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en jamaïque, la vie des ghettos de kingston se raconte sur les murs

Sur les murs de Kingston, des street-artistes exposent un autre récit de l'histoire musicale et politique du pays. Pour son nouveau livre, Thibault Ehrengardt a rassemblé quelques une des plus belles peintures murales jamaïcaines. Rencontre.

par Seb Carayol
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19 Décembre 2018, 10:55am

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Il ne suffit pas de tendre l'oreille, il faut aussi ouvrir les yeux... C'est ce que j'ai fait lors de mes derniers voyages en Jamaïque pour monter l'exposition Jamaica, Jamaica ! et débusquer le « mural artist » Danny Coxson. En Jamaïque, la vie quotidienne des ghettos de Kingston se raconte, se déroule, se fantasme sur les murs. Enseignes de boutiques, musiciens, figures politiques et religieuses ou caïds de quartiers vus comme des Robins de Bois des bidonvilles dont les portraits sont régulièrement effacés par les flics... Ce foisonnement omniprésent raconte la capitale jamaïcaine, les murs deviennent un média à part entière, couverts par les coups de pinceau de dizaines d'artistes de rue, pour la plupart autodidactes. Bizarrement jusqu'ici, personne ou presque ne s'était intéressé à ce street art-là. Pas assez américain ? Trop brut? Trop arte povare, dans un pays trop mal famé ? Un peu de tout ça surement. Comment changer cet état de fait ? Thibault Ehrengardt a peut-être la réponse. Ex-rédacteur en chef du mag de reggae culte Natty Dread devenu éditeur, le « stepping razor » parisien est reparti sur place préparer le premier livre au monde sur le sujet. L'écume des murs de Kingston raconté par ceux qui les font parler.

Kingston peinture
King's Variety Store : Art by Bones Williams © DREAD Editions

Pourquoi personne n'a jamais fait de bouquin sur le street art jamaïcain ?

Bosser en Jamaïque peut s'avérer problématique pour qui ne comprend pas bien les codes locaux. Peut-être aussi parce que personne n'avait saisi l'importance du street art jamaïcain qui ne suit les codes occidentaux que depuis peu. Avant, il était avant tout informatif. Lorsqu'un artiste peint un plat de « rice and peas » sur la devanture d'un boui-boui crasseux du ghetto, beaucoup de gens trouvent ça pittoresque, peu y voient une forme d'art. Pour ma part, je suis fasciné par ces dessins, surtout à cause de leur environnement, si hostile. Je me rappelle un pistolet tordu, peint maladroitement sur un mur du quartier de Southside, à Kingston, où l'on tuait plus souvent qu'on ne peignait. Celui, ou celle, qui l'avait dessiné avait ajouté un petit texte : Peace in Rae Town / Paix dans le quartier de Rae Town. C'était la célébration d'une paix récente, qui cristallisait les espoirs de tout un quartier. Le pistolet n'était pas esthétiquement « beau », il était émotionnellement magnifique. De même qu'un petit lion de Juda (symbole de la puissance rasta) tordu, gribouillé sur une tôle ondulée au fond de Trench Town, où règnent la misère et la violence, à quelque chose de profondément émouvant. En fait, ce street art n'est pas réfléchi, mais intuitif. Presque viscéral. Donc d'une sincérité désarmante.

La musique et ses héros sont un thème privilégié - pourquoi ?

Parce que les Jamaïcains sont assoiffés de modèles, parce que ces héros musicaux sont des figures fédératrices et identifiables au premier coup d'oeil par tous les Jamaïcains.

Les caïds de quartier sont eux aussi beaucoup représentés...

C'est un hommage réservé aux soldats « tombés » dans la rue, au soi-disant « bienfaiteurs » d'un quartier. Un honneur dévoyé, certes, mais convoité par nombre de gamins qui vivent dans ces ruelles et passent devant ces portraits en permanence.

Cela gêne-t-il les autorités ces individus ainsi glorifiés?

Ces portraits-là sont tout simplement interdits. La plupart ont été effacés. Et les flics passent voir les street artist pour les avertir qu'ils ne veulent plus en voir sur les murs. Cela représente une perte de revenu conséquente pour eux. Mais on en croise encore pas mal. Les autorités ne disent pas un mot, en revanche, sur le portrait des politiciens qui ont orchestré ces luttes fratricides à des fins électorales ! L'un d'eux, le terrible Edward Seaga, était régulièrement représenté entouré du portrait des parrains qu'il a protégés au fil des décennies. Faut-il l'effacer ? Ou est-il un bon exemple pour la jeunesse ?

Ces artistes vivent-ils de leur art?

Les street artists traditionnels sont des autodidactes qui ont appris à dessiner en grattant des bouts de charbon sur le trottoir. Pour eux, qui ont choisi de faire de l'art au milieu du chaos social, survivre n'est pas évident. Néanmoins, ils obtiennent beaucoup de commandes de gens de leur quartier car leur art est respecté. Malheureusement, ils ne sont pas toujours payés, et souvent très peu. Mais la plupart vivent des commandes de grandes firmes jamaïcaines comme Red Stripe (bière locale) ou Wray & Nephew (le rhum) qui les envoient peindre des panneaux publicitaires sur les bars à travers toute l'île. Certains, comme Bones Williams, sont régulièrement overbookés. Il faut dire qu'il a la capacité, lui, de tracer des textes à main levée, sans même prendre de mesures !

