Devyn Garcia: “Je ne voulais pas être la fille avec des courbes qui vend un T-shirt.”

Le mannequin de 21 ans discute avec Paloma Elsesser, sa meilleure amie et pionnière dans l’industrie de la mode, de la vie à Miami, des réseaux sociaux et du fait de célébrer sa première couverture d’i-D.

par Paloma Elsesser
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16 Décembre 2021, 5:00pm

Devyn Garcia est sur le point de devenir une star. La native de Miami de 21 ans a fait une percée cette saison avec le retour de la fashion week à travers le monde. De New York à Paris elle a honoré les podiums, descendant la Rive Gauche pour Chloé et figurant en bonne place dans l’hommage de la AZ Factory à Alber Elbaz qui a clôturé la saison. Avec seulement deux ans de carrière, dont 12 mois tronqués à cause du Covid, elle est déjà en train de devenir une égérie de Victoria’s Secret, a défilé pour Jaquemus et nous fait aujourd’hui l'honneur de sa première couverture pour i-D.

Devyn fait partie d’un groupe de nouveaux visages émergeants qui marque de son empreinte nos vies post-pandémie. Elle s’inspire et marche sur les pas des mannequins qui ont aussi fait la couverture de i-D Precious Lee et Paloma Elsesser, avec qui elle est devenue amie au cours de l’année dernière.

Une nouvelle génération de mannequins est en train d’élargir les horizons de ce que l’on voit dans la mode. Devyn, qui a grandi en surfant sur les plages de Miami avec son père DJ et sa mère mannequin, se retrouve dans la lumière. Une incarnation naturelle du nouvel esprit de liberté qui souffle dans la mode.

Actuellement en plein déménagement entre Miami et New York, elle a pris le temps de se poser dans une chambre d’hôtel, pour rattraper le temps perdu avec son amie et mentor Paloma. Elles ont parlé corps, beauté, mode et de leur familles…

Close up of Devyn's face.
Devyn wears Elsa Peretti®Diamonds by the Yard® earrings, pendant and ring with rock crystal TIFFANY & CO

Paloma: Ma chérie!

Devyn: Salut.

Paloma: Bonjour. Tu m’entends?

Devyn: Oui!

Paloma: Ok ça enregistre. Je suis nulle en technologie. Où es-tu?

Devyn: Je suis à Tribeca en ce moment. Je suis à l’hôtel.

Paloma: Comment tu te sens? Est-ce que tu profites de New York? Qu’est-ce qu’il se passe?

Devyn: J’aime New York de plus en plus, même si ce matin quand je suis sortie il faisait si froid. Je suis arrivée très peu préparée pour l’hiver new-yorkais.

Paloma: Tu vas t’y faire. Je suis super contente qu’on fasse cette interview! Je suis vraiment honorée, parce que c’est ta première longue interview, et je sens qu’on a pu devenir amies cette année à travailler ensemble. Mais j’aimerais qu’on commence avec ton histoire, ton parcours et tes expériences. Où es-tu née? Parles-moi de ta vie.

Devyn: Je suis née et j’ai grandi à Miami Beach, Floride. J’ai grandi à la plage. Mes deux parents étaient surfeurs. Mon père était DJ et ma mère mannequin. Ils se sont rencontrés grâce à la nightlife de Miami, et j’ai passé mon enfance à la plage. Je me prépare à déménager à New York en ce moment.

Paloma: Miami est un tel melting pot. Comment cela a influencé ta personnalité?

Devyn: Je pense aussi que Miami est un melting pot, et une grande ville. C’était une expérience vraiment différente de mes amis qui ont grandi dans le Tennessee, Tampa et Tallahassee.

Paloma: Est-ce que ta maman défilait quand tu étais bébé?

Devyn: Elle a commencé dans les années 90. Tu te souviens du Ford Supermodel Contest? C’était en 1992. Elle a participé et elle a signé chez Ford, où elle a travaillé jusqu’en 2006. Et quand elle a fini, elle m’a admis qu’elle n’avait pas vraiment aimé, que ce n’était pas pour elle. Elle a commencé à travailler dans le domaine médical et elle a tout laissé derrière elle. Elle n’en parlait pas beaucoup quand j’étais enfant - je me souviens juste de l’avoir vu dans les magazines, ou en regardant son portfolio, qu’elle gardait caché dans une boîte dans un placard. Ce n’est que lorsque j’ai décidé de quitter Miami que j’ai pensé au mannequinat. Je me suis dit: “ma mère l’a fait, alors peut-être moi aussi?” J’ai envoyé des photos de moi à une agence, je suis venue à New York pour quelques mois, et j’ai été signée. Puis le Covid est arrivé et tout est devenu calme pour un moment.

