Courtesy of Alex Brunet

Hervé : « Je cherche à répondre à des fantasmes »

Avec son premier album, « Hyper », Hervé orchestre un fascinant ménage à trois entre la pop française, les mélodies héritées de « Manchester » et les refrains entêtants, aussi lettrés que légers. Soit le début d’une œuvre que l‘on espère voir grandir.

par Maxime Delcourt
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21 Juillet 2020, 8:15am

Courtesy of Alex Brunet

Ces derniers mois, Hervé est partout. Dans les magazines spécialisés comme dans les médias généralistes, en live session comme sur les plateaux d’émissions populaires ( Quotidien, par exemple). Au moment de le rencontrer, quelques heures avant la release party de son premier album organisé au Petit Bain, on aurait pu craindre de se retrouver face à un de ces artistes dont la voix n’a ni intonation, ni timbre, ni émotion, comme s’il s’agissait simplement pour lui de répéter à la perfection un discours appris par cœur et minutieusement préparé par une agence de com’. Voire, son label, Initial, habitué à tutoyer les sommets ces dernières années avec les succès d’Angèle, Eddy De Pretto ou Clara Luciani.

Que l’on se rassure, Hervé est loin d’être un produit artistique fabriqué de toute pièce. Il est passionné et s’exprime avec entrain, semble capable de parler de n’importe quel sujet et fait autant référence aux travaux de Jacques Brel et Stromae qu’à l’art de la production défendu par des artistes tels que The Neptunes, Rodney « Darkchild » Jerkins, Ryan Leslie ou Scott Storch, dont les vidéos en studio l’ont encouragé à se lancer à son tour. En mode débrouille : « J’espère que ces mecs se rendent compte de ce qu’ils ont permis pour toute une génération d’artistes en embarquant une caméra dans leur studio. Personnellement, ça m’a permis d’apprendre la production, de me découvrir une passion pour la MPC, d’aller m’acheter un synthé à 100 balles chez Leclerc, etc. »

Quelque chose dans les traits de son visage et dans l’enthousiasme émanant de sa voix rappelle qu’Hervé n’est encore qu’un jeune artiste et que rien ne semble pouvoir tempérer son exaltation, ni sa soif de culture. Il suffit de le lancer sur Alain Bashung, son influence ultime, au point de trainer sur des forums dédiés à sa gloire, pour en attester. Les anecdotes défilent, ses mots ont l’air de sortir tout seuls, en parfaite harmonie avec les textes du chanteur français, dont il reprend « La peur des mots » : « C’est un titre qui date du début des années 1990, à une époque où il était allé enregistrer à Memphis et qu’il n’avait pas sorti. Je ne me serais pas permis de revisiter un de ces classiques, comme « Aucun express » ou « La nuit je mens ». Et puis j’aime beaucoup le refrain : « Tue-moi, je te couvrirai de baisers ». Je trouve que c’est une superbe punchline ».

De jolies phrases, on en trouve également un certain nombre sur Hyper, toujours contrebalancées par une instrumentation relativement dansante : « Redis-moi combien cette vie est belle/Tu sais pas à quel point j’ai besoin de l’entendre » ; « L’espoir s’enlise sur un appel manqué/ Entre deux taffes, j’enfume le monde/ Et j’tue l’temps ». En discutant avec Hervé, on comprend toutefois qu’il n’est pas de ces artistes torturés, qui ont besoin de se recueillir régulièrement sous un pond ou au fond d’un bar pour trouver l’inspiration et se libérer de leurs maux. « Mon truc, précise-t-il, ce n’est pas d’écrire toute l’année, mais de partir quelques jours deux ou trois fois par an, souvent en Bretagne, avec mon clavier, mon ordi et mon enceinte Bluetooth. Parfois, je reviens sans rien, d’autres fois avec des titres que je peaufine dans le train ou en rentrant chez moi. C’est de cette façon que j’ai commencé la musique, alors je ne change rien au processus. »

