Lolita Vladimir Nabokov

il est temps de connaître l'histoire lesbienne derrière « lolita »

Vladimir Nabokov est sans appel : ce livre n’a pas été écrit pour moi, mais j’ai quand même continué à le lire, et voilà pourquoi.

par Emma Madden
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31 Mai 2019, 8:17am

Lolita Vladimir Nabokov

Permettez-moi de vous parler un peu de Lolita. Peu importe les critiques, l’argument reste systématiquement le même et toute interprétation du roman qui met en scène un pédophile et sa jeune victime me semble immanquablement incorrecte. Le plus célèbre roman de Vladimir Nabokov se prête toujours à de nouvelles lectures car son histoire rejoint de nombreux discours qui pullulent aujourd'hui sur internet. En 2012, l’album de Lana Del Rey, Born to die a reçu de nombreuses critiques de féministes lui reprochant son goût pour les hommes plus vieux, plus poilus, ainsi que ses références au roman de Nabokov. La chanteuse a été accusée, le plus souvent par les utilisateurs de Tumblr, de « romanticiser » la relation entre Humbert Humbert et Lolita, et d’avoir mal lu le roman de manière générale. Ne lisez pas Lolita comme Lana Del Rey, affirmait la foule. Mais n’espérez pas vous en tirer à partir du moment où vous vous exprimerez sur ce livre.

Dernièrement, la critique s'est montrée plus sympathique envers la proximité de Lana del Rey (et de la femme hétéro qu’elle représente) avec le roman. En 2015, quand des hommes tentent d’expliquer Lolita à l’autrice Rebecca Solnit , elle écrit : « Quand vous vous identifiez à Lolita, vous mettez en évidence qu’il s’agit bien d’un livre à propos d’un homme blanc qui viole une enfant à de multiples reprises. » Plus récemment, un thread Twitter a vu une femme s’interroger : « Quels livres sont susceptibles de vous repousser ? Je vais commencer : j'ai un jour mis fin à un date parce qu’un mec me disait que Lolita était son livre préféré. » De quoi encourager l’autrice Megan Nolan à faire valoir sa lecture du livre, en rappelant aux lecteurs le caractère fondamentalement ambivalent de l’art, s'opposant à la réduction de ce roman à un « mode d’emploi » dans un article pour le New Statesman.

« Je suis certaine que Nabokov avait anticipé toutes ces critiques. Comme je suis certaine qu’il me voit arriver. »

En tant que lectrice lesbienne, je suis déterminée à m'identifier partout à défaut de n'être représentée presque nulle part – du sous texte dans Xena Warrior Princess à l’idée feinte que Taylor Swift chante à propos de son attirance pour les femmes. Malheureusement, je me retrouve aussi dans Lolita, dans ses « rudes tenues de garçon manqué », dans Lolita qui embrasse une fille en colonie de vacances, dans Lolita qui a vécu une enfance similaire à la mienne. Mais je n’ai pas à m’immiscer dans ces controverses – qu'elles m’indiffèrent ou qu'elles m’indignent, ce que je ne parviens pas vraiment à savoir – car Nabokov m’a (douloureusement) fait réaliser que son roman n’avait pas été écrit pour moi. Que moi, une lesbienne qui a le privilège de n’être en aucune manière obligée envers un homme – spirituellement ou sexuellement - je sois une bonne lectrice de Lolita est une idée largement discutable. Je n’entre pas dans le jeu de Nabokov, j'en suis donc instantanément exclue.

Comme le dirait Alfred Appel, l’un des universitaires les plus fidèles à Nabokov, Lolita est un « terrain de jeu, grâce auquel et par le biais de la parodie, (Nabokov) met en branle les pires suppositions, prétentions et convictions de ses lecteurs ». Il écrit Lolita avec le lecteur en tête, et anticipe les réactions que ces différentes personnes pourraient avoir au contact du livre. Les inciter à poursuivre la lecture est déjà assez délicat, d’autant qu'elle commence par une longue tirade qui endosse la question du viol des enfants - une perspective de lecture aussi attrayante que celle de déguster un oignon cru. Mais Lolita, qui contient pour moi, certaines des plus belles phrases de la langue anglaise, est bien plus qu’un oignon déguisé en pomme d’amour.

Nabokov rend son pédophile attrayant - au sens le plus littéral du terme - à deux types de lecteurs, leur permettant d'oublier temporairement leur répulsion, de continuer à lire et même de commencer à sympathiser avec la conception dérangée et occulte qu’a Humbert Humbert de l’amour. D’abord, la lectrice hétérosexuelle (mettons Lana Del Rey dans cette catégorie), à qui on décrit souvent Humbert comme « puissamment et presque brutalement beau », comme un « grand et imposant bellâtre, héritier d’une certaine virilité hollywoodienne » - Lana Del Rey est la personnification de cette lectrice. Le deuxième type de lecteur, que je ne peux pas m’empêcher d’imaginer incarné par James Franco en écrivant ces mots, est l’homme hétérosexuel qui s’identifie et même aspire, à la beauté d’Humbert, à son autorité (au sens large du terme), à son solipsisme romantique et à sa perspicacité héritée de l’ancien monde. Oui, c’est James Franco, mais c’est aussi Bradley Cooper, lisant le roman à haute voix à sa jeune petite amie dans un parc parisien.

« Arrête, c’est trop » m'a dit ma copine quand j’ai essayé de faire pareil. Il s'agissait de son premier contact avec le roman et elle ne percevait aucune romance dans le travail littéraire de Nabokov, pas même dans l’harmonie syllabique de ses phrases. Nabokov prévient souvent « freudiens, restez à l’écart » mais un « lesbiennes, restez à l’écart » serait tout aussi approprié. Parmi les milliers d’articles écrits sur Lolita, je n’ai lu qu’une seule interprétation lesbienne. « J’ai toujours pensé que Nabokov avait volé le voyage en voiture à travers le pays de Lolita au roman de Highsmith, Carol » songe Terry Castle, la lesbienne en question. Elle fait bien sûr référence à l’apothéose de l’accomplissement lesbien, Carol par Patricia Highsmith. « Therese et Carol, des hors-la-loi sexuelles, voyagent à travers ces mêmes autoroutes américaines, constellées de motels, empruntées quelque temps plus tard par Humbert et Lolita. Et comme dans Lolita, la tension sexuelle – presque insoutenable – s’accentue à chaque nuit passée dans un hôtel miteux, » écrit Terry Castle.

Cette théorie a priori légère est en fait très sérieuse. Dans certaines éditions de The Price Of Salt – plus tard renommé Carol – les notes présentent le livre comme celui qui a inspiré Lolita. Et dans une certaine mesure, je souscris pleinement à la théorie de Terry Castle. En effet, le roman d’Highsmith a été publié un an avant celui de Nabokov, et il est très improbable qu’il n’en ait pas eu vent. L’écrivain aurait donc parodié une histoire d’amour lesbienne dans le but de laisser libre cours à ses confessions pédophiles, et aurait tacitement tracé un pont entre lesbiennes et pédophiles - un pied d'égalité qui laisse un certain goût d'amertume.

Nabokov tend quelques pièges à ses lectrices lesbiennes pour qu’elles interrompent leur lecture. Elles traiteront le texte avec une réticence plus que naturelle, puisqu’elles ne seront ni dupes, ni charmées par Humbert. Leur lecture sera plus perspicace, « de l’autre côté du miroir » et du roman - d’après Humbert lui-même; les hideux petits détails du livre n’échapperont pas à ces lectrices éclairées, détails que les lecteurs types évoqués plus haut auront innocemment ignorés.

Il est plus probable qu’une lectrice lesbienne porte attention à Mademoiselle Lester et Mademoiselle Fabian (relisez la première et dernière partie de leurs noms de famille), qui sont les voisines d’Humbert et Lolita quand ils déménagent dans la ville fictive de Beardsley, qu’Humbert a choisi à cause des « écoles pour filles relativement calmes qu’on trouvait là bas », mais aussi de l’université exclusivement féminine dans laquelle enseignent les deux voisines. C'est ainsi que les femmes, et plus encore les femmes lesbiennes, sont assignées au ridicule. Humbert est, comme la plupart des lecteurs, un hétérosexuel typique : le personnage se révèle lorsqu’il éloigne « sa » Lolita de la permanente menace des garçons et des hommes vicieux qui n’ont de cesse de l’observer. Sa possessivité, typiquement masculine elle aussi, donne une certaine ferveur à son « romantisme », s’opposant à toutes les figures féminines, homosexuelles ou non, constamment tournées en ridicule.

« Humbert n’est pas si différent de certains hommes hétérosexuels qui ne sont pourtant pas des pédophiles : il réduit le sujet de ses désirs à un objet pornographique, et la juge ensuite indigne lorsqu’elle ne souhaite pas le satisfaire. »

Avant sa rencontre avec Humbert, l’enfance de Lolita est ponctuée de ce qu’il désigne comme des « diversions saphiques ». Quand il force leur premier baiser, son usage de la langue, « comique et raffiné » , amène Humbert à penser « qu’elle a dû s’entraîner depuis longtemps avec des petites lesbiennes de son âge ». Lolita n’aime pas les garçons, cela devient clair lorsqu’elle est forcée de discuter avec eux à l’école. Droguée par Humbert dans un hôtel, quelques instants avant de se faire violer pour la première fois du voyage, Lolita appelle très distinctement son amour perdu : « Barbara. » « Barbara, portant un pyjama bien trop petit pour elle, restait immobile à côté de l’enfant endormie, » écrit Humbert, s’imaginant lesbienne pour Lolita. Il a désespérément envie de se déguiser en « sombre femme désuète », et meurt d’envie d’incarner la « plume d’une femme écrivain ». Il est fréquent que le protagoniste de Nabokov gémisse ainsi. « Si je n’étais pas né homme hétérosexuel, j’aurais été lesbienne » affirme le personnage principal du roman Ada or Ardor (1969), dont le thème n’est pas la pédophilie mais l’inceste - encore une fois implicitement rapproché d'une figure lesbienne. « Arrête, c’est trop » me dirait ma copine.

Alors qu’Humbert débute ses confessions en s’adressant aux « gentilshommes et femmes du jury » ces dernières sont rapidement écartées au fil du récit. Nabokov anticipe, que les « sensibles gentilles femmes du jury » ont cessé de lire au moment où Lolita est tombée enceinte contre son gré, réduite pour toujours à l’hétérosexualité. Mais je suis toujours là. Comme dans une salle de cinéma après la fin du générique, quand les agents d’entretien nettoient le popcorn qui traine : planquée dans coin, je tiens toujours.

Pourquoi ? Pour commencer, je suis plus qu'une gouine. Mais ensuite, et enfin, Lolita m’a permis de comprendre l’hétérosexualité. Humbert n’est pas si différent de certains hommes hétérosexuels qui ne sont pourtant pas des pédophiles : il réduit le sujet de ses désirs à un objet pornographique, et la juge ensuite indigne lorsqu’elle ne souhaite pas le satisfaire.

En tant que lesbienne, j’existe dans un monde entièrement conçu pour et par ces hommes. Quand j’apparais, je suis donc une note de bas de page, un sous texte ou une facétie. Mais quand je lis Lolita, je suis heureuse d’être à la marge.

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