Ami, le théâtre du réel

Sa collection automne-hiver évoque le stylé affuté des années 90, comme un clin d’oeil à ses premiers amours de mode. i-D France a rencontré Alexandre Mattiussi, qui continue d’écrire sereinement la partition d’Ami tout en montant un peu le volume.

par Claire Beghin
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07 Septembre 2021, 1:16pm

Alexandre Mattiussi vit peut-être sa dernière vie. C’est une amie qui le lui a dit. Que celle là serait la bonne et qu’il allait tout réussir. « J’aime bien cette idée, que je vis peut-être la meilleure de mes vies. Je n’aimerais pas ne pas m’y plaire. » dit-il. Nous sommes installé en terrasse, à deux pas de la Bastille. Cela fait quelques semaines que les bars ont rouvert, que la vie reprend son cours et qu’on retrouve nos repères. Et quelque part dans cette année qui n’a ressemblé à aucune autre, entre les mois passés seul au bureau et les interminables couvre-feux, il a eu 40 ans. Alors il le dit, malgré la sidération des premières semaines de pandémie, malgré l’incertitude et les remises en question, il n’avait pas le choix que d’en faire une année géniale.

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

Ami vient de fêter ses dix ans. Et même s’il préfère le chiffre 9, son fétiche de toujours qu’il a tatoué au poignet, il admet que la marque vit un tournant symbolique. Au moment où l’on se parle, son Ami de coeur, ce logo « qui n’en est pas un » et qui représente un gros coeur rouge surmonté d’un A majuscule, trône en version géante sous la coupole des Galeries Lafayette, à la place du sapin de Noël. Il ouvrira bientôt une boutique à New York, au coeur de Soho, la neuvième après Paris, Londres, la Chine et le Japon. Et selon lui, la marque a cette année battu ses records de vente - notamment grâce à une forte relance en Asie aux lendemains des premiers confinements. « Bien sûr, on s’est posé beaucoup de questions. On arrivait à un moment où la consommation était diabolisée, il y avait cette réflexion autour de ce qui est essentiel, le libraire, le boulanger, le coiffeur… et le mec qui fait des fringues, est-ce qu’il est essentiel ? On s’est dit qu’en fait, oui. On ne va pas vivre à poil ! » Alexandre Mattiussi a toujours donné dans l’humour. Mais il a arrêté de se cacher derrière. Il s’en remet à ses instincts, à une certaine souplesse et à sa bonne étoile. Quand elle brille un peu moins, il attend que l’orage passe.

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

Sa collection automne-hiver 2021 est hyper affutée - des costumes près du corps, des minijupes plissées, des longs manteaux en cuir et des grandes robes à franges, en monochromes de blanc, de noir, de bleu cobalt ou de camel. On pense aux créateurs minimalistes des années 90, passés à la moulinette cool d’Ami. Il les a présenté dans un défilé filmé, à la manière des reportages qu’on voyait sur Fashion TV dans les nineties, avec ses mannequins stars, son parterre de photographes et son podium sobre avec logo en ton sur ton, éclairé par les flashs. Comme un clin d’oeil à ses premiers souvenirs de mode. « C’est comme ça que j’ai commencé à la regarder, quand j’avais 10 ans. J’ai grandi en Normandie, donc je voyais ça de très loin, et en même temps quelque chose m’attirait dans ce spectacle, dans ce truc un peu théâtral. » quelques années plus tard il a, lui aussi, réussi a théâtraliser le réel. A mettre Monsieur et désormais Madame tout le monde en majesté sur un podium, dans des fringues pragmatiques et bien coupées qui touchent aussi bien le milieu de la mode que des hommes et des femmes de toutes les générations, un peu partout dans le monde.