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Courtesy of Alex Brunet

Par le passé, les textes d’Hervé étaient utiles à d’autres. Parfois aux morceaux de son ancien groupe, Postaal (« Enfants du siècle » et « (Taking My) Freedom », notamment), d’autres fois à des artistes de la trempe de Johnny. Il raconte : « À l’époque, je trainais pas mal en studio, notamment celui de Yodelice, qui travaillait beaucoup avec Johnny à l’époque. Un week-end, il nous dit qu’il part mardi à Los Angeles, qu’il galère à trouver des textes, qu’il n’a que des yaourts et qu’il ne faut pas hésiter à lui envoyer des propositions si on a de l’inspiration. Il ne pouvait rien nous garantir sur le résultat, mais il me rappelle le jeudi pour me dire que Johnny a bien aimé mon texte et qu’il est en train de l’enregistrer. Résultat : je me suis retrouvé à écrire trois textes sur son album Mon pays c’est l’amour , en 2018. »

Depuis, Hervé a cessé de faire du bien aux autres pour s’occuper de son propre artisanat, au sein duquel il a glissé un tas d’idées et de clins d’œil : à la scène de Manchester des années 1980 (la back-cover de Hyper est un hommage à l’architecture de l’Haçienda), à Etienne Daho (« Le premier jour du reste de ma nuit »), à Bashung (forcément !), à LCD Soundsystem ou encore à Primal Scream. Le genre d’ambition qui, mal calibrée, peut vite tourner à la pantalonnade prétentieuse. Heureusement, loin de se complaire dans une posture de petit malin, Hervé réussi là un album abouti, non seulement très efficace, mais dont la virtuosité n’est pas vaine. « En vérité, si je jette très peu de mes démos, c’est aussi parce que je suis capable de me prendre la tête sur un couplet-refrain pendant quatre jours, quitte à oublier de boire et de manger, confesse-t-il. Mais mis à part ce soin que je tente d’apporter à chaque mot choisi, on va dire que je cherche à répondre à des fantasmes. »

Ce goût pour l’écriture, Hervé l’attribue en partie à son intérêt prononcé pour le rap, « notamment les morceaux de sept minutes, hyper introspectifs, comme « Testament » de Rohff. Ça te fait comprendre que tu n’as pas le droit de plaisanter avec l’écriture, qu’il y a un certain niveau à atteindre. » À l’écoute de « Si bien du mal », « Addenda » ou « Maelström », difficile en effet de ne pas remarquer qu’Hervé a dû passer un sacré nombre d’heures à écouter des émissions comme Couvre Feu ou Planète Rap, sur Skyrock, tant ses textes partagent avec le hip-hop la même passion pour les clins d’œil, cette façon de citer ses références au détour d’une phrase ou d’une expression a priori anodine. Ainsi, impossible de ne pas penser à Bashung (encore lui !) quand il chante « C’est comment qu’on fait ? Comment qu’on soigne ? » sur « Cœur poids plume » . Impossible également de ne pas rapprocher Hyper d’une nouvelle scène pop francophone qui, dans des registres esthétiques très différents, de Stromae à Christine & Queens, ont appris à noyer leur spleen dans des mélodies entrainantes et des refrains qui font beaucoup de bien à la joie toute bête de fredonner un air, de chanter le cœur léger.

Hasard ou non, Hervé a déjà donné un certain nombre de concerts en première partie d’artistes salués au sein du paysage pop hexagonal : Juliette Armanet, Clara Luciani, Feu! Chatterton ou encore Eddy De Pretto, grâce à qui il a pu fouler à dix reprises la scène des Zénith de France. « Forcément, ce genre d’expérience te fait grandir et favorise l’attrait du grand public sur ton travail. Depuis, on prête plus d’attention à ma musique, on me sollicite pour des interviews, on me propose des concerts, mais je ne compte pas pour autant changer ma méthode de travail ». Sûr de son fait, l’air déterminé, Hervé conclut la rencontre sur une promesse : « Mon plaisir, c’est de faire de la musique. Que le succès soit là ou non, je continue d’en faire. »

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