En 1996, la photographe française Ann Ray rencontre le designer britannique Alexander McQueen, juste après sa nomination au poste de directeur artistique à Givenchy. De 1998 à sa mort en 2010 elle le photographie dans son atelier, pendant qu’il crée et avant chaque défilé, chez Givenchy et pour son propre label. Les deux partagent un amour pour les films de Kubrick, les photographies de Richard Avedon et d'Irving Penn. Au total, le catalogue d’Ann Ray compte quelques 40 000 images, toutes analogues. Certaines ont même été faites via des techniques photographiques des 19ème et 20ème siècles comme la gomme bichromatée ou le bromoil, aux résultats particulièrement saisissants.

Pour The Unfinished Lee McQueen, présenté en ce moment aux Rencontres d’Arles, la photographe a utilisé à la fois des grands et petits formats pour passer le travail du designer au crible, de son artisanat raffiné à ses leitmotifs dramatiques d’anges et d’oiseaux. Si Alexander McQueen a été un visionnaire, force est de constater que la vision d’Ann Ray est née pour en chroniquer le fruit. Assise dans un café parisien, nous l'avons rencontré pour parler de coïncidences géographiques, de deuil et de l’impératif de célébrer la créativité.

Comment vous êtes-vous lancée dans la photographie ? Vous venez d’un environnement créatif ?
Aucun environnement créatif, non. Ma mère a élevé quatre enfants et mon père était capitaine dans la marine marchande. Boulot très romantique ! Il avait des histoires incroyables à raconter de ses voyages dans le monde entier. J’ai fait des études académiques, les « grandes écoles ». J’ai commencé la photo il y a presque 20 ans, juste avant de rencontrer Lee en fait, en 1995. J’ai toujours eu beaucoup d’amis artistes, et en 2003 j’ai commencé à travailler pour l’Opéra de Paris. J’y travaille encore, je fais différentes choses : des portraits, des photos de répétitions, des posters. J'ai aussi commencé à travailler pour l’opéra du Met à New York en 2007. J’aime les projets au long cours.

Comment s’est développée la relation avec Lee ?
Nos vies ont été très synchronisées. J’ai rencontré Lee quand je vivais au Japon. En avril 1997, Givenchy l’a envoyé à Tokyo pendant trois ou quatre semaines. Nous sommes devenus très proches très vite. Je l’ai pris en photo, en train de marcher dans les rues de Tokyo ou de regarder des kimonos – ce n’est pas dans l’expo. C’était très drôle. Il était encore très jeune… Baby Lee.

À l’été 1997 j’ai déménagé à Londres parce que mon mari y avait trouvé un travail. Lee m’a demandé de venir bosser dans son monde et on s’est vus chaque semaine. Peut-être une fois toutes les deux semaines. Puis je suis venue à Paris, au moment où il a quitté Givenchy pour y venir aussi.

Nous n’avons jamais beaucoup parlé, mais nous étions toujours très connectés. Il a toujours été très tendre avec moi. Il savait qu’il pouvait me faire confiance. Nous avons fait quelques sessions de portraits. Après une dizaine de prises, il me demandait « C’est bon, tu as fini ? » Il ne s’aimait pas. Il disait : « Qu’est-ce que je vais faire avec ce visage ? Rends-moi beau. » Il était mal dans sa peau, timide, réservé. Mais au-delà de ça il stimulait tout son monde, c’était incroyable. Le backstage est un cauchemar pour les photographes. C’est sombre, difficilement contrasté, plein de monde, plein de trucs. Je lui disais : « Tiens j’ai un peu de lumière, tu veux bien te mettre là deux secondes ? » Il rigolait et me répondait : « Non… attrape-moi si tu peux. »

Vos archives sont incroyablement denses – quel est le processus de sélection ?
Oui, c’est probablement près de 40 000 images, c’est fou. Tout est physique : des négatifs conservés avec attention dans des boîtes. Je n’ai rien digitalisé – c’est un job à plein temps et je suis seule à m’occuper des archives. Je ne me souviens pas des 40 000 images ! Il y en a certaines que je connais par cœur mais parfois j’en redécouvre une et ça me donne des frissons. J’ai des photos qui sont très atmosphériques, très poétiques, hors temps. Quand je pense à la photo d’Erin O’Connor marchant dans les rues de Londres avec une paire d’ailes en bois… je me souviens de l’avoir vu jaillir de la planche de contact. Lee adorait cette photo, Erin aussi. Certaines images sont instantanément iconiques et ça ne change pas. Certaines relèvent plus du reportage : Lee en train de travailler, de rire avec ses amis. C’est toute une palette. Aussi étrange que cela puisse paraître, les tenues étaient importantes mais ne faisaient pas tout. Je voyais plus l’homme que le designer de mode. Je le voyais simplement comme un artiste qui s’exprimait. La mode est juste un médium, et ça c’était très clair.

