Capture d'écran tirée du film American Psycho

peut-on avoir confiance en soi sans être narcissique ?

Dans une époque où l'estime de soi se mêle à l'auto-promotion, les deux notions n'ont jamais semblé aussi proches.

par Douglas Greenwood
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31 Juillet 2019, 5:04pm

Capture d'écran tirée du film American Psycho

Regardez votre Instagram, je suis prêt à parier qu'on peut y trouver au moins un selfie accompagné d'une description autodévalorisante. « À la recherche d'une greffe de visage » ai-je décrit l'un des miens il y a quelques semaines. À l'époque, je ne pensais pas avoir écrit ces mots pour que quelqu'un m'envoie un message privé de type « ça va bichette ? :( » ou pour qu'un ami commente « tu es magnifique, c'est dommage que tu n'en aies pas conscience » - mais d'une certaine manière, c'est exactement ce que je recherchais. Peut-être que c'est de la vanité, que je suis désespérément en manque d'une attention nécessaire à ma survie - qui se manifeste sous de nombreuses formes et en particulier sur les réseaux sociaux. Après tout, quelques semaines auparavant, j'avais posté un selfie très similaire, sûr de moi cette fois, clairement à la recherche de j'aime et d'attention. Une approche différente pour une ambition tout à fait similaire.

Aujourd'hui, il semblerait que notre estime de nous-mêmes soit si basse que nous sommes voués à quémander l'approbation des autres. Franchement, existe t-il plus sinistre que notre quête effrénée de « j'aime » ? C'est triste mais pourtant vrai : nous sommes devenus dépendants des réseaux sociaux et avons de plus en plus tendance à voir dans un pouce levé un geste d'approbation sociale. Nous nous appuyons sur ceux qui nous entourent - ou plutôt sur ceux qui nous suivent - pour évaluer à quel point nous sommes géniaux, magnifiques. C'est nul, mais c'est la conséquence logique de notre usage des réseaux sociaux : l'approbation sociale est devenue un enjeu immédiat. Pourtant, nous ne sommes pas en mesure de nous accepter et de nous aimer pleinement. Car si internet souligne nos qualités, il surligne aussi nos plus grands défauts. S'intéresser à soi-même n'a évidemment rien de condamnable en soi, c'est même plutôt une attitude positive. Le problème, que de l'assurance au narcissisme, il n'y a qu'un pas.

Il y a peu, une des actrices principales de Game of Thrones - Gwendoline Christie aka Brienne de Torth - a révélé s'être elle-même proposée pour une nomination à l'Emmy du « Meilleur second rôle féminin» à la place des producteurs de la série, HBO, qui n'avaient pas inscrit son nom aux côtés de celui de ses collègues Lena Headey, Maisie Williams et Sophie Turner. Si la démarche aboutit très rarement (les producteurs choisissent de soumettre les candidature qui ont selon eux, le plus de chances de l'emporter), le fait de se proposer soi-même serait relativement courant dans l'industrie américaine du cinéma -ce qui l'est moins, c'est de l'assumer publiquement. Pied-de-nez à ceux qui l'avaient oubliée, Gwendoline Christie a fini par rejoindre la liste des nominées notamment grâce à un tweet de la journaliste Julie DiCaro qui lui a permis de compter sur le soutien d'une partie de l'industrie cinématographique, les réactions témoignant d'un soutien relativement unanime. Si le narcissisme se répand comme feu de forêt dans le monde des célébrités (une étude menée par le Journal of Research in Personality montre que les stars de télé-réalité, les acteurs et les musiciens figurent parmi les cas les plus sévères d'obsession narcissique), il n'y a pas de raison de parler de narcissisme pathologique dans le cas de Gwendoline Christie. Franche et décomplexée, son initiative offre plutôt la preuve d'une très saine estime de soi. Alors, quelle est la différence ?