Paloma: C’est difficile, je pense, d’exister dans un corps qu’on ne voyait pas dans la mode en grandissant. C’est un acte de foi. Surtout quand on parle de body positivity, de diversité et de ce genre de choses. Quelqu’un m’a dit que je devrais être mannequin. Je n’y avais jamais pensé avant. J’avais peur la première fois que je me suis montrée au monde. Comment ça s’est passé pour toi?

Devyn: Eh bien quand j’ai commencé à défiler, j’avais déjà commencé à voir des filles comme toi. Je n’ai jamais senti que je ne pouvais pas le faire parce que je t’avais vu le faire. Ce à quoi je ne m’attendais pas c’est de défiler pour Chloé pendant la fashion week à Paris. Je pensais que j’allais juste faire du boulot commercial, tu vois le genre. Mais j’imagine que le monde a changé.

“Mon dernier jour à Paris, je suis allé à la Tour Eiffel la nuit et j’ai tout absorbé. Le mois entier, la saison entière, c’était incroyable.”

Paloma: Quand j’ai commencé je ne me sentais pas du tout commerciale, dans ce sens là. Mais je pense que plus j’ai travaillé dans cette industrie, plus je me suis rendu compte que rien ne fonctionnait de la façon dont je l’avais imaginé. Quand j’ai commencé il n’y avait nulle part où j’étais vraiment à ma place. C’est quelque chose de très puissant d’être un modèle aujourd’hui, d’autoriser quelqu’un à sentir qu’elle peut y arriver. Quelle était ta vision de la mode en général quand tu as commencé? Comment est-ce que cet univers a changé?

Devyn: Pour être honnête, je ne savais pas grand chose! J’étais typiquement la fille qui passe son temps au centre commercial. Et j’ai commencé en faisant des choses assez peu créatives, pour des plateformes de e-commerce par exemple. Mais plus récemment, en travaillant avec ces grandes marques, en travaillant sur des projets avec des photographes, j’ai commencé à me sentir moi-même. Je ne voulais pas être la fille avec des courbes qui vend un T-shirt.

Paloma: Tout à fait! Je me souviens quand j’ai commencé, d’avoir pensé, qui s’habille comme ça? Aucune de mes amies au-dessus de la taille 12 ne porte le genre de choses qu’on essayait de me faire porter. Ca te fait te sentir un peu isolée parfois, et puis tu commences à travailler sur des projets qui sont plus créatifs et collaboratifs et cela devient beaucoup plus excitant, et épanouissant. Je me demande aussi si le fait de devoir composer avec les réseaux sociaux quand tu as commencé - d’une certaine manière ce n’était pas mon cas - t’as affecté d’une manière ou d’une autre? Comment est-ce que tu te vois? Comment est-ce que tu vois ton corps? Ton identité? Je me rappelle quand j’étais ado il n’y avait des jeans taille basse et des femmes blanches super minces, et tout le travail que nous faisons maintenant est de changer cette image. Je suis curieuse de savoir comment tu étais à 19 ans. Est- ce que tu penses que les choses ont changé?

Devyn: Personnellement je n’aime pas les réseaux sociaux. Je me retrouve en train de me comparer à d’autres filles - que ce soit le travail que nous sommes en train de faire ou notre apparence physique. En général j’adore mon physique, j’adore cette petite tâche sur mon corps. Et puis certains jours j’ai juste envie de ramper dans un trou et d’y rester. Je me retrouve encore parfois à me comparer à d'autres filles, en mode pourquoi mon ventre n’est-il pas aussi plat que le sien? Il y’a une autre facette également: une image ne capture jamais ton apparence dans la vraie vie. Que ce soit une photo prise par un photographe professionnel, ou une image prise par un iPhone. Parfois tu te ressembles. Parfois tu as l’air plus grosse. Tu ne ressembles pas à ça.

Paloma: Je donne une fausse idée de qui je suis sur certaines de mes photos, tu vois ce que je veux dire? Est-ce que tu penses que l’écart entre réalité et image, et comment l’utiliser, est plus normalisé dans le monde dans lequel tu as grandi? D’une certaine façon, c'est le vœu de l’industrie. On en a parlé en privé, mais ça peut être fun, ça peut être ennuyeux, et ça peut être un super outil en tant que portfolio. Certaines semaines je déteste les réseaux sociaux, et la semaine suivante je me sens mieux et il y’a des moments où je n’y participe pas du tout.

Devyn: Oui bien sûr. Je sens que beaucoup de gens de mon âge sont affectés par les réseaux sociaux.  Il faut vraiment essayer de s’en séparer, faire attention à ne pas être prise dans la bulle. Ne serait-ce qu’une question aussi simple que se demander pourquoi j’ai aussi peu de followers ou de likes par rapport à d’autres personnes. J’essaie de ne pas m’en faire car ce n’est pas toi, ce n’est pas toi personnellement.

Paloma: Quels sont tes intérêts et hobbies, les choses qui t’intéressent vraiment en dehors du mannequinat?

Devyn: En grandissant, j’allais à la plage, je faisais beaucoup de surf et de skate, puis je suis devenue une ado typique et je n’avais pas du tout envie de faire les mêmes choses que mes parents. Maintenant je vis à New York et j’apprécie vraiment ces choses-là quand je retourne à la maison. Honnêtement, une chose que j’adore faire quand je suis de retour chez moi est d’aller au cinéma avec ma meilleure amie. On prend des sushis en cachette ou quelque chose chez Shake Shack, on se pose et on se raconte n’importe quoi. J’essaie toujours de rester en contact avec mes amis et ma famille, surtout quand je voyage. J’essaie de les appeler sur FaceTime autant que possible. Pour rester ancrée.

Full length picture of Devyn wearing a black bodysuit, tights and heels with wet hair.
Devyn wears bra and briefs SKIMS. Elsa Peretti®Diamonds by the Yard® earrings, pendant and ring with rock crystal TIFFANY & CO. Shoes VERSACE

Paloma: Cela me mène à ma question suivante, parce que tu as une telle percée cette saison. Comment ça s’est passé pour toi? Quels étaient tes sentiments, tes pensées? Qu’est-ce qu’il se passait dans ta tête?

Devyn: En allant à Paris, j’avais vraiment espoir que j’allais faire autant de défilés que j’en avais fait à New York. Que je me ferais plein d’amis. Je ne dirais pas mener grand train, mais au moins passer un bon moment professionnellement à Paris. Mais ça n’a pas été le cas. Je veux dire, j’ai fait deux défilés. C’est plus que beaucoup de gens. J’ai passé beaucoup de temps toute seule et ça c’était difficile. Mais honnêtement, lors de mon dernier jour, après mon dernier défilé, je suis allé à la Tour Eiffel la nuit, et j’ai juste tout absorbé. Tout le mois, toute la saison, c’était incroyable. Tu n’as pas besoin de faire tous les défilés pour être satisfaite, c’est ce que j’ai appris. Il faut rester centrée avec soi-même.

Paloma: C’est important d’avoir cet ancrage au milieu de tout ce chaos parce que c’est difficile: les comparaisons, le tourbillon, la reconnaissance, les hauts et les bas. Tu as besoin de cette chose à laquelle retourner pour traverser ces moments. Je sens aussi que tellement de filles se brûlent les ailes, et elles ne savent pas comment dire non. J’ai des amies qui ont peur de poser des questions à leurs agents, mais il faut. Tu dois pouvoir être en contrôle de ta vie, parce que c’est ta vie et c’est ton corps. Ma mère m’a beaucoup aidé avec ça, elle m’a vraiment appris les questions que je devais poser, même si ce sont des questions stupides en apparence. Il faut demander. Il faut poser ses propres limites, mais c’est sur le point de devenir complètement fou pour toi. C’était comment de poser pour Mario et Alastair? Et de faire cette couverture pour i-D? C’est une telle consécration.

Devyn: Quand j’ai eu le coup de fil de confirmation de mon agent Craig, j’étais dans ma salle de bain en train de m’occuper de ma coiffure. Il m’appelle pour me dire: “Tu as été confirmée pour la couverture du prochain numéro de i-D.” Puis il ajoute: “Kim Kardashian va aussi faire la couverture." Je ne savais pas quoi dire. Je l’ai dit à ma mère et elle était super enthousiaste aussi, surtout quand elle s’est rendue compte que Mario Sorrenti allait faire le shoot. Elle avait toujours voulu poser pour lui à son époque. On était tellement contente! Ça m'a pris un moment après avoir raccroché pour traiter l’information. Puis j’ai un peu paniqué. Mais le shoot en lui-même était super sympa et posé. Le maquillage était génial, la coiffure était génial. C’était une super expérience.

Paloma: Puis il y a un moment quand c’est vraiment, vraiment sympa de voir son travail porter ses fruits.

Devyn: J’ai encore beaucoup à apprendre pourtant.

