Still from La Haine

Vingt-cinq ans plus tard, le film La Haine est plus pertinent que jamais

Le film culte de Mathieu Kassovitz dressait le portrait d’une jeunesse privée de ses droits, vivant dans des communautés dépossédées, en prise avec le racisme et les violences policières, La Haine résonne terriblement aujourd’hui.

par Andrea Nazarian
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06 Juillet 2020, 9:15am

Still from La Haine

Abus de pouvoir. Préjugés. Autorité oppressive. Les thèmes que tissent le film culte de 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz, sont plus pertinents que jamais. Même si il est très gênant de voir un film datant de vingt-cinq ans qui montre les mêmes problèmes qui sévissent aujourd’hui dans nos sociétés, La Haine est un exemple terrible qui prouve que le grand art traverse les générations.

Le film se passe en banlieue où l’on suit trois amis inséparables, Hubert (Hubert Koundé), Vinz (Vincent Cassel) et Saïd (Saïd Taghmaoui), pendant vingt heures après des émeutes causées par les violences policières dans leur quartier. Une montée de violence suit les torts subis par Abdel Ichaha, un jeune homme dit arabe et ami du trio, qui a été battu jusqu’au coma par la police.

Kassovitz avait commencé à écrire le scénario de La Haine le 6 avril 1993, le jour où Makomé M’Bowole, un Français d’origine congolaise a été tué par balles par la police parisienne dans le XVIIIème arrondissement. M’Bowole avait été arrêté pour avoir supposément volé des cigarettes. Il est l’un des trois jeunes non armés tués par la police parisienne en quatre jours à ce moment-là. Si La Haine devait mettre en lumière la violence institutionnelle et la fragilité de l’identité nationale dans le contexte français, la mort de M’Bowole dans la réalité et de Ichaha dans le film font écho aux violences policières envers les minorités qui ont lieu dans le monde entier et que nous continuons encore aujourd’hui à lire, voir, expérimenter, dans notre vie quotidienne.


Chaque personnage principal dans La Haine apporte une énergie différente au film. Vinz est un nerveux au sang chaud, il promet de tuer un policier pour venger Abdel si celui-ci meurt à l’hôpital. Hubert est calme, réfléchi, celui qui fait la paix dans le groupe. Saïd est plutôt malicieux, mais il est abonné aux problèmes. Les trois hommes ne sont pas si différents des jeunes des grandes villes d’aujourd’hui, en tenues de sportswear, fumant des joints, et obsédés par la culture hip hop. Malgré leurs différentes personnalités, chacun porte en eux une haine qui leur est propre, compliquée et nuancée.

Hubert, Vinz et Saïd représentent la jeunesse qui vit en banlieue, que l’on appelle noir, juif ou arabe, ces Français dits issus de l’immigration sont les victimes du racisme et des violences policières. La tradition française cherche à construire une unité autour de la République sans prendre en considération les différences qui sont celles de ses citoyens. Dans La Haine, les valeurs nationales ne semblent pas s’appliquer aux garçons, dans ce pays qui est le leur.

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Alors que Vinz, Hubert et Saïd marchent dans la rue, les scènes oscillent entre farces et blagues salasses entre amis, clashs violents avec la police et moments d’ennui profond. Chaque segment fonctionne comme un aperçu de la vie d’une communauté laissée pour compte où une jeunesse privée de ses droits n’a pas grand chose à faire. Oubliés par la société et privés de réelles opportunités, c’est un sentiment intense d’isolation et un manque d’espoir qui mènent les trois amis à prendre des risques.

Le groupe se promène dans leur banlieue, un quartier qui rappelle plus des ruines d’après-guerre que ce qu’on attendrait à l’extérieur de la capitale française. Vieux bâtiments, voitures brulées, autant de symboles externes d’une cassure sociale et de la haine que ces jeunes hommes ressentent depuis que leur ami est dans le coma. Si Hubert, Saïd et Vinz sont tous les trois Français, et qu’ils peuvent bien sur aller où ils veulent dans Paris, le fait qu’ils aient grandi dans les banlieues pauvres les écarte de la société du centre de la ville. Il y a des étincelles entre banlieue et bourgeoisie alors que les trois amis se font crier dessus lorsqu’ils se font virer d’un vernissage d’art contemporain dans une galerie de la capitale.


La cinématographie du film a du style, à la fois poétique et dur. Tourné entièrement en 35mm Kodak noir et blanc, le film La Haine et ses tons gris et vifs deviennent une métaphore des tensions entre oppresseurs et oppressés. Entre gros plans et séquences aériennes osées, le travail complexe de la caméra humanise les personnages et leurs difficultés, tout en dressant un portrait texturé du monde dans lequel ils vivent.

Pendant plusieurs mois de pré production, Kassovitz et les trois acteurs principaux vivaient à Chanteloup là où la majorité du film a été tournée, en dormant sur des matelas par terre dans un petit appartement. Ils l’ont fait pour s’immerger dans la réalité du quartier qu’ils allaient représenter, et pour gagner la confiance des habitants. Ceux-ci ont finalement accepté et respecté l’équipe du film qui allait donner à leurs communautés en retrait une vraie voix. C’est aussi ce qui rend La Haine si vrai, et loin d’une reconstitution dramatique.

Saïd et Hubert sont sadiquement abusés par la police alors qu’ils sont en garde à vue à un moment du film. Menottés et assis côte à côte, les deux amis sont étranglés, frappés et injuriés de manière raciste par deux policiers en civil qui veulent montrer à un policier stagiaire « comment ça se passe ». Le jeune flic écarte son regard et hoche de la tête pour montrer sa désapprobation envers l’attitude impitoyable de ses collègues, montrant ainsi un bref moment d’empathie. L’autre policier le remarque et lui dit : « Ne nous lâche pas maintenant. Ce qui est difficile c’est de s’arrêter à temps ». La scène est tout aussi incroyablement déchirante qu’elle est intemporelle. Ce que la fiction qu’est La Haine montrait est aujourd’hui filmé dans la réalité. Ces institutions archaïques et cassées ont clairement si peu changé en vingt-cinq ans.

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« La haine attise la haine » rappelle Hubert à Vinz pour le calmer au milieu du film alors que celui-ci est particulièrement énervé, il n’a que la vengeance en tête. Aussi bref que cela, la phrase fait étrangement écho aujourd’hui. Des victimes se vengeant par haine ou le début d’un cercle vicieux et inévitable, celui de la douleur et de la haine réciproque. Alors que l’on continue à voir des personnes racisées être victimes des violences policières de manière disproportionnée, comment pouvons-nous imaginer que ces communautés ne vont pas nourrir un mépris pour ces institutions censées les protéger ?

Comment un film fait il y a vingt-cinq ans aurait pu sortir la semaine dernière ? C’est la question que La Haine pose en ce que le film est un commentaire social percutant et puissant qui parle des problèmes du monde d’aujourd’hui, mais cela reste un long métrage de fiction. C’est aux personnes au pouvoir d’implanter des changements dans la police et faire les réformes nécessaires pour qu’on ait pas à faire remarquer à quel point La Haine est pertinent trente-cinq ans plus tard.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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