zed yun pavarotti n’est pas qu’une gueule, il est aussi un rappeur à part

Le rappeur stéphanois sort un premier album aussi fataliste que poétique, « French Cash ». i-D l'a rencontré pour parler de sa ville natale et de son désir de s'en éloigner afin de poursuivre son but ultime : remplir un stade.

par Brice Miclet
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27 Mai 2019, 10:00am

Il n’y a aucun rappeur français qui ressemble à Zed Yun Pavarotti. Physiquement, c’est évident. Musicalement, c’est vrai aussi. Avec son premier album, French Cash, le Stéphanois énumère et combat les démons, ceux qui l’ont longtemps tiré vers le bas, ceux qui l’ont, sans le vouloir, pousser à être plus ambitieux, plus travailleur et finalement plus talentueux que la moyenne. C’est dans l’adversité que la musique du rappeur s’est construite, et c’est dans l’adversité qu’il entrevoit son succès. Mérité.

Sur ce premier album, French Cash, on sent quelque chose d’extrêmement fataliste… Comprends-tu ce constat ?
Oui, complètement, il est difficile de prétendre le contraire. C’est même un album assez désespéré. D’ailleurs je suis parti du titre de l’album que j’avais déjà en tête depuis longtemps, pour décider ensuite ce que j’allais faire. Il fallait que ce soit froid, agressif…

En quoi le terme « French Cash » est-il agressif ou froid ?
Ça n’est pas forcément agressif, mais il y a quelque chose qui rappelle la psychose, quelque chose qui se répète, un peu comme un rêve négatif, mais sans être un cauchemar. Un rêve angoissant… Et puis le visuel est aussi dans cette optique, avec la couleur rouge qui rappelle une forme de propagande, un régime autoritaire. Je questionne ce que c’est que devoir faire de l’argent, ce que ça implique, ce qui rythme une vie.

Fataliste, c’est un peu no-future aussi, non ?
Non, au contraire, c’est plutôt une transition. J’ai un rêve que je compte atteindre, j’en parle, je l’assume : je veux jouer dans un stade un jour. Mais en se lançant dans une transition, tu perds beaucoup de choses. Je pensais que je n’allais que gagner, mais je perds aussi.

Que perds-tu ?
Je perds un peu en concept humain, en principes sociaux de base. Ça se joue dans mes relations amoureuses ou encore familiales : les regards qui changent, la perception de ce que tu fais et de ce que tu es aussi. Je me rends compte que ce que je fais en ce moment n’a pas seulement une influence sur moi, mais également sur les autres. Je fais ce que j’ai à faire et ça transforme mon environnement.

Beaucoup de rappeurs évoquent ce regard changeant dans leur milieu d'origine...
Je n’ai pas l’impression qu’on profite de moi, et même si ça peut arriver, je ne trouve pas ça dérangeant. C’est surtout l’adoration à outrance qui me fait peur, et pas forcément celle du public. Voir les proches qui sont en permanence éblouis par ta présence alors que tu veux rester sur les mêmes bases qu’avant, c’est compliqué. Je n’en parle pas dans l’album, mais c’est quelque chose que j’aborderai très certainement plus tard.

On doit beaucoup te parler de tes tatouages sur le visage, est-ce que tu en as marre ?
Un peu, mais je suis au début de ma carrière, donc ça va. Je comprends que ça intrigue, mais je ne compte pas en refaire. J’ai fait ce choix, je ne vais pas dire aux gens d’arrêter de m’en parler, ça ne serait pas logique. Si j’ai fait ça, c’est pour moi mais aussi pour les autres, forcément. C’est un filtre.

Ça traduit un rapport particulier au corps, est-ce lié à ton handicap [il est né sans main gauche, ndlr] ?
Clairement. Je pense avoir passé le cap plus facilement, ça m’a d’ailleurs peut-être induit en erreur, finalement. Je ne regrette pas, mais ça m’a fait dédramatiser. L’idée qu’on me regarde, qu’on me scrute, ça ne me dérange pas parce que j’y suis déjà très habitué. Se faire dévisager dans la rue, que les gens bloquent sur ton physique, je connais, et ça ne m’a pas fait peur. Mais je voulais surtout marquer une rupture avec le monde du travail conventionnel.

C’est une manière de se dire que peu importe le parcours, on ne fera pas certaines choses ?
Voilà. Il faut ancrer les choses car le cerveau peut trahir. Ça n’est pas un disque dur, il efface, il modifie…

Tu parles de réussite, d’un rêve que tu dois atteindre… Sur le titre « Cartable », tu dis « Je veux la Lexus pour la famille. » Tu as une revanche à prendre ?
J’ai envie de délivrer ma mère, surtout. Elle en a bien bavé, et je veux qu’elle ait au moins une partie de sa vie où elle se repose. Il y a des gens pour qui la vie est une malédiction, si tu n’as rien d’agréable, je ne sais pas comment tu peux tenir.

