Photographie Emmanuel Angelicas

j'ai photographié la grâce et la violence d'une banlieue australienne pendant 50 ans

Les clichés en noir et blanc d’Emmanuel Angelicas retracent un demi siècle d’un quartier ouvrier, dans la banlieue proche de Sydney.

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08 Novembre 2018, 9:29am

Photographie Emmanuel Angelicas

Depuis qu’il a mis la main sur un appareil Lomography à l’âge de sept ans, il y a bientôt une cinquantaine d’années, Emmanuel Angelicas photographie le quartier résidentiel de Marrickville. À une époque où les tensions liées à la race ou la classe étaient déjà monnaie courante, le travail d’Emmanuel est parvenu à magnifier une réalité pourtant rude. Avec une sincérité désarmant, Angelicas célèbre le melting-pot culturel et humain de la classe ouvrière qui l'a vu naitre. Au fil du temps, son style reste simple, bien que subversif, affranchi des notions de technique ou de concept – un témoignage sans concession de cette époque, telle qu’elle était vraiment.

MARRICKVILLE contient une profusion de portraits presque spectraux, tous capturés avec la candeur qui a fait la renommée d’Emmanuel. Bien qu’il ait été comparé à Diane Arbus et Robert Mapplethorpe par le passé, on peut sans risque affirmer que le natif de Marrickville possède une approche unique qui le distingue des autres. Nous avons rencontré Emmanuel pour parler de sa série et de la façon dont ses photos ont fini par devenir emblématiques de tout un pan de l’identité culturelle australienne.

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Peux-tu nous décrire rapidement le sujet de ta série ?
Marrickville, c’est chez moi. C’est là où j’ai grandi et où je vis toujours. C’est ma vie en photos.

Comment c’était d’y grandir dans les années 1970 ?
Pour moi, les années 1970 ont été à la fois tristes et heureuses. Ma mère avait 44 ans quand mon père est décédé. Elle a porté du noir pendant dix ans et ne s’est jamais remariée. Elle a travaillé dur et a fait de son mieux pour que mon frère et moi ne manquions de rien. Elle travaillait de longues heures et ne gagnait que deux cents pour chaque vêtement de marque qu’elle lavait et repassait dans les ateliers clandestins que possédaient les grands magasins de mode à Marrickville. Ma mère a continué à y travailler dans les années 1980 et grâce à ses contacts, j’ai pu y avoir accès et les prendre en photo. C’est vraiment ma première incursion dans le docu-photo. Jusque là, je m’étais toujours considéré comme un portraitiste.

Le Marrickville des années 1970 dont je me souviens était un quartier difficile. C’était principalement un mélange d’anglo-saxons et de migrants originaires du sud de l’Europe. Tous appartenaient à la classe ouvrière. Les tensions raciales donnaient souvent lieu à des bagarres de rue, voire pire. Malgré ce contexte violent – et parfois dangereux – je m’en suis sorti. La vie dans cette poudrière, dans la rue, avec toute son agitation, était contrebalancée par la sécurité du foyer. Certaines personnes disent percevoir cette tension dans mon œuvre.

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Qui étaient ces gens que tu as commencé à photographier quand tu étais très jeune ?
J’ai commencé à shooter ma famille et mes amis dès l’âge de sept ans. Ce sont ceux qui étaient le plus proche de moi. Je suis issu d’une lignée olympique profondément enracinée dans l’histoire grecque. Ma famille est forte, chaleureuse, pleine d’amour. La porte de chez nous était toujours ouverte et les gens venaient souvent les bras chargés de nourriture, de boisson, et d’histoires merveilleuses. Il y avait toujours des rires dans la maison. Cela m’a fourni un environnement chaleureux, intime et protégé. Tout le monde était proche. Tout le monde s’attendait à des bises et à des câlins quand tu les saluais. Tu ne pouvais pas éviter l’amour. Cet amour de la famille et des amis a fini par être partagé avec les voisins et les gens que je rencontrais dans la rue.

Y a-t-il des photographes qui t’ont inspiré dans ta jeunesse ?
Non, pas vraiment. Pendant mes études supérieures, je me disputais avec mes professeurs parce que je refusais d’aller aux expos ou d’étudier le travail d’autres photographes. Cela dit, j’ai rencontré le photographe australien Max Pam pendant mon master. Il est devenu mon mentor.

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Cette série couvre une période étendue, peux-tu me dire comment le temps a modifié ta relation avec tes sujets et ton environnement ?
Ma relation avec mes sujets est restée identique. Intime, personnelle et directe. Quant à mon environnement, je m’adapte en fonction de son évolution.

La façon dont tu abordes ta ville n’a donc pas changée ?
Pas du tout. La vision et l’approche restent les mêmes.

Est-ce que c’est ton amour pour le noir et blanc, ou une forme de cohérence qui a banni la couleur de ta série ?
C’est l’amour pour le noir et blanc.

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De quelle façon le passage au nouveau siècle et plus particulièrement à la photographie digitale, a influé sur la série ?
Pour moi, ce n’est pas une question de technique. C’est une question d’intention et de résultat final. Au tournant du siècle, shooter dans la rue a représenté un défi plus important. Je trouve qu’aujourd’hui, les gens dans la rue ont plus d’œillères ou alors ont la tête dans le cul. Braquez une caméra sur eux, et tout d’un coup, les œillères disparaissent et leurs esprits embrumés vont sûrement s’imaginer un événement qui va finir en dispute. Les réseaux sociaux ne nous ont pas rapprochés. Au contraire, ils nous éloignent de plus en plus de la réalité. Aujourd’hui, les gens dans la rue ne sont plus curieux, ils sont effrayés.

Est-ce que tu penses que tu aurais eu la même fascination pour Marrickville si tu avais eu sept ans en 2018 ?
Absolument. À chaque fois que je prends Marrickville en photo, que ce soit chez moi, ou dans la rue, je redeviens ce petit garçon de sept ans curieux du monde qui l’entoure, armé de son appareil photo, rempli d’amour, et prêt à le partager.

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À quoi doit-on s’attendre pour la suite ?
Actuellement, je travaille sur un livre et sur une expo de la série Marrickville pour 2020. Il y aura 50 ans d’archives. Le nom du livre et de l’expo est Silent Agreements Marrickville 50 Home.

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