un nouveau docu raconte l'enfance gay, avant le coming out

Dans « Pédale ! », Sylvain Desmille raconte sa découverte de l'homosexualité, de la honte d'être différent jusqu'à la fierté de s'affirmer gay.

par Marion Raynaud Lacroix
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13 Juin 2019, 8:19am

« Je m’appelle Sylvain Desmille et je suis une pédale ». Cette affirmation, c'est celle qui ouvre et referme Pédale ! , le récit d'apprentissage d'un homosexuel élevé dans un village français des années 1970. C'est aussi celle qui sous-tend les 14 années embrassées par le film, de l'insulte - pédale, tarlouze, pédé, fiotte - jusqu'à sa réappropriation. Empêché par le regard des autres, la sensation d’être à la marge et l’habitude d’avancer masqué, Sylvain Desmille y raconte ses stratégies pour ne pas que l'on découvre ce dont il est vite accusé : être une pédale. Il y transmet aussi la joie de découvrir l'existence d'une communauté, bientôt décimée par l'arrivée du sida, toujours guettée par la haine mais fière dans sa liberté. Le destin d’un garçon « assez jeune pour avoir assisté à la révolution sexuelle mais trop jeune pour avoir pu y participer », témoin des mouvements féministes et de la dépénalisation de l’homosexualité. Celui d'un enfant différent, grandi par son expérience de l'altérité.

Votre dernier film portait sur les révolutions sexuelles des années 1970 mais n'avait pas la dimension subjective de Pédale !. Comment en êtes-vous venu à prendre la parole à la première personne ?
Dans Révolutions sexuelles, j'essayais déjà de faire intervenir des personnes qui avaient vécu les évènements dont ils étaient ensuite devenus spécialistes. Cette dimension de l'individu confronté aux événements m'intéresse particulièrement : j'aime tenter de voir l'histoire par rapport à ceux qui la subissent. Notre société valorise beaucoup la perception et il me semble que c'est une manière de faire redécouvrir l'histoire, notamment aux jeunes générations. D'autre part, la recrudescence d'actes homophobes en France ou à l'étranger qui a lieu depuis deux ans, m’a fait me dire qu'il était peut-être temps de prendre la parole en mon nom.

Votre film s’appelle « Pédale ! », c'est un mot qui court tout le long du film. Pourquoi était-ce important de vous saisir de cette insulte ?
On aborde souvent la question de l'homosexualité à travers le coming out mais on oublie que pour dire aux autres qu’on est homosexuel, il faut d'abord se le dire à soi-même - ce qui est particulièrement difficile en raison du regard social ou de l’interdiction de la loi. Se dire pédale, c’est opérer cette prise de conscience. Ma génération est arrivée à un moment charnière : d'un côté, il y a eu une réelle libération, notamment à partir de la dépénalisation de l’homosexualité en 1982. De l'autre, le sida a réactivé une homophobie qui s'était dissoute pendant les années 1970. Quand j'ai découvert qu'aux Etats-Unis, des groupes incitaient les gays à se réapproprier cette insulte, ça a agi sur moi comme une sorte de révélation. Entre gays, l'insulte est devenue un élément de référence pour s'identifier et pour essayer de se comprendre.

« Pour moi, le coming out, c'est un peu comme le bac : un rite initiatique fondamental dont on se fait toute une montagne et dont il faut ensuite s'émanciper. »

Le film traverse les difficultés du coming out. Qu’est-ce que ce moment symbolise pour vous ?
Pour moi, le coming out, c'est un peu comme le bac : un rite initiatique fondamental dont on se fait toute une montagne et dont il faut ensuite s'émanciper. Avant, il fallait « avouer » son homosexualité - il y avait quelque chose de moral, de religieux. Aujourd'hui, on la « dit » : cette simple évolution linguistique montre l’évolution des consciences. Evidemment, le dire à ses amis est moins chargé en symbolique que le fait de le dire à sa famille. Lorsque ça se passe bien, on se rend compte que cette terreur n'était pas grand chose. En revanche, un coming out qui se déroule mal est une agression homophobe qui laisse de graves séquelles. Dans mon cas, et je me rends compte que c'est celui de nombreuses personnes, j'ai essayé de m'intégrer encore plus socialement, de faire un maximum d'études – comme pour me prouver que j’étais capable de plus de choses qu'un hétéro. Quand j'étais en prépa, j'ai réalisé que la moitié de mes camarades étaient gays. Ce n'est pas anodin : il me semble qu’à travers les études, il y a l’idée de se préparer des parachutes au cas où le coming out se passerait mal.

Avez-vous le sentiment que les choses ont changé à ce niveau ?
Je crois que c'est aussi compliqué que ça l'était de mon temps. Penser qu'internet résout tout est faux. Je suis convaincu que la discrimination persiste - quand on est homosexuel mais aussi lorsqu'on est Noir, Arabe - et que la construction d'une identité, qu'elle soit sexuelle ou sociale est toujours très difficile dans un cadre de discrimination, même dans des milieux dits ouverts

La culture gay occupe une place importante dans votre film. Que vous-t-elle apporté ?
L'aspect culturel était une référence obligée pour construire mon identité. Cela passait par les livres interdits que j’essayais à tout prix de lire, que je mélangeais à d’autres avant de les emprunter en bibliothèque pour ne pas avoir l'air suspect. Il n'y avait pas internet, on cachait le fait que les gens étaient morts du sida : il fallait chercher la petite porte en permanence. Les livres m’ont permis de découvrir que l'homosexualité ne posait de difficultés que dans les sociétés qui l'interdisaient mais qu’historiquement, plein de sociétés l'avaient toléré – c’est une découverte qui m'a beaucoup aidé.

La révolution sexuelle américaine semble avoir beaucoup compté pour vous.
C'était une référence absolue : à la télé française, on regardait ce qui se passait ailleurs pour faire comme s'il ne se passait rien chez nous. À travers les Etats-Unis, on voyait que l’homosexualité pouvait transcender toutes les différences sociales - je pense d’ailleurs que c'est pour cela qu'elle a été si durement combattue. Il ne s'agissait pas seulement de contrevenir à un ordre naturel fantasmé mais à une organisation sociale : ouvriers et grands patrons, Noirs et Blancs pouvaient coucher ensemble dans une Amérique pourtant profondément ségrégationniste et discriminatoire. Cette dimension de la sexualité, tellement forte qu'elle arrivait à supprimer différents types de discriminations, a été une révélation.

Votre film se termine sur le souvenir de votre première Marche des Fiertés. Aujourd'hui, quel regard portez-vous sur ce défilé ?
Il me semble que les Gay Pride accompagnent l'évolution des sociétés. De très politiques, elles sont devenues plus commerciales mais je continue d’y voir un étalon de la tolérance d'une société. Lorsqu'il y a des descentes pour agresser les gens, c'est l'indicateur que quelque chose est en train de se passer, qu'on assiste à une rupture entre forces progressistes et courants réactionnaires. C’est un moment qui a beaucoup changé : avant, à la fin du défilé, tout le monde se prenait la main pour faire une minute de silence pour les victimes du sida. C’était un moment d'émotion déchirant : aujourd'hui, il y a toujours une minute de silence dans le cortège, les gens s'assoient mais le brouhaha persiste. C'est beaucoup moins intense et on voit bien que la question du sida ne touche plus autant qu'avant. À côté de ça, les dispositifs de sécurité ont été renforcés... Il y a deux ans, j'ai vécu comme une douche froide le fait de me dire qu'on célébrait la marche des fiertés entourés par un cordon de policiers.

Votre récit commence sur vos souvenirs d'enfant et se termine à vos 22 ans. Aujourd'hui, si vous pouviez vous adresser au petit garçon que vous étiez, qu'aimeriez-vous lui dire ?
Je lui dirais de se prendre un peu moins la tête qu'il ne l'a fait, de baiser encore un peu plus et plus tôt. Ça aurait pu être plus simple à pleins d'égards et à pleins de moments. Mais à cause des peurs sociales, j'ai perdu du temps.

Pédale ! fera l'objet d'une diffusion sur LCP-Assemblée nationale le 27 juin à 20h30, suivie d'un débat animé par Jean-Pierre Gratien dans le cadre de l'Emission Droit de suite.

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