Seoul Touch Up via Instagram

jeune et sud-coréenne, je veux échapper à la chirurgie esthétique

Motivés par l'envie de s'élever socialement, de booster leur carrière ou de trouver le partenaire idéal, de plus en plus de Sud-Coréens recourent au bistouri pour atteindre les normes de beauté dictées par l'Occident.

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08 Avril 2019, 11:22am

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On dit souvent que ce qui reste après une rencontre, c’est la première impression. Et que les yeux, plus que n’importe quel autre trait, jouent un rôle déterminant. La règle s'applique tout particulièrement en Corée du Sud, dans une société obsