Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

Ticket pour Dak’Art

Le monde de l’art contemporain se rassemble ce mois-ci à Dakar pour la 14 édition de sa biennale des Arts.

par Dior Sow
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02 Juin 2022, 2:38pm

Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

Il faut avoir vécu à Dakar pour savoir qu’il est dur d’arracher la ville à son quotidien de surf town paisible. Sur cette presqu'île la vie sociale est répartie le long des différentes corniches et que l’on soit paresseux ou sportifs c’est toujours près de l’eau que l’on finit sa journée. Ce mois-ci néanmoins la rumeur de la ville est différente. L'agitation a quitté les plages au profit des murs : nous sommes en plein milieu de la biennale des arts, grand rendez-vous culturel de la région, et aucun espace n’est à l'abri. 

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

La culture comme A.D.N

La biennale de Dakar entre dans la lignée d’une longue démarche culturelle du Senegal, petit pays qui dès son indépendance a vu dans ce secteur un moyen de pallier à son manque relatif de ressources naturelles. Créée à la fin des années 80, elle est la culmination de la philosophie Senghor et depuis 38 ans elle rythme le souffle artistique de Dakar. La biennale vient challenger les acteurs culturels locaux et régionaux et leur demande de voir grand, de repenser le sens de la curation, la scénographie ou encore la médiation sur le continent. Elle est à la fois école et scène principale, là où on apprend et où l’on est découvert.

Cette 14ème édition intitulée Ĩ Ndaffa (Forger/Out of Fire) est attendue depuis maintenant plus de 4 ans en raison de la pandémie et marque son retour en force. Dans les jours qui précèdent l’ouverture officielle, l'atmosphère dakaroise est déjà électrique. Certains artistes bien préparés ont ouvert en amont, et pour ceux qui sont assez curieux ils peuvent  les retrouver assis dans leurs espaces d’expositions, anxieux mais prêts pour la confrontation au public qui a tant manqué ces dernières années.

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

L’art dans la cité

Le lancement de la biennale est un rappel que pour beaucoup les enjeux sont grands, à commencer par le pays. C’est une opportunité d'introspection nécessaire pour une nation en construction.

Dak’Art est en premier une guerre pour l’espace, avec une exposition officielle IN d’envergure et plus de 450 initiatives privées dans le cadre du OFF, il s’agit de trouver des solutions pour faire vivre l’art dans la cité. Comme beaucoup d’autres capitales africaines en plein essor, la ville est sous le coup de pressions urbaines énormes qui affectent bien évidemment le milieu de la culture. Pour Riad Fakhri de l’agence Trames, une fourmilière artistique nichée sur 5 étages de prime real estate sur l’iconique place de l’indépendance, garder son projet ouvert est une forme de résistance “on existe pour et grâce à la ville mais aussi en tension avec cette dernière.”

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

La biennale est donc une occasion d'asseoir son terrain dans la grande bataille du développement. D’une certaine manière sa beauté réside dans sa capacité à réhabiliter la ville de Dakar comme espace de vie commun. L’exposition officielle du IN qui prend place depuis maintenant trois éditions dans l’ancien palais de Justice a permis à cet imposant bâtiment de l’ère post-indépendance de sortir de la ruine. La même chose pourrait être dite du Centre Culturel Douta Seck que la machine américaine BlackRock a transformé pour la biennale en jardin manucuré, prêt à être investi par la crème de la diaspora panafricaine….À Dakar pendant un mois les anciennes résidences coloniales de la petite corniche et leurs jardins qui surplombent la côte sont ouvertes à tous. Au même moment, une des dernières grandes plages de la ville ferme au profit d’une usine…Face à face entre deux politiques d’attribution de l’espace publique et deux visions pour le futur du continent.

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

L’art par soi, pour soi

Un futur qui reste au cœur du travail à chaque édition. Environnement, migration économique, identité comme on peut s’y attendre les grands enjeux sont soumis à la réflexion publique et c’est souvent les artistes qui parlent de ce que les gouvernements ignorent.

On remarque cette année un travail sur l’archive remarquable, notamment à l’espace culturel Raw Materials où l'exposition Le Spectre des Ancêtres en Devenir sur la construction de la communauté sénégalo-vietnamienne pendant les années coloniales aura amené plus d’un aux larmes. Une démonstration de la nécessité de continuer d'historiciser un continent qui souffre de son manque de documentation. La biennale permet de repenser le système culturel de l’Afrique et de redéfinir le récit du continent, passé et présent.

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À l’entrée de la Galerie du Manège, un néon clignote : “Art Nègre ? Connais pas !”, citation de Picasso qui résume bien le challenge : comment asseoir l’art africain à l’internationale tout en évitant d’en faire un label réducteur ? Pendant la biennale on se bat pour un artiste-auteur qui évolue au-delà des contraintes extérieures. C’est le cas de Océane Harati, à la tête de la jeune mais remarquable OH Gallery :  “il est nécessaire de ne plus suivre le marché mais de le créer…aller au delà de l’Afrique exotique et encourager les artistes à ne pas se sentir dans une situation d'infériorité où on les force à créer ce qui va vendre”. Une démarche curatoriale qui paye car la galerie sera en route pour Art Basel dès cet automne. 

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

Néanmoins le but central de cette biennale n’est pas nécessairement dans l’exportation du travail comme le souligne Marème Diaw de Agence Trames :  “À l’heure des débats sur la restitutions des œuvres et artefacts africains il est essentiel que nos artistes contemporains exposent sur le continent d’abord”.  Il s’agit içi de demander aux gens de se déplacer vers le continent et non l’inverse, un dynamique qui chamboule les relations de pouvoir.

Se retrouver

Voilà le mot d’ordre d’une biennale en Afrique de L’ouest. Plus de 250 000 visiteurs sont attendus cette année avec plus de 50 000 en provenance de l’étranger, une occasion en or pour la capitale car pour beaucoup arriver à Dakar c’est vouloir y rester…Point d’entrée aisé vers l’Afrique sub-saharienne de par sa position géographique et douceur de vivre notoire, la ville a toujours bénéficié d’un brassement culturelle internationale mais la biennale pousse cela à une tout autre échelle. Les créatifs de la diaspora, qu'elle soit européenne ou nord-américaine, sont arrivés en masse. Pour ceux qui exposent pour la première fois sur le continent, il y a beaucoup d’émotion et de fierté, et puis surtout, me racontent le duo artistique Damien Ajavon et Mallory Lowe Mpoka, la joie de finalement rencontrer et discuter avec ses pairs. Dans un continent où la mobilité entre les pays est relativement difficile, il est essentiel de créer des moments de rendez-vous et de dialogues en particulier pour la jeunesse. 

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

Une communion qui passe aussi par la fête car ce mois-ci à Dakar les nuits sont longues. L’ouverture des expositions est accompagnée par la présence en force des grands noms de la nightlife africaine et diasporique : Everyday People arrivé des États Unis pour collaborer avec le collectif ÉlectrAfrique, Lasunday d’Abidjan que l’on n’introduit plus ou encore le label et collectif Nyege Nyege, basé à Kampala et venue avec sa plus belle curation de Djs pour accompagner l’exposition The Matters Art Project. On danse avec entrain et c’est un sentiment de communauté fort au sein de ces gens qui font pour beaucoup partie de ces nouvelles générations d’africains, relativement privilégiés, aux vies nomades et qui portent haut le drapeau de leur continent à l’international. Si parfois la distance sociale entre la rue et la soirée est immense, il n'en reste que ces dernières restent des présages optimistes pour les décennies qui vont suivre sur le continent.  

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka

En fin d'après-midi d’un début de semaine plus calme, loin de la frénésie des nuits dakaroises, on peut apprécier une balade ou Doxantu sur la corniche ouest de Dakar, au milieu d’installations monumentales par une dizaine d'artistes du continent. Là bas pas de tenue parfaitement pensée, pas de “Nice to meet you! What do you do ?” mais une grand-mère qui s’arrête pour reprendre son souffle, des familles et des sportifs là par hasard, en dessous des silhouettes en sacs ghana-must-go de Preci Ngumba et le rappel du sens premier de l’événement, l’art par tous et pour tous.

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​Courtesy of Mallory Lowe Mpoka
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