n'oublions jamais : les premiers acteurs de stonewall étaient noirs

« Nous devons nous opposer au whitewashing de Stonewall, qui le transforme en mouvement à prédominance blanche et masculine ».

par André-Naquian Wheeler
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19 Juin 2019, 9:43am

Franck Leon Roberts est le genre de noir qui fait peur aux blancs : il a du succès, est surdiplômé, véhément et très politisé. Né à New York, il défend les intérêts des personnes noires – de toutes les personnes noires – depuis plus de 20 ans, et s'est fait connaître pour son Programme Black Lives Matter, qu'il décrit comme « une campagne éducative pour que tout le monde s’engagent dans l’Histoire, le futur et les revendications des personnes noires. »

« J’ai envie d’avoir des conversations capables de faire changer d'avis des personnes que je rencontre au quotidien, » m’affirme Roberts depuis son bureau à NYU - Université de New York, où il assure un cours interdisciplinaire intitulé Black Lives Matter : Protests and Resistance - Les vies des personnes noires comptent : des manifestations à la résistance. Il s’exprime avec passion et assurance, multipliant les remarques sur la communauté queer, le racisme, le genre etc... « Ma carrière s’est toujours située entre « la rue » et l’académie ».

En tant qu’homme queer, Roberts se dégage de l’activisme noir classique puisqu’il s’est toujours impliqué dans les luttes LGBTQ. Historiquement, la communauté queer noire a toujours été occultée et ignorée par les chefs de file des luttes noires d’un côté et queer de l’autre. C’est ainsi que pendant ses années à l’université, Roberts a fondé le premier club pour les personnes noires et queer à NYU – il en a pris l'initiative parce que l’union des étudiants noirs ne se battait pas assez pour les personnes LGBTQ. Aujourd’hui, Roberts organise un des rares évènements pensés pour les personnes noires et LGBTQ à New York. La conférence - Black Lives Matter : Protests and Resistance - Les vies des personnes noires comptent : les manifestations et la résistance – sera notamment animée par DeRay Mckesson, Elle Hearns et s’intéressera de plus près aux origines des émeutes de Stonewall. Histoire de s’assurer que les noirs aient eux aussi leur place dans les manifestations queer de cette année.

« Nous essayons de rappeler aux gens qu’on ne peut pas évoquer Stonewalll sans parler de la violence et des éléments perturbateurs, » explique Roberts à i-D, déplorant la commercialisation de la pride ces dernières années. « L’héritage de Stonewall ne se réduit pas aux drapeaux arc en ciel et aux soirées sponsorisées par des marques de vodka. Il est avant tout porté par les personnes queer qui font de leur colère comme un moyen de pression pour initier les changements sociaux. C’est important que le public s'en souvienne. »

i-D a rencontré Franck Leon Roberts pour évoquer Stonewall, le mouvement Black Lives Matter, l’héritage de Marsha P. Johnson et Sylvie Rivera, et la façon dont nous devrions vraiment célébrer le mois des fiertés cette année.

Frank Leon Roberts
Frank Leon Roberts

Comment es-tu devenu activiste ?
Je pense que comme beaucoup de jeunes activistes, j’ai commencé à me politiser en participant à la vie et à l’organisation du campus. Quand j’ai intégré NYU, il n’y avait pas beaucoup de gens qui me ressemblaient là-bas. Je voulais créer un espace pour réunir les personnes qui vivaient les mêmes expériences que moi. J’ai donc fondé Shades, la première association queer pour les personnes de couleur jamais créée à NYU. Juste après mon diplôme, j’ai commencé à travailler pour Johny Corkin en tant qu’assistant à la recherche sur la question de la compensation des violences raciales. Ensuite, j’ai co-fondé la National Black Justice Coalition – Coalition noire pour la justice, en 2004. C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment intéressé à l’intersectionnalité entre les discrimination ethniques, de genre et de sexualité. J’ai fondé il y a peu le Programme Black Lives Matter, une initiative d’éducation populaire qui cherche à élargir l’engagement des personnes noires au quotidien.

Comment vivais tu le fait d'être l’un des rares étudiants noirs et gays à NYU ? 20 ans plus tard, nous sommes toujours peu à suivre des cours à l’université. Et je pense avoir ressenti le même sentiment de solitude et d’aliénation quand j’étais à l’université.
A l’origine, j’étais président de l’association des étudiants noirs. Et il y avait une sorte de tension… L’union ne parlait pas sérieusement de genre et de sexualité, ou jamais de manière intéressante. La création de Shades a donc été ma réponse au problème. Je ne sais pas, c’était juste ce qu’il fallait faire à ce moment là. Soyons clairs : dans les années 2000, l’université de New York était très différente de ce qu’elle est maintenant. J’avais cours le matin, ensuite je me baladais sur Christopher street puis sur la jetée l’après-midi. Je faisais l’expérience du West Village, où il y avait à l’époque beaucoup de personnes de couleur. Mais ils restaient absents du campus. Shades était un peu une tentative de ramener Christopher Street dans les couloirs d’NYU.

« Nous devons nous opposer au whitewashing de l’événement historique qu’est Stonewall, qui le transforme en mouvement à prédominance blanche et masculine. »

Comment t'es venue l'idée d’organiser ta conférence au centre Schomburg « 50 Years of Black and Brown Resistance » ?
Le centre Schomburg, qui conserve les archives de Baldwin, voulait participer au projet Baldwin/Hansberry (une association que j’ai créée récemment qui vise à mobiliser la nouvelle génération de leaders noirs LGBT) pour la marche des fiertés de New York, et ouvrir un débat qui aurait des retentissements jusque dans Harlem. En pensant à Harlem, je voulais ouvrir le débat autour du fait que Stonewall est intrinsèquement lié à un mouvement plus large de résistance noire. Quand on pense que Stonewall était d’abord une émeute contre la police, on commence à comprendre qu’elle n’a pas seulement ouvert la voie aux mouvements des droits gays. L’émeute a aussi initié Black Lives Matter. Les manifestants de Stonewall se battaient avant tout contre la violence policière. On ne peut donc pas parler de Stonewall sans évoquer Ferguson. On ne peut parler de Marsha P. Hohnson sans parler de l’héritage d’Alia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tomeri (les fondateurs de Black Lives Matter). Ces choses sont liées même si on elles sont très rarement rassemblées dans la même phrase.

Ce lien est intéressant. En particulier parce que Stonewall est maintenant, à défaut d’avoir trouvé un meilleur terme, « accepté » dans l’Histoire. Le NYPD (département de police new yorkais) a récemment admis que les descentes étaient de « mauvais choix ». Et pourtant, le mouvement Black Lives Matter et les manifestations sont toujours très critiquées.
De nombreuses conférences qui auront lieu ce mois-ci se poseront la question : « que s’est il passé ces 50 dernières années depuis Stonewall ? », « à quoi vont ressembler les 50 prochaines années ? » Que pouvons nous encore apprendre de Stonewall ? Il faudrait initier un mouvement dont une femme trans de couleur pourrait être leader. Un mouvement dans lequel les personnes queer de couleur seraient au cœur de la définition de la communauté LGBT. C’est le genre de questionnement que j’espère soulever avec ces conférences.

« Les émeutes sont à l’origine du mouvement gay, mais en même temps, elles témoignent d'une forte opposition aux forces de polices. »

Que penses-tu des personnes qui tentent d’occulter l’importance de l’héritage de Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera ?
C’est un exemple du travail qu’il nous reste à abattre : nous devons nous opposer au whitewashing de l’événement historique qu’est Stonewall, qui le transforme en mouvement à prédominance blanche et masculine. S’opposer à ce type de manipulation historique nous est bénéfique à tous, parce que cela ouvre la réflexion au-delà des barrières des discriminations. Stonewall est un parfait exemple de point de convergence de l’Histoire américaine. Les émeutes sont à l’origine du mouvement gay, mais en même temps, elles témoignent d'une forte opposition aux forces de polices. Stonewall ne fait pas seulement partie de l’Histoire LGBTQ. Les émeutes font aussi partie de l’Histoire des personnes noires. Nous devons donc aussi travailler à ce qu'elles soient perçues dans toute leur complexité.

Tu mets beaucoup en avant l’intersection. Fréquemment, même dans le cas de James Baldwin et Lorraine Hansberry, la dimension queer de certaines personnalités noires et autres activistes est mise de côté de l’Histoire. Bayard Rustin, Angela Davis, Josephine Baker, etc. C’est presque comme si ces deux identités étaient opposées. Comment pouvons-nous travailler à la mise en lumière des identités queers et noires ?
Fanny Lou Hamer l’a déjà très bien dit, « Personne n’est libre tant que tout le monde n’est pas libre. » Donc quand on dit « Black Lives Matter », on doit bien entendre toutes les personnes noires. Comme Audre Lorde l’a très bien dit, « Sans communauté il n’y a pas de libération. » Et la notion de communauté n’est pas synonyme de l’effacement des différences. Nos différences doivent être célébrées. Ce qui exige que nous nous interrogions sur notre position au carrefour de ces différentes luttes.

« La question de savoir qui a jeté la première pierre est sans cesse débattue, mais ce n’est en réalité pas le sujet. Nous savons que les personnes qui ont initié l‘émeute étaient noires. »

Si ce n’est pas trop indiscret, as-tu réussi à réconcilier ton identité noire et ton identité queer ?
Je m’y suis plutôt habitué en fait, on est toujours à la recherche de moyens de communiquer de l’amour. On a besoin d’espaces ou on peut arriver en étant entièrement nous-mêmes et être reconnu. C’est l'histoire de toute une vie. En particulier dans un pays qui repose sur le racisme, l’homophobie etc… Je ne pense pas avoir réussi à réconcilier quoi que ce soit, mais j’ai appris à vivre dans la contradiction. Je pense que c’est là que commence l’activisme. Quand on est à l’intersection et dans les contradictions. Je me bats pour un monde meilleur, pour qu'on puisse tout simplement être qui on est, quoi que ça implique.

Et qu’aimerais accomplir avec le #BlackStonewall50 ?
Ce hashtag est une tentative de rappeler au public que, encore une fois, Stonewall est lié à la résistance des personnes noires. La question de savoir qui a jeté la première pierre est sans cesse débattue, mais ce n’est en réalité pas le sujet. Nous savons que les personnes qui ont initié l‘émeute étaient noires. Et ce n’est pas une coïncidence si l’émeute se produit en 1969, 4 ans après la naissance des Black Panthers, qui s’opposaient déjà aux violences policières. #BlackStonewall50 permet de replacer l’événement dans son histoire.

Quel conseil pourrais-tu donner à celles et ceux qui voudraient célébrer le mois des fiertés de manière plus engagée ?
La question ne devrait pas être : « de quoi es-tu fier ? » mais « à quoi résistes-tu ? ». S’il s’agit bien de résistance et de rébellion quand on parle de Stonewall, c’est ce que nous devrions honorer.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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