Affiche du film « L'inconnu du Lac » d'Alain Guiraudie. © Tom de Pekin. 

tom de pekin dessine ses rêveries gay (en plein air)

Exposé dans le cadre du festival Loud & Proud, l'artiste Tom de Pekin nous a parlé des liens entre dessin, utopies sexuelles et politique.

par Matthieu Foucher
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03 Juillet 2019, 9:25am

Affiche du film « L'inconnu du Lac » d'Alain Guiraudie. © Tom de Pekin. 

Tom de Pékin a des fantasmes plein la tête et le coup de crayon coquin. Connu pour avoir dessiné l’affiche du film L’Inconnu du Lac, censurée par les mairies de Versailles et Saint-Cloud en juin 2013 (soit juste après l’adoption du mariage pour tous) car jugée trop explicite, l’artiste laisse depuis des années libre cours à ses rêveries érotiques sans se soucier de la bienséance… En reprenant des oeuvres de peinture classique pour y glisser des corps nus échaudés, Tom de Pékin nous « invite à la carte du tendre », selon ses propres mots, et laisse entrevoir un monde où le désir s’exprime sans barrière – et si possible en pleine nature. En attendant de pouvoir admirer ses oeuvres au festival Loud & Proud, où il tiendra un stand le 6 juillet à la Gaîté Lyrique, i-D l'a rencontré pour discuter avec lui des liens entre dessin, utopies sexuelles et politique.

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© Tom de Pekin. Série « Gay House », 2014.

La culture du cruising gay prend beaucoup de place dans ton œuvre. Que représente-t-elle pour toi ? Faut-il y voir une forme d’utopie ?

Elle me vient directement du paysage et de sa représentation, sur la façon dont nos corps se fondent et se mélangent dans ce décor lorsqu'on le vit ou qu'on l'invente. J’aimerais que mes dessins se rapprochent de l’univers des gouaches Napolitaines du 18e et 19e, c’est l'une des raisons pour lesquelles je suis aussi passé à la gouache. Ces peintures étaient destinées aux voyageurs, elles représentent l’éruption du Vésuve : ce sont des visions charmantes, fictives, fantasmées, inquiétantes qui me fascinent. Mes séries de dessins, décors montagneux, insulaires, le lac sombre, sont une forme d’invitation à investir les jardins, les parcs, le bord des rivières, les plaines et les montagnes, les bordures de mer et de lac, une proposition à se frotter au volcan, une invitation à la carte du tendre pour devenir des supers baiseurs de notre imaginaire.

Quand il n’est pas représenté de manière colorée et naïve comme dans la série « Gayhouse », le cruising apparaît de façon plus spectrale, peuplée de silhouettes pâles à connotation SM, comme dans « Le lac sombre ». Pourquoi cette obsession pour les cagoules ?

La cagoule, c’est un mix de deux passions d’enfant : l’une pour les récits de Fantomette, l’autre pour les des nationalistes corses qui intervenaient au même moment au journal télévisé, ils étaient cagoulés et déclamaient leur revendication via une voix modifiée, dans le style d’un personnage de Tex Avery enrhumé. Il s’est passé quelque chose dans ma tête dans ces moments-là qui ne m’a jamais quitté. Je me trouvais entre une fantômette, joyeuse, sexy, androgyne et asexuée et des créatures cagoulées aux voix étranges et menaçantes mais très attirantes. Je m’imaginais être un peu des deux. J’ai renoué avec cette passion pour la cagoule en m’intéressant au catch mexicain, puis avec le passage de la lutte sportive à la lutte politique, je la retrouve sous une autre forme à partir de la série « Le lac sombre ».

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© Tom de Pekin. Série « Le lac sombre », 2012.

Tu es connu pour avoir dessiné l’affiche de L’Inconnu du Lac , qui avait fait scandale à l’époque. T’attendais-tu à de telles réactions ? As-tu le sentiment d’assister à un retour de l’ordre moral ?

Non, je ne m’attendais pas à de telles réactions ni à cette récupération. Ce sentiment de retour de l’ordre moral, j’ai commencé à le ressentir dès le début des années 2000 : c’est pour cette raison que je me suis lancé dans ce que j'ai appelé « le coloriage au secours de l’ordre moral » - un projet participatif qui prend la forme d’une exposition d’affiches sérigraphiées à colorier ou recolorier. J’ai souvenir qu’étant enfant, le coloriage était un moyen de données des leçons de moralité par la classification des choses et des humains par repères colorés. Les participants sont invités à intervenir sur des images naïves à la sexualité suggestive et démonstrative, elles illustrent différents sports et s’accompagnent de jeux textuels ainsi que d’un clip à notion pédagogique, Pine Pong, co-réalisé avec The Brain, qui accompagne cette séance.

Ton nom fait directement référence à l’artiste Tom of Finland, dont les dessins érotiques ont fortement influencé la culture gay. Peux-tu nous en dire plus sur la façon dont il t'inspire ?

Lorsque j’ai commencé en 2000 avec le petit ouvrage sérigraphié Rêve au cul, j’ai adopté le nom de Tom de Pékin pour établir une filiation avec l’univers homoérotique et pornographique de Tom of Finland et mettre en lumière le parcours éditorial qui m’avait amené, de 1993 à 2000, jusqu’à Pékin. Au début de mes recherches, je me suis intéressé à la relation texte/images, à la réappropriation des corps et des images, et aux détournements des codes visuels qui conditionnent notre vie sociale. C’est dans cette perspective que je me rapproche de Tom of Finland, dont tout l’univers fantasmé est orienté vers cette même démarche : il découpait des images dans des magazines, les sortait de leur contexte pour les détourner en les redessinant. Avec une bonne dose d’humour, il transformait la figure de l’oppresseur dominant en aventures de pédés hyper sexualisés.

Tu es aussi très imprégné de peinture classique. Quelle influence a-t-elle sur ton travail ?

Ma rencontre avec la peinture classique remonte à mes premières années d'internat dans un lycée technique. Je pensais vivre une vie plus ouverte en me retrouvant pensionnaire dans une grande ville mais malheureusement, c’est tout le contraire qui s’est passé : les élèves se refermaient à toutes les propositions libertaires proposées par la plupart de nos profs issus de Mai 68. Parler du divorce, de l’avortement et de la sexualité ne suscitait que peu d’intérêt chez eux. De mon côté, j’étais de plus en plus mal à l’aise avec l'indifférence réactionnaire de mes congénères, qui pouvaient se révéler dangereux s’ils s’apercevaient que vous sortiez du lot – lire des romans était déjà suspect. Je cherchais à fuir cette ambiance. J'ai trouvé la solution pour m’en extraire lorsque mon prof de dessin nous a amené au musée des beaux-arts. J'y ai vite vu un refuge : je pouvais le fréquenter gratuitement sans rencontrer aucun élève de l’internat. Petit à petit, une amitié s’est nouée avec la peinture.

Pourtant, tes dessins ont quelque chose de très pop...

C'est en étudiant des chefs d’œuvre de la peinture classique à partir de diapositives décolorées – dont la plupart étaient devenues roses avec le temps – que je suis allé vers un univers plus pop. Depuis quelques années, je renoue avec cette expérience salvatrice de ma période lycéenne avec la série de dessins « Poussinade » que je réalise au Louvre à partir de peintures de maître du 17e et 18e, où je donne à voir une vie nocturne, fantasmée, mystérieuse et sexualisée des œuvres. J’aime penser qu’une œuvre picturale est réussie si elle a la générosité de me proposer un endroit, un coin précieux où je peux imaginer faire des rencontres sexuelles, derrière un rocher, dans un pré, au bord d’un lac, au creux d’une forêt…

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© Tom de Pekin. Série « Gay House », 2014.
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© Tom de Pekin. Série « L'Ile de la Réunion », 2019.
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© Tom de Pekin. Série « Sortie du Soir »
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© Tom de Pekin. Série « Gay House », 2014.

Matthieu ne dessine pas mais il est sur Twitter .

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