D'après Docteur Freud, la réponse se trouve dans notre enfance (comme c'est apparemment souvent le cas). Pendant nos plus jeunes années, on nous apprend à limiter l'importance que nous accordons aux compliments qu'on reçoit, à ne pas les laisser nous monter à la tête, comme me le précise la psychothérapeute et auteure de It’s Not Always Depression, Hilary Jacobs Hendel. « On nous apprend très tôt que ce n'est pas bien de prendre trop de place, d'être trop orgueilleux, on balaie donc directement les compliments reçus d'un coup de « Pas vraiment»,». Recevoir un compliment suscite une émotion particulièrement positive, mais en tant qu'adultes, nous avons pris l'habitude de les rejeter directement. « Quand on entend quelque chose de positif à notre égard, un sentiment agréable se dégage automatiquement de notre corps; le sentiment que notre enveloppe corporelle s'augmente - c'est l'origine de la métaphore de la « grosse tête », explique-t-elle. Mais quand on nous accuse d'être prétentieux ou arrogant, on ressent une deuxième émotion, la honte, qui écrase directement la fierté et la joie. Dans un groupe de personnes parmi lesquelles on se sent bien, la honte joue sur les ressorts de l'intégration sociale. Pour éviter l'isolement, on enterre volontiers sa joie et sa fierté parce que cela nous semble être le seul moyen de nous fondre dans le groupe. »

Le narcissisme peut être une maladie mentale, et nous en sommes tous plus ou moins victimes. « Les narcissiques sains, ajoute Hilary Jacobs Hendel, ont une saine conscience d'eux-mêmes parce que leur narcissisme a été satisfait pendant leur éducation. Vers l'âge de deux ans, les enfants sont exubérants et se trouvent fabuleux. Mais la plupart du temps, il finissent par quitter cette phase et se montrent capables de s'intéresser aux autres aussi bien qu'à eux-mêmes. » Le narcissisme pathologique se manifeste d'une manière beaucoup plus pernicieuse. Le miroir moderne est un téléphone portable, et le narcissique de 2019 a envie d'apparaître partout sur le vôtre.

Devant quelqu'un, face à un miroir ou un appareil photo, rappelons-nous que nous sommes bien plus que l'image que nous renvoyons.

Bruce est un artiste de 23 ans dont le compte Instagram est rempli de selfies et de photographies de son travail. Il est conscient de ses tendances narcissiques et affirme se situer plutôt du côté sain de l'histoire, « mais je me sens démuni quand il s'agit d'essayer de contrôler ces penchants » ajoute-t-il. « Je restreins mon utilisation des réseaux sociaux, au moins de mon compte principal, parce que mon narcissisme peut me mener des accès de grandiloquence embarrassants.» Il remercie l'existence « de comptes spam » qui lui permettent d'exorciser ses tendances narcissiques loin des followers les plus critiques. Lottie (24 ans) abonde dans son sens : son compte principal est l'endroit où elle poste son travail de maquilleuse, qu'elle ponctue parfois de quelques selfies. « Si c'était totalement différent et que je ne faisais qu'un usage personnel d'Instagram, je pense que je m'en éloignerais pour me recentrer, affirme-t-elle. Je ne connais même pas la moitié des gens qui me suivent, seulement une poignée, mais c'est important de toujours savoir ce qui est réellement important dans sa vie et à quelles opinions on choisit d'accorder de la valeur. Finalement, nous sommes tous sur internet pour une raison bien particulière et c'est très facile de se créer une image attrayante sur les réseaux sociaux, bien plus que dans la vraie vie. Plus j'obtiens de j'aime sur une publication, plus je me sens appréciée

Le terme de « narcissisme » a été introduit en psychanalyse pour désigner l’amour qu’un individu porte envers lui-même, en référence au mythe grec de Narcisse. Un personnage tombé amoureux d’un autre, sans savoir qu’il s’agit en fait de sa propre image reflétée par la surface de l’eau. Aujourd'hui, la surface de l'eau s'est transformée en écran de smartphone et le mirage continue d'opérer. Pourtant, ce que ne disent pas les selfies parfaits qui inondent nos fils Instagram, c'est s'ils traduisent une réelle confiance en soi de la part de leurs auteurs. Est-ce parce que l'on s'exhibe confiant aux yeux du monde entier que l'on croit réellement en soi ? À l'inverse, est-ce que le fait d'être allergique aux selfies témoigne nécessairement d'un manque de confiance en soi ? Pour lutter réellement contre les affres du narcissisme, la solution la plus radicale est sans doute aussi la plus simple : devant quelqu'un, face à un miroir ou un appareil photo, rappelons-nous que nous sommes bien plus que l'image que nous renvoyons.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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