Tu parviens à soutenir ta mère désormais ?
Un petit peu. Je fais ce que je peux. Déjà, ça lui fait du bien de voir ce qui se passe dans ma vie actuellement. Ça lui donne un regain d’énergie, ça la remotive à faire des choses. Être où je suis en ce moment, ça paraissait totalement impossible, c’est déjà une lumière pour elle. Elle s’est inscrite pour reprendre des études, c’est bien.

Tu parles de difficultés, à quoi ressemblait ta vie à Saint-Etienne ?
J’ai fait tous les coins de la ville, j’ai vécu partout. J’avais beaucoup d’ennuis, il valait mieux que je reste chez moi plutôt que de sortir. J’ai dû être trop longtemps dehors, ça n’a sûrement pas aidé.

Le tatouage « Maison » que tu as sous l’œil droit, c’est une référence à ta ville ?
C’est pour ma maison, tout simplement, celle où vivent ma mère et ma sœur. C’est les racines.

Sur le même morceau, tu dis « Gros effort dans le cartable »… C’est grâce à l’effort que tu n’as pas sombré ?
J’ai eu un problème avec l’école. J’y ai appris beaucoup de choses, mais j’ai arrêté d’y aller. Il y a eu une rupture. Quand j’essayais de parler du fait de faire quelque chose qui ne m’impose pas de faire des études ou d’avoir le bac, on me répondait que ça n’existait pas. C’était : "On verra, si tu as de la chance, ça arrivera peut-être." Mais si on n’essaie pas, c’est sûr que ça va être complexe. On devrait enseigner l’effort, le valoriser en priorité. J’imagine un système où, par exemple, ton professeur principal a un vrai suivi. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais il faudrait qu’on interroge les élèves sur ce qu’ils veulent faire dans l’idéal, et qu’on y prête attention. Si un élève veut faire du basket, on pourrait lui autoriser de rater un autre cours à condition de faire un certain nombre d’heures de basket. L’intérêt qu’a intimement et personnellement l’élève est peut-être sa plus grande chance dans la vie. Il n’y a aucune discussion, mais ça pourrait évoluer, la société change, on le voit avec l’auto-entrepreneuriat. On demande aux gens de se débrouiller tout seul, mais il va falloir les accompagner, les plus jeunes y compris.

Tu dis aussi : « Foncer sous terre, mourir sous terre pour qu’on nous découvre »… Qu’entends-tu par là ?
Ça fait référence à la mine, c’est métaphorique. Il faut creuser pour être mis en lumière, s’enfermer. Ça parle aussi de passer sa vie à faire quelque chose pour finalement avoir son moment de gloire au moment de sa mort. Aujourd’hui à Saint-Etienne, les mineurs sont des héros, alors que c’était juste des mineurs qui ont fait ça toute leur vie. C’était personne. Il y a des familles qui habitent la ville depuis vingt générations, tout le monde a un parent qui a bossé dans les mines.

Tu as tout de même l’air attaché à cette ville…
Je ne sais pas… Je n’ai pas envie d’y retourner, mais je suis content d’y avoir vécu un jour, d’y avoir grandi. Ça me suffit, au-delà, ça serait un peu du masochisme. Ça m’a formé, mais c’était dur, et je n’ai pas envie d’être de nouveau confronté à la difficulté. Peut-être que je redécouvrirai Saint-Etienne sous un autre jour.

Qu’est-ce qui était le plus difficile là-bas ?
Le manque de perspective. Pour tout le monde. À Saint-Etienne, il y a un climat qui peut être assez enfermant. On dirait que tout le monde est dans une sorte de boucle infinie. Je vois des gens qui font la même chose de génération en génération, constamment, tout le monde là-bas espère des trucs gigantesques, mais personne ne part. Pendant longtemps, j’ai eu peur d’être fou, je me disais : "T’es comme tout le monde, tu vas finir ta vie ici."

Tu te sentais en décalage ?
En fait je n’arrivais pas à me résoudre, à me dire que j’allais abandonner mon rêve. J’avais besoin de vivre quelque chose d’exceptionnel. C’est l’acharnement qui fait la différence, les gens abandonnent trop vite. J’ai commencé avec des gars qui faisaient du rap, mais beaucoup voulaient rester sur l’échelle locale, misaient là-dessus. Ils prennent des initiatives, mais pleins de petites initiatives. Moi, je suis resté dans mon truc, je me suis entêté.

C’est quoi, ton truc ?
Faire de la musique tout simplement. Il y a une scène musicale à Saint-Etienne, mais moi, je voulais faire un stade. C’était ça mon idée. Je faisais des morceaux en essayant de m’améliorer dans cette optique. J’étais convaincu par ce que je faisais, j’avais la conviction qu’il fallait que j’en vive. Très vite, ça s’est transformé en un semblant de métier, pas un hobby ou je ne sais quoi.