Courtesy of Goldie Williams

Ce qu’on a retenu des fashion week homme et haute couture

Une masculinité plus sexy et moins traditionnelle que jamais, un questionnement sur la culture populaire et ses pionniers, une haute couture pour aujourd’hui : voici ce qu’i-D France a retenu des derniers défilés.

par Claire Beghin
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08 Juillet 2021, 3:49pm

Courtesy of Goldie Williams

Dior Men

Comme pour rappeler le pouvoir onirique des défilés physiques, Kim Jones a mis le paquet sur le décor : le paysage romantico-apocalyptique d’un désert texan fantasmé, où des cactus géants côtoient les roses du jardin normand de Christian Dior. Il a collaboré avec Travis Scott sur une partie de la collection, où on sent l’influence du style hybride et gender-fluid des rappeurs américains d’aujourd’hui - des « tailleurs obliques » rose, des shorts presque comme des jupes, une hybridation un peu futuriste entre streetwear et tailoring, des motifs pop bref, un vaste mélange d’expérimentation dans les coupes, dans les longueurs et, via un monogramme Dior revisité, dans les fondamentaux de la maison. Si la mode masculine est plus que jamais prête à expérimenter des possibilités qui tirent le vestiaire de l’homme hors de ses appuis traditionnels, Kim Jones en est définitivement l’une des voix les plus assumées.

Louis Vuitton

Quand on parle de la frontière entre inspiration et copie, hommage et plagiat, Virgil Abloh est un cas d’école. Avec cette collection, il en fait tout un discours allégorique sur la façon dont les parcours des uns ouvre la voie à ceux des autres, pour mieux transformer la culture populaire et faire porter haut les voix des précurseurs qu’on a souvent rayé des pages de son histoire - particulièrement lorsqu’ils n’étaient pas blancs. Il le fait via un film qui évoque l’émergence de la musique électronique et de la culture rave, et rappelle qu’elles sont nées des déclinaisons du hip-hop noir-américain. Une histoire d’héritage et de transmission, au service d’une collection qui mêle tailoring structuré, streetwear rétro-futuriste, volumes seventies et arts martiaux, un clin d’oeil à l’histoire du rappeur Lupe Fiasco dont le père, membre du Black Panther Party, enseignait la philosophie pacifiste aux jeunes des quartiers sud de Chicago. De quoi réfléchir à la force symbolique de la notion d’inspiration.

Hermes

Dominique Nichanian aime explorer les contrastes, les trompe l’oeil, les détails cachés qui transforment un vêtement traditionnel en pièce de luxe ultra sophistiquée. Jouer, aussi, avec l’histoire d’Hermès et le vestiaire contemporain. Au premier coup d’oeil, on peut voir cette collection comme une démonstration de vêtements pragmatiques pour aujourd’hui - un tailoring décontracté, des shorts casual, des blousons efficaces, des surchemises légères. A mieux la regarder, elle est pleine des détails et des jeux de constructions qui maintiennent Hermès au sommet de l’échelle de la confection : les clash de matières ultra nobles, de l’outerwear coupé comme du costume, des pièces réversibles, des incrustations ton sur ton qui transforment juste assez l’allure d’une chemise traditionnelle. Une collection dont les subtilités sont réservées à celui qui la porte, plus qu’à celui qui la regarde, qui rend son rapport au vêtement d’autant plus intime.

GmbH

Benjamin Alexander Huseby et Serhat Işık ont intitulé leur dernière collection White Noise, une référence on ne peut plus claire à la façon dont la population blanche a, depuis toujours, assis une forme de monopole sur l’histoire de la culture populaire. Ils la renversent volontiers en explorant, façon camp, les archétypes blancs de l’Americana, cette esthétique qui prend racine dans les références à l’ouest américain - le vestiaire du cow boy, ses pantalons en cuir, ses courbes, ses longues bottes - et s’étend jusqu’aux vestes universitaires ou à l’uniforme WASP. Une collection hyper sexy et queer, où ces archétypes de la masculinité blanche sont contrastés par des chaines, des sacs à main, des épaules dénudées, des fourrures et des couleurs pastel. Ils ont, aussi, collaboré avec la marque palestinienne Rashy Clothing sur un top « Free Palestine », un message limpide qui rappelle à l’industrie de la mode que son engagement humanitaire ne doit pas résider dans de longs discours alambiqués, mais dans des actions visibles et efficaces.