Parmi ces rencontres qui t'a le plus marqué ?

Peut-être Ricky Soul, un street artist rasta qui vit à Cockburn Pen, un ghetto très dur. Il m'a accueilli en s'excusant de ne pas mettre la lumière et de ne pas m'offrir un verre d'eau parce qu'il n'avait pas payé ses factures depuis des mois. Mais il était en train de peindre... Il se dégage de sa personne une douceur incroyable que l'on retrouve dans ses fresques. J'écris dans le livre que son art est à son image, enfantin et sans malice. Il a réalisé un chemin de croix sur les murs d'une station de radio locale que je trouve absolument somptueux. Il n'y a aucune rancoeur chez lui, aucun regret. Il aime la vie qu'il a choisi de mener et l'assume complètement. Ce type me fascine. Et puis, il y a Omar « Gart » Wright, à Greenwich Town, un autre ghetto. Là-bas, les gens n'ont rien ou si peu ; ils ne pensent qu'à survivre. Lui a décidé d'y ouvrir une galerie d'art : une petite échoppe branlante, quelques toiles et très peu de clients. C'est lui qui a fait ce superbe Usain Bolt en couverture du livre. J'avais trouvé son numéro de téléphone sur une fresque, dans la rue ; quand je lui ai demandé s'il recevait beaucoup de coups de fil comme le mien, il a répondu : « C'est le premier. Et je l'ai attendu toute ma vie. »

Autre rencontre - tu as retrouvé par hasard un chanteur mythique, n’est-ce pas ?

J'interrogeais Gideon Reid, un monsieur très digne et très élégant qui a peint quelques portraits magnifiques du chanteur Dennis Brown sur Orange Street mais qui a surtout vécu comme peintre de panneaux publicitaires, lorsqu'il m'a avoué en riant avoir bossé un temps avec l'un des producteurs les plus talentueux des années 70, Yabby You. « Mais je n'ai jamais enregistré pour lui. Je me faisais appeler Errol Alphanso. » Aussitôt, je lui ai fait écouter la chanson sortie par Yabby You en 1974, Chant Jah Victory - l'une de mes préférées. Il a halluciné, il l'entendait pour la première fois de sa vie ! Interrogé, le défunt Yabby You m'avait assuré que ce Errol Alphanso était un gangster, qu'il avait été assassiné peu après la sortie du disque.

Quelles sont les pièces qui t'ont le plus impressionné à Kingston?

Difficile à dire, tant l'impact de ces fresques dépend de leur environnement. Celle d'Usain Bolt est une beauté. Il y a aussi ce mur d'Orange Street, recouvert de fresques accumulées depuis des décennies, effacées à moitié, repeintes, recouvertes... Les couleurs, passées, s'entrechoquent, se répondent. C'est très onirique, gorgé de vie. J'adore ce genre de truc, complètement enraciné dans le décor.

C'est une forme d'expression du ghetto dans une ville qui reste violente - est-il facile de se balader et par exemple prendre des pièces en photo?

La Jamaïque n'est pas si inhospitalière que cela quand tu y vas, comme moi, pour en souligner les meilleurs aspects. Les gens se montrent flattés, accueillants et même extrêmement coopératifs. Mais il faut dire que je connais assez bien leur mode de fonctionnement. Parler patois est aussi un plus non négligeable, ça crée des liens très rapidement. Cela fait vingt ans que je traîne dans les pires ghettos de Kingston, « me know how fe flex, man! » (je sais comment me comporter).

Le reggae vient d'être déclaré patrimoine mondial de l'UNESCO - penses tu que Kingston protégera ce patrimoine graphique de la même manière ?

La Jamaïque a toujours aimé faire les choses à sa façon, tout en considérant que tout ce qui vient de l'extérieur est forcément mieux. Mais depuis quelque temps, dans le reggae comme dans le street art, le pays semble prendre conscience de la valeur intrinsèque de sa culture. Cette dernière n'est plus conditionnée par une reconnaissance extérieure ; une nouvelle génération s'en réclame et se la réapproprie. D'ailleurs, dès 2014, la National Gallery organisait, à Kingston, une exposition de quelques street artists traditionnels fort intéressante, Anything With Nothing. Les choses avancent et cette reconnaissance de l'Unesco, toute symbolique soit elle, représente un petit pas supplémentaire en avant...

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Wha Gwaan TT : art by Michael Robinson © DREAD Editions
Street Art Jamaïque
Sugar Minott: art by Danny Coxson © DREAD Editions
Kingston pub murale
Usain Bolt: art by Omar Gart Wright © DREAD Editions
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Bob Marley : art by unknown © DREAD Editions
Peinture murale Jamaïque
The last supper : art by Ricky Soul © DREAD Editions
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Tailoring : art by unknown © DREAD Editions

Jamaican Street Art de Thibault Ehrengardt (2018), 156 pages est disponible ici.

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