Il y a près de 170 images exposées. Comment en êtes-vous arrivée à celles-ci ?
J’ai été radicale. J’ai dit : je vais d’abord faire la sélection, sans prêter attention aux tenues. Parce qu’elles apparaîtront dans tous les cas ! Ce que je voulais vraiment c’était transmettre l’essence même de son travail comme moi je l’avais vu. Ça peut être un portrait, un détail, une femme portant l’une de ses créations. Il expliquait à ses mannequins l’entièreté de son concept : le langage corporel, les gestes. Il était très précis. On pouvait faire la plus incroyable des photos avec ses créations, mais je voulais montrer un créateur qui créé, au moment où il crée. La genèse. L’exposition se concentre là-dessus, et sur l’homme bien entendu. Son poids varie, ses cheveux, son style. Comment toutes les personnes créatives du monde, il avait ses insécurités, ses fragilités mais était extraordinairement fort. Changer d'apparence, ce n’est pas porter un masque mais ce n’est pas loin. Je trouvais intéressant de montrer ça. La vraie question qui se pose maintenant, quand on fait quelque chose comme ça, c’est : « Est-ce que Lee apprécierait ? » C’est compliqué de répondre, de parler à sa place, mais on essaye d’imaginer.

Vous capturez une ère spécifique de création, mais aussi une ère où la relation à l’image et à l’accès n’était pas du tout la même.
Il y a quelque chose de très important dans la vie. Le temps. Pendant un défilé de mode : tu attends. Les femmes attendent pendant l’essayage, la coiffure. Il y a des moments de rush mais aussi beaucoup d’entre-deux, de moments de latence. En tant que photographe on peut y observer des choses très fragiles, très belles. Des choses très fugaces : une pensée qui se dessine sur un visage, inconsciemment. Récemment je suis allée en backstage d’un défilé : tout le monde a les yeux rivés sur son téléphone. J’étais sidérée. Ces moments d’intérieur saisis dans une atmosphère frénétique ont disparu. Je pense que les téléphones sont un fléau pour l’humanité.

Vous avez donc fait des backstages autres que McQueen ?
Je suis allée voir Schiaparelli. J’adore l’histoire d’Elsa Schiaparelli. Quand on pense à tous les artistes avec qui elle a collaboré, c’est dingue : Cocteau, Picasso, Dali. Quelle vie ! Je trouve la maison fascinante. Place Vendôme, c’est un autre monde. Le directeur créatif, Bertrand Guyon est un ami proche des années Givenchy. J’étais là au dernier défilé couture en janvier. C’est là que j’ai vu tous ces iPhones. Ça enlève toute la magie. Nous étions tous ensemble mais d’une manière très individuelle : J’envoie un texto à mon copain. Je check mes mails pour mon prochain boulot. Je ne vis pas le moment, je suis juste posé là. Relax !

Comment votre relation à ces archives a-t-elle évolué avec le temps ?
J’ai fait un premier livre en 2012. C’était très brut. J’avais une relation à la fois artistique et personnelle avec Lee, donc je dois gérer ces deux aspects. Quand j’ai fait le premier livre, c’était comme un cri endeuillé, porté par l’envie de rendre hommage à mon ami. L’ouvrage était chronologique : un défilé après l’autre sans analyse réelle parce que je n’étais pas prête à le faire. Il faut contrôler son chagrin. C’est un processus très difficile, mais on apprend à le gérer avec le temps. Normalement on ne regarde ce genre de photos que de temps en temps. Moi, je les regardais 15 heures par jour, tous les jours depuis le mois de septembre. J’avais les yeux rivés sur le visage d’un ami qui s’est suicidé. Je suis contente de ne plus avoir à le faire. Je ne me plains pas, c’est un privilège, mais c’est très lourd.

Ce travail tourne autour des choses finies, révolues. Londres dans les années 1990. C’était une ère et mon travail est une forme de conclusion. La légende qui entoure Lee est pleine de tristesse, de chagrin, de magie. Tout ça est vrai mais c’était aussi une véritable révolution. Nous nous amusions tellement. C’était joyeux. La fin est tragique, sans aucun doute. Mais l’histoire en elle-même est brillante, vibrante.

The Unfinished — Lee McQueen est exposé aux Rencontres d’Arles jusqu'au 23 septembre 2018.

Cet article a été initialement publié sur i-D US.