Blumarble

Des vibes de surfeurs, quelques références street des années 90, des couleurs pop, des détails rétro, un peu de brillance et des motifs tropicaux : pour sa nouvelle collection, Anthony Alvarez a présenté un mixe hyper éclectique de pièces solaires, joyeuses, simplement positives, avec une légèreté qui fait du bien en ce début d’été où on s’autorise enfin un peu d’optimisme (du moins jusqu’à la quatrième vague à laquelle tout le monde fait encore semblant de ne pas croire). Il a puisé dans ses racines philippines des motifs traditionnels, des rayures multicolores et des looks de plage décontractés, mixés dans un vestiaire qu’on n’a pas besoin d’intellectualiser à l’extrême, et dans lequel on a simplement envie de piocher de quoi mettre un peu de fun dans sa garde-robe estivale. Une collection riche, ultra stylisée, dont chaque pièce pourra venir égayer un look un peu classique sans aucune prise de tête.

Marc Jacobs

C’était le premier défilé new-yorkais post-confinement, et qui mieux que Marc Jacobs pour inaugurer ce retour à la vie active ? Il a présenté sa collection hiver 2021 en deux temps, un pour chaque humeur vestimentaire qui a marqué ces derniers mois confinés. D’abord, le confort, l’enveloppement, le cocon, avec des silhouettes volumineuses entre vêtements de ski et sculptures d’art contemporain vivantes, des snoods molletonnés remontés jusqu’au nez, des jupes sacs de couchages qui tombent jusqu’aux pieds, des cagoules géantes et des doudounes XXL. Ensuite, les mêmes silhouettes, délestées de toutes ces couches protectrices : des bodies ouverts dans le dos, des pantalons flare XXL, des robes à effets cinétiques, des col roulés en cachemire. Comme toujours, Marc Jacobs prend sa propre vague. Sa mode est un peu comme New York : jamais vraiment la même d’une saison à l’autre, toujours là où ne l’attends pas, chaque fois  furieusement désirable.

Alaïa

Que faire, en 2021, d’une maison comme Alaïa, aussi moderne à son époque, aussi indépendante dans son approche de la silhouette et des calendriers saisonniers, aussi identifiable par les images que tout le monde en garde en tête : Grace Jones dans une robe en maille à capuche, les robes patineuses ultra sexy, les décolletés plongeants, les drapés taillés sur les corps de mannequins souriantes, plus vivantes que n’importe où ailleurs ? Pieter Mulier a choisi de garder d’Azzedine Alaïa ce pourquoi son travail est encore aussi pertinent aujourd’hui : une sensualité au service de l’image que la femme qui le porte, et pas de ceux qui s’octroieraient le droit d’en donner une validation qu’on ne leur a pas demandé. Ni un hommage aux archives, ni une réinvention façon « mode d’aujourd’hui », cette première collection est plutôt une continuité de ce qui restera probablement à jamais indissociable de l’image d’Alaïa : une vision référence dans l’histoire de la mode, qui ne parle pas de tendances ni de hype, mais bien de vêtements et de corps qu’on célèbre. Un discours finalement on ne peut plus contemporain.

Balenciaga

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Plus de cinquante ans qu’on n’avait pas vu de haute couture chez Balenciaga. Et avec la direction d’une radicalité presque chirurgicale, nourrie d’un brin de cynisme et d’un futurisme apocalyptique, qu’a fait prendre Demna Gvasalia à la maison depuis son arrivée en 2015, c’est peu de dire qu’il était attendu. C’est dans les mêmes salons que ceux fermés il y a cinq décennies qu’il a accueilli ses invités, restés presque en l’état. Il y a présenté une version élevée au millimètre, ultra précise et affutée, de son travail de prêt-à-porter : du tailoring théâtral, des manteaux d’opéra, des robes drapées, des peignoirs XXL dramatiques et, aussi, des pièces de tous les jours - vestes et jeans en denim, trenchs, survêtements - anoblies par un travail de construction, de texture et de tomber. Pas d’hommage trop criant aux silhouettes architecturales de Cristobal Balenciaga, mais bien un travail de haute couture, que personne ne pourra mieux constater que celles et ceux qui le porteront. Et qui rappelle au passage à la jeune génération pour qui l’histoire de la marque démarre à la Triple S qu’il s’agit bien la d’une maison qui, à elle seule, incarne toute l’histoire de la mode contemporaine et de son évolution.

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