Illustration par Manon Gillier

Que penser de la Cancel Culture ?

Ce terme qui buzz est-il une menace à la liberté d’expression ou, au contraire, une justice des invisibilisés qui appelle à une prise de responsabilité des puissants ?

par Alice Pfeiffer
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04 Novembre 2020, 11:47am

Illustration par Manon Gillier

Cela fait plusieurs mois que le hashtag #JKRowlingiscancelled se diffuse en masse sur les réseaux sociaux. Il fait suite aux tweets violemment transphobes de l’autrice d’Harry Potter, et appelle à une désolidarisation de l’écrivaine.

Véritable raz-de-marée 3.0, il rejoint ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Cancel Culture, ou la volonté « d’annuler » symboliquement une personne jugée problématique – un mouvement que la professeure spécialiste du sujet Lisa Nakamura décrit comme une forme de « boycott culturel ».

Le terme naît non sans ironie – on ne peut après tout pas « annuler » une personne – dans des émissions de téléréalité américaines dès 2014, avant d’être récupéré par la twittosphère. Ce sont d’abord des pop stars qui s’en voient affublées : Taylor Swift est cancelled pour un mensonge diabolisant Kanye West, puis Kanye West l’est à son tour pour sa description de l’esclavage comme « un choix », et Lana Del Rey pour des textes perçus comme antiféministes. En quoi consiste exactement une annulation ? Cet appel à prohiber, tourner le dos, rejeter une personne et sa carrière consiste avant tout – et en majeure partie—, à un tollé sur les réseaux sociaux.

Cette stratégie de dénonciation de masse se voit adoptée par des groupes minoritaires et de gauche radicale étasunienne, pour lutter contre des injustices silencées comme le sexisme, la transphobie, le racisme : effectivement, les mouvements #MeToo et Black Lives Matter empruntent à ce qui est aussi connu sous le nom de « calling out culture ». Pour l’historienne Laure Murat, comme de nombreux penseurs, cette méthode serait « l’expression de la colère» – avec des limitations certaines, nous y reviendrons – « d’une population marginalisée et sans autre voix qu’Internet. Sur le principe, il s'agit ni plus ni moins de "whistleblowing" et de boycott, qui est un droit politique. » 

Ce que certains voient comme un lancement d’alerte, d’autres perçoivent comme une « mob attack » ou agression collective des plus dangereuses. Cet été, J.K. Rowling, sans grande surprise, faisait partie des 150 signataires d’une lettre parue dans Harpers Magazine appelant à « cancel » la Cancel Culture. Parmi eux figuraient également les intellectuels Noam Chomsky et Salman Rushdie ou encore l’écrivaine Margaret Atwood. Le texte dénonçait une forme de censure menaçant la liberté d’expression, promouvant une intolérance des différences, un conformisme idéologique dogmatique et polarisant.

Pourtant, une nouvelle génération de militants, qui ne se revendique souvent pas du terme de Cancel Culture, vise plutôt la notion de ce que certains nomment déjà la Accountability Culture, une culture de la responsabilité, où l’on doit assumer ses actes, comme le défend la politicienne Alexandria Occasio Cortez. 

Au Guardian de riposter que « pour cette génération, la prise de responsabilité est plus importante que la liberté d’expression à tout prix. »

Une dichotomie avec laquelle l’activiste queer intersectionelle Ari de B est en désaccord : « Il n’y a pas de binarité entre la liberté d’expression et la justice, on n’est pas soi responsable ou soi libre, mais responsable dans sa liberté, qui devrait être inclusive, bienveillante ; la liberté d’expression de chacun.e se doit d’être accountable» dit-elle, soulignant, comme de nombreux militants, une « fatigue de l’impunité des puissants » qui jouissent et renforcent « une société patriarcale, sexiste, raciste, transphobe, grossophobe. » 

Un point de vue qui met en lumière une des contradictions de la pétition mentionnée plus haut : entre les lignes, celle-ci reproche à la Cancel Culture une chasse aux sorcières qui diaboliserait des individus et isolerait leurs actes du contexte systémique qui les a engendré (autrement dit, le crime de Roman Polanski serait à appréhender comme le fruit d’un monde misogyne à déconstruire dans son ensemble) ; mais en parralèle, semble exiger que leur free speech puisse exister en dehors d’une structure conscientisée. 

Pour l’auteure Nesrine Malik, l’appellation Cancel Culture suit aujourd’hui le même parcours que le terme « politiquement correct » au XXème siècle : décriée et dénigrée par les dominants réac’, ceux-ci l’instrumentalise vers la construction de leur propre victimisation, invalidant donc l’expression de ces nouvelles voix contredisant le status quo – un « on ne peut plus rien dire » version 3.0. À commencer par Donald Trump qui décrit cette pratique comme « la définition même du totalitarisme, un nouveau fascisme d’extrême gauche » - alors qu’il emploie la stratégie lui-même. Comment oublier que le footballer américain Colin Kaepernick, qui avait osé poser un genou à terre pendant l’hymne du pays pour dénoncer les violences policières, et s’est vu blacklisté de la NFL et n’est plus jamais retourné sur un terrain depuis? Pour Laure Murat, ce que l’on nomme Cancel Culture, certes brutale, ne serait autre que le miroir et le backlash des « méthodes de voyous gouvernementales » qui continuent de s’exercer en toute impunité.  À la différence que, pour être annulé, ou en quelque sortes détrôné, encore faut-il avoir un trône : les cibles sont en grandes parties des voix influentes, écoutées, des « riches et puissants furieux que les masses puissent à présent organiser leur dissidence » dixit l’éditorialiste du New York Times Charles Blow au sujet de cette nouvelle horizontalité. Les victimes de Trump, en revanche, sont souvent des personnes anonymes, minorées, sur lesquelles il continue d’asseoir son pouvoir.

La Cancel Culture existe-t-elle ?

Time Magazine et le New York Times sont quelques uns des titres qui soutiennent que la Cancel Culture n’existe tout bonnement pas.

« Rien ni personne n’est annulé, et cela n’a rien d’une culture » pense également la journaliste engagée Melody Thomas, qui rappelle que David Doucet, membre de la Ligue du Lol vient de publier un livre et court les plateaux télévisés, Woody Allen a publié son autobiographie, Roman Polanski est étoilé des plus prestigieux prix, Taylor Swift demeure une des artistes les mieux payées au monde. « On parle de « mort sociale » pour dramatiser ce qui n’est pas grand chose de plus qu’une perte de followers, sans poids juridique. C’est un gimmick utilisé pour effrayer les masses sur la potentielle censure des gens privilégiés. On assiste à une lutte des classes qui ne dit pas son nom. Ces puissants sont brimés par qui ? Par des gens qui n’ont pas le pouvoir de le faire. » dit-elle.

Ce qui ne veut pas dire que le trolling et le cyber-harcèlement n’existent pas – mais sont largement antérieurs à l’arrivée du terme, et sont contrôlées par des structures légales. Effectivement, en bien triste ironie, Sandra Muller, l’initiatrice du hashtag #BalanceTonPorc s’est vue poursuivre par le « premier porc », son harceleur Eric Brion, pour diffamation et délation – et condamnée à 20.000 euros de dommages et intérêts. 

Le #cancelling présente bien évidemment des limitations, des dérives, des failles : comme le disait Obama, il ne remplace ni ne constitue une pratique militante. Il ne laisse pas de place à l’erreur, à la rédemption, au progrès. Il est violent mais dénué d’impact réel envers ceux dont les actes causent le plus de répercussions nocives. La poétesse Audre Lorde disait « Les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître », et à l’heure où le dirigeant de la première puissance mondiale exerce un quasi-bizutage des plus faibles sur Twitter, les rôles sont encore bien loin d’êtres inversés.

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