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

« J’ai fait les choses étape par étape, sans me précipiter. Si on va trop vite et trop fort, on a du mal à se réinventer. Aujourd’hui on arrive à une sorte de climax, parce que la marque a dix ans, mais le parcours a été progressif. » Il s’autorise désormais plus de choses. Des campagnes poétiques signées Paolo Roversi ou Michael Bailey Gates. La vidéo d’un Paris populaire réalisée par Jean-Paul Goude. Des mises en scène toujours plus narratives, comme celle de la collection printemps-été 2022, filmée dans un décor de fête foraine abandonnée. Et surtout, un vestiaire féminin de plus en plus précis et assumé, qu’il a cessé d’appeler « l’homme pour la femme ». « En tant qu’homme, tu nourris un complexe d’illégitimité, alors tu te caches derrière des masques. Mais une femme dans des vêtements d’homme, ça avait ses limites. J’avais envie de faire des robes, des strass et des talons. Mais je l’ai fait avec les conseils de mes copines et de mes équipes. » Avec, aussi, un travail sur lui-même, pour mieux comprendre ses désirs et pour les assumer. « Il faut les matérialiser. Les envoyer à l’univers, pour qu’il te les renvoie au centuple. S’autoriser à être libre, bien ancré dans soi-même, déployer la bonne énergie. Ça sonne un peu barré, mais finalement c’est un schéma très simple. »

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

Quand il a fondé Ami, en 2010, l’industrie entamait un tournant. Les hipsters inondaient Paris, Instagram montait en grade, les liens se resserraient entre la mode et le réel. Ses premières collections sont arrivées à point nommé, des vraies fringues, pour les vrais gens, dans la vraie vie, incarnées par des hommes de tous âges et de toutes origines. La rue sur les podiums, juste assez sublimée. « Un jour on m’a dit qu’au théâtre, pour qu’on t’entende, il faut parler un peu plus fort. On vit une époque de réalité augmentée. Il s’agit juste de monter un peu le son. » Sans trop le trafiquer, et en gardant en tête qu’avant d’être une question de mode, le vêtement est une question de sensation, de tomber sur un corps, de liberté de mouvement. Alexandre Mattiussi a appris à ne pas jeter aux yeux de sa clientèle trop de cette poudre qui fait la hype d’une marque, mais qui peut aussi lui ôter sa substance. Il est dans les bons coups, mais sans en faire des tonnes. Sa galaxie s’étend désormais d’Eddy de Pretto à Kris Jenner, en passant par Honey Dijon et Camelia Jordana. Il garde un équilibre, les pieds sur la terre ferme. Et la même foi en un vestiaire sans artifices, qui procure le bon feeling. « Quand tu écoutes une chanson, tu t’en fous qu’elle soit hype. Ce qui compte c’est que quand le mec chante, ça rentre en toi et ça te donne des frissons. Je n’aimerais pas avoir à trafiquer cette émotion là, que ce soit dans ma mode, dans mon rapport aux autres ou à moi-même. »

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

À l’heure où l’on se parle, les mesures sanitaires ont été assouplies dans la plupart des pays du monde. Et la mode, têtue malgré ses quelques examens de conscience, est repartie de plus belle.  Il est conscient de faire partie d’un système que seules les nouvelles générations sauront réinventer. Mais il ne cache pas sa fierté d’avoir contribué à en rebattre les cartes. De créer avec de l’empathie, du respect pour sa clientèle et pour ses équipes. Le mythe du créateur enfermé dans sa tour d’ivoire, très peu pour lui, Alexandre Mattiussi garde l’oeil ouvert sur le monde, et sur celles et ceux qui le font avancer. « Ça ne m’intéresse pas d’être ce créateur isolé, submergé par sa propre histoire. J’embauche 200 personnes aujourd’hui, j’ai une responsabilité à aller bien, à maintenir un certain état d’être. Je n’avais pas imaginé qu’Ami irait aussi loin, mais cette marque je l’ai voulue, elle vit au rythme des battements de mon coeur et elle n’ira jamais là où je sens qu’il n’est pas bon d’aller. » Un joli cap à tenir, pour une dernière vie.

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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami
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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami
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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami
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Courtesy of Thibaut Grevet. Total look Ami

Crédits

Photographie : Thibaut Grevet

Direction artistique et stylisme : Claire Thomson-Jonville

Directeur de casting : Nicolas Bianciotto @Ikki Casting

Cheveux : Pierre Saint Sever @Art Board

Maquillage : Hélène Vasnier @Bomba

Talents : Aivita Muse @Viva Management & Ysham Avdulahi @Bananas Models

Assistant photo : Pete Hawke

Assistante stylisme : Tiffany Pehaut

Assistante maquillage : Yin Liu

Production : Kitten

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