Un livre exhume la créativité débordante des flyers de rave des 90’s

La jeune graphiste Julia von Dorpp, fan des raves des années 90’s et des musiques électroniques, sort un ouvrage passionnant sur les flyers de cette époque qui témoigne de la folie créatrice qui entourait ces fêtes.

par Patrick Thévenin
|
18 Décembre 2020, 3:03pm

Comment est né le projet Ex-TRACTS ?

Julia von Dorpp : Je travaille dessus depuis un moment, ça a pris différentes formes au fur et à mesure. En fait depuis plusieurs années je m’intéresse aux flyers de raves et pour mon mémoire de fin d’étude j’ai étudié les moyens de communication dans les raves parties depuis le Summer of Love de 1989 jusqu’aujourd’hui en passant par les flyers, le minitel, les sites web et les réseaux sociaux. Vu que j’avais écrit un gros chapitre sur les flyers, j’ai eu envie d’en faire un projet, notamment sur les éléments graphiques qu’utilisaient les graphistes de l’époque et qui ont défini l’esthétique rave, enfin les esthétiques plutôt. Après avoir pas mal cherché, j’ai acheté une collection de 4000 flyers à un collectionneur sur eBay et je les ai passés au crible un par un pour voir quelles étaient les typos utilisées, les types d’images, les symboles, les logos, etc. J’en ai conservé 99 au final et l’idée était de les exposer avec un DJ qui mixe, une sorte de vernissage en forme de rave party entre guillemets. Mais la Covid a bouleversé mes plans et du coup je me suis lancé dans un catalogue autoédité où je les ai classés selon six catégories : par typo, images, symboles, cartes, illustrations et logos. 

Qu’est-ce qui te fascine dans les raves de cette époque ?

En tant que designer graphique c’est la profusion de visuels produits à cette époque car c’est un moment clé où la PAO (publication assistée par ordinateur, Ndr) arrive et offre à tout le monde la possibilité de créer des visuels. J’aime cette multitude de productions faites par des amateurs et je suis très fan de musiques électroniques. D’ailleurs j’écoute beaucoup de mixes rave de cette époque dont les sonorités, je trouve, sont beaucoup réutilisées aujourd’hui. Le mélange musique et graphisme me passionne.

20-21.jpg

C’est facile de retrouver ces flyers qui à priori finissaient à la poubelle ?

Je pense avoir eu pas mal de chance, car au début j’ai passé des mois à en chercher sur des sites spécialisés mais le plus souvent ils sont vendus à l’unité aux alentours de 10 livres, donc si tu es vraiment motivé et que tu as pas mal d’argent tu peux te constituer une collection, mais en trouver 4000 pour quelques 70 euros c’est très rare ! 

Du coup, vu leur valeur, il n’existe pas de faux flyers ?

C’est tout le problème de leur authenticité, mais heureusement il existe des sites, comme It’s All About Flyers, où tu peux poster un flyer et des spécialistes te disent si oui ou non c’est un original. J’ai découvert qu’il y avait tout un marché autour des flyers, tout un réseau de sites, de forums et de groupes. C’est très intéressant car on ne se doute pas qu’il existe un tel intérêt autour.

Pourquoi te concentrer sur les flyers de rave et pas ceux des clubs de l’époque ?

En faisant mes recherches, je me suis rendu compte qu’il y avait déjà pas mal de publications qui existaient autour de l’esthétique du flyer de club, qu’il y avait plus de restrictions et de limites dans leur production car on ne pouvait pas faire n’importe quoi comme avec ceux des raves où il y avait clairement un côté on s’en fout du message et des conventions !

204-205.jpg

Tu as retrouvé certains graphistes ?

Très peu car il est rare qu’ils mentionnent leur nom sur les flyers pour des raisons légales, vu que c’était des fêtes interdites, mais certains étaient très connus. Comme par exemple Pez pour les teknivals, c’était un graffeur à la base, il taguait tout en faisant aussi des flyers. L’été dernier la Galerie Saatchi à Londres a exposé son travail des années 90’s qui est passionnant.

Tu as retenu 99 flyers sur près de 4000, comment on opère un choix aussi drastique ?

Ça a été compliqué, comme je suis passionnée je me suis perdue dans ces flyers. Donc à un moment donné je me suis imposée une discipline et j’ai d’abord opéré une sélection selon les villes où les raves avaient lieu, je voulais que ça couvre quasiment toute l’Angleterre, qu’il y ait le plus de lieux représentés, de styles de musique, d’esthétiques différentes. J’imaginais le livre comme une forme de catalogue visuel et immersif, d’annuaire en fait, qui reflète la richesse de cette production. J’avais envie que des jeunes graphistes qui font des flyers aujourd’hui y trouvent des sources d’inspiration, se disent : « Tiens cette typo est intéressante, je vais l’utiliser ». 

Qu’est-ce que ces flyers disent de l’époque ?

Ils sont la preuve d’une réelle liberté mais aussi d’une profusion des évènements festifs à cette période, il y avait une véritable compétition entre les graphistes, il fallait faire le visuel le plus extravagant, le plus « what the fuck » pour attirer les gens tellement il y avait de soirées. En tant que graphiste je trouve que c’est très révélateur des années 90 où beaucoup de dogmes graphiques ont été totalement bousculés. Aujourd’hui avec le retour des raves, on retrouve dans les visuels actuels beaucoup d’éléments esthétique de l’époque des 90’s. Ce qui est aussi intéressant c’est qu’à cette époque la plupart des visuels n’étaient pas très légaux, les graphistes pouvaient scanner des œuvres de Keith Haring par exemple et les détourner pour promouvoir un évènement, ce qui serait aujourd’hui totalement illégal. Je pense que ça a ouvert à la possibilité de manipuler les images des autres et de les déformer, les utiliser pour un autre usage, c’est un peu comme l’utilisation des samples dans la musique de l’époque.

10-11.jpg

Avec internet le flyer n’existe plus vraiment, il a été totalement dématérialisé… 

Oui il a muté, il s’est transformé en stories sur Instagram, en emails privés, en visuel sur les réseaux sociaux. Ensuite il existe encore des soirées qui font des flyers imprimés pour essayer de coller au plus près à l’esprit de l’époque, mais c’est plus du gadget qu’autre chose. Ce qui m’intéresse beaucoup dans la pratique du design graphique c’est le rapport au papier et à l’internet. 

Il va y avoir des suites à ce livre ?

Je travaille en ce moment avec le disquaire Dizonord, ils ont acquis une imposante collection de flyers de raves françaises des années 90 et on prépare un projet ensemble, même s’il a été ralenti par la crise sanitaire. Donc je ne compte pas m’arrêter tout de suite, en tout cas j’espère pouvoir rester dans un univers qui mélange le graphisme et ma passion pour la musique électronique.

Julia von Dorpp : « Flyers de rave anglaise ; cartes, illustrations, photographies, symboles et typographies. » - 212 pages – 35 euros

Tagged:
90S
rave
Flyers
soirées