Images courtesy of Loewe  

Festival surréaliste chez Loewe pour sa collection AW22

Robes-voitures, chaussures-ballons, latex lustré : on trouvait tout et plus dans la collection de mode féminine créée par Jonathan Anderson, parfait exemple de la tension fertile qui anime depuis toujours la marque.

par Osman Ahmed
|
08 Mars 2022, 11:46am

Images courtesy of Loewe  

Le défilé AW22 de Loewe pour la mode féminine s’est ouvert par une série de robes en cuir à la raideur de statues mais semblant flotter au vent — évoquant les drapés en marbre ou en bronze des plus belles sculptures antiques. Cette entrée en fanfare s’accompagnait d’une palette plus mesurée de teintes naturelles — et de quelques citrouilles en cuir de l’artiste britannique Anthea Hamilton — donnant le ton d’une collection attentive à l’essentiel, à la fois « primitive », « irrationnelle » et « agréablement dérangeante » selon Jonathan Anderson (combinant tout cela en une seule phrase !). Après ces premières robes qui évoquaient un peu l’intérieur cuir de belles voitures, on vit des pelisses et des ourlets débordant de poils tout droit sortis d’un épisode des Pierrafeu, et beaucoup de tenues fluides et aguicheuses, dans un esprit surréaliste que Jonathan explore depuis la saison dernière, s’inspirant d’artistes telles que Meret Oppenheim ou Lynda Benglis, et s’éloignant de son goût antérieur pour les silhouettes volumineuses. « Je pense que c’était un défilé extraordinairement optimiste, bizarremment », déclarait le créateur après coup, « et qui touchait à l’inconnu, à ce qu’on ignore… Quelle est la place de ce personnage dans cette pièce toute marron, qui ressemble à un champ de terre fraîchement retrounée ? J’aime l’idée d’évolution, l’idée qu’on puisse se désintéresser de choses, avant de peut-être s’y intéresser de nouveau ».

Un défilé de mode est avant tout l’occasion de voir de ses propres yeux les vêtements en action, et Jonathan a sans doute souhaité prendre à contre-pied cette attente en présentant des habits figés au beau milieu de leur mouvement, déjà pétrifiés. À ces moulages relativement subversifs succédaient de sobres robes en Spandex — on en a beaucoup vu sur les catwalks et les tapis rouges… — mais inédites et éminemment sarcastiques et puisqu’elles enveloppaient des carlingues d’automobiles en taille réduite. La mobilité, le mouvement jouaient à plein, sur ce mode littéral qu’on pu voir à travers l’Europe cette saison, à Londres, Milan, et maintenant Paris, où les tenues parfois imitent telle ou telle chose concrète, tel ou tel geste quotidien. N’est-ce pas d’ailleurs aussi une forme de révolte feutrée contre les images si frontales des défilés, en faveur d’une appréciation à 360 degrés des silhouettes présentées ? À cette entrée en matière sur le signe du mouvement répondaient plusieurs tenues liées à ce qui ne bouge pas, ne bouge plus, n’a jamais bougé. Deux longues robes près du corps emprisonnaient chacune une paire de talons aiguilles rouges, comme des fossiles en devenir, ensevelies dans un jersey de coton pourtant diaphane et fluide. L’allure décontractée des robes en cuir — malgré la raideur, les manches se montraient légérement asymétriques, les ourlets peu réguliers, les coupes simples, amples, seyantes — se retrouvait tout au long de la collection, déclinée dans une variété de matières, de l’organza raidie et altière au feutre upcyclé ou à la laine brute, plus humbles et chaleureux.

Loewe FW22 01.jpg

On avait envie de toucher les citrouilles en cuir réalisées par les artisan·e·s de la marque et traînant çà et là dans le grand espace tout brun : elles appelaient le contact, et même l’embrassade, pour sentir toute la souplesse de leur « musculature ». De même, on rêvait de toucher librement la gamme de textures déployées dans cette collection : cuir « moulé », donc, mais aussi feutre, latex lustré, tweed, maille et tricot (aux proportions démesurées), fibres obtenues par imprimante 3D, soie en trompe-l’œil, résine patinée voire polie… Et on trouvait du shearling autour des jambes de pantalons fins comme des feuilles à rouler, des motifs appliqués en suédine, des tailles garnies d’abondante fourrure ébouriffée. Le confort était de mise, mais dans une version animale, primitive, et d’ailleurs teintée d’un certain vice, du fait des débardeurs en latex qui les accompagnaient. À bien y réfléchir, je me demande si le vice qui excite le plus Jonathan Anderson ne serait pas la mode elle-même. Car il relève chaque année le défi de proposer des défilés profondément conceptuels, tissés de références convaincantes au monde de l’art, mais où figurent aussi des vêtements qui trouveraient leur place dans votre garde-robe. Car s’il est vrai que les robes en forme de carrosseries ou ornées de seins de baudruche ne dépareraient pas dans une galerie d’art, on pouvait imaginer revêtir d’élégants pantalons évasés, des blousons en cuir hybridant bomber et doudoune, des manteaux en laine aux drapés sculpturaux, et même de longues robes fluides imprimées de photos de corps entiers.

Chaque défilé Loewe offre du grand, très grand spectacle à son public modeux. C’est de plus en plus le cas, et c’est souvent l’occasion de rire à gorge déployée. Si des robes en forme de voiture ne vous décrochent pas plus qu’un sourire, je ne sais pas ce qu’il vous faut ! Peut-être de grosses lèvres en résine remplissant le rôle de bustiers ? Ou des ballons de baudruche pendouillants servant de soutiens-gorges, ou bien coincés sous les nœuds et pans de longues robes — comme si une momie allait exploser par endroits !? Ne vous y trompez pas, ces ballons vont exploser : « Ils ne dureront pas éternellement », soulignait Jonathan, affirmant qu’ils représentaient le caractère éphémère des choses, toujours en tension. Vous pouvez y voir de l’esbroufe sartoriale, visant la viralité, ou une formule prophétique sur le corps féminin et au-delà. Moitié débridé, moitié sérieux, intégralement absurde. Voilà la véritable composition de la remarquable tension qui habite Loewe.

Loewe FW22 05.jpg
Loewe FW22 06.jpg
Loewe FW22 08.jpg
Loewe FW22 09.jpg
Loewe FW22 11.jpg
Loewe FW22 13.jpg
Loewe FW22 15.jpg
Loewe FW22 18.jpg
Loewe FW22 19.jpg
Loewe FW22 20.jpg
Loewe FW22 23.jpg
Loewe FW22 26.jpg
Loewe FW22 28.jpg
Loewe FW22 35.jpg
Loewe FW22 37.jpg
Loewe FW22 38.jpg
Loewe FW22 42.jpg
Loewe FW22 43.jpg
Loewe FW22 47.jpg
Loewe FW22 49.jpg
Loewe FW22 52.jpg
Loewe FW22 54.jpg
Tagged:
Paris Fashion Week
loewe
défilés
AW22