Paloma: Precious Lee a fait la couverture la saison dernière, et j’ai fait de multiples couvertures avec i-D à ce stade. J’ai juste l’impression que parfois, avec la nature de cette industrie, tu n’as pas le temps de prendre un moment pour te dire, wow, c’est vraiment en train de se passer. Pas juste pour moi, mais pour nous. Tu vois ce que je veux dire? Parfois tu penses, wow, j’ai fait ça. Tu dois être vraiment super, super fière de toi. C’est seulement ta deuxième année en tant que mannequin non?

Devyn: J’ai commencé fin 2019.

Paloma: Et puis le Covid a mis une pause à tout ça. C’était comment? Ce moment pour y penser?

Devyn: Je savais que je voulais être mannequin pour sûr - je pense que le Covid a été un moment pour l’industrie pour s’aérer l’esprit. Les gens ont besoin de se poser. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.

Paloma: Je suis si contente de voir ce que tu vas faire demain ceci dit. Je me sens un peu comme une mère poule quand je te vois. Mon bébé diamant. Le nombre de gens qui me disent: “cette fille ressemble à ta petite soeur.” Et je suis en mode, je sais. C’est quelque chose de très spirituel et je suis super contente d’être dans cette aventure avec toi.

Devyn: Je suis contente que tu aies pu faire cette interview.

Paloma: Moi aussi. Surtout au vu du nombre de fois que j’ai été interviewée et qu’on m’a posé la question: d’où te viens ta confiance en soi? Alors qu’en réalité on est juste dans notre corps en train de faire notre truc. Tu vois ce que je veux dire? Je n’ai jamais été mince. Je ne sais pas comment ne pas être dans mon corps

Devyn: J’ai grandi avec ce corps. Il n’y a rien que je puisse changer, donc, okay. Comment as-tu confiance en toi alors que tu es grosse? Non merci.

Paloma: Est-ce que tu as déjà eu des commentaires du genre: “A chaque fois que je me sens déprimée, je vais juste sur Instagram et mon Dieu, je me sens beaucoup mieux.” Et je me dis: “Qu’est-ce que c’est sensé vouloir dire putain?” Mais il y aussi du pouvoir dans le fait d’être une référence. Je suis super heureuse pour toi quand la couverture va sortir. Est-ce que tu y as pensé? Pour moi, quand ce genre de choses se produit, je le poste, je supprime l’app de mon téléphone et il faut que je sorte faire autre chose. Qu’est-ce que tu vas faire? Comment est-ce que tu vas fêter la couverture?

Devyn: Oh, je vais aller au restaurant avec mon amie et on va fêter ça.

Paloma: Tu le mérites.

Devyn: Je suis vraiment très honorée et reconnaissante de faire cette interview avec toi.

Paloma: Merci. Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi, je suis là pour toi.

Devyn: Génial. Merci Paloma.

Paloma: Quand est-ce que tu retournes à Miami Beach?

Devyn: J’espère bientôt, mais on ne sait jamais.

Paloma: Je vais à Londres demain. Je l’ai appris ce matin.

Devyn: Mon Dieu. Es-tu à moitié britannique, ou est-ce que c’est mon imagination?

Paloma: Oui, en partie. Quelles sont tes origines? Je voulais te poser la question.

Devyn: La famille du côté de mon père est Cubaine, et ma mère a été adoptée. En grandissant ils lui disaient qu’elle avait des origines mixtes mais on ne sait toujours pas vraiment.

Paloma: On a des origines similaires non? Mon père est Suisso-Chilien - il est blanc et indigène d’Amérique du Sud. Et ma mère est noire. Donc c’est presque pareil

Devyn: On a la même généalogie d’une certaine manière.

Paloma: Et nous on a des tâches de rousseur et les gens nous demandent: “Mais vous venez d’où en fait?”

Devyn: Je sais. Mais nous voilà.

Paloma: Okay ma chérie, on se parle bientôt!

Devyn Garcia on the cover of I-D 366 The Out Of The blue Issue

Crédits


Remerciements à Tiffany & Co.

Photographie Mario Sorrenti

Mode Alastair McKimm

Coiffure Bob Recine

Maquillage Frank B at The Wall Group

Manucure Honey chez Exposure NY utilise CHANEL

Assistant photographe Kotaro Kawashima et Javier Villegas

Technicien digital Chad Meyer

Assistants mode Madison Matusich, Milton Dixon III, Jermaine Daley et Casey Conrad

Tailleur Martin Keehn

Assistant coiffure Kazuhide Katahira

Assistant maquillage Elle Haein Kim

Production Katie Fash et Layla Néméjanki

Production sur le plateau Steve Sutton

Assistant production William Cipos

Directeur de casting Samuel Ellis pour DMCASTING

Tous les bijoux (portés partout) TIFFANY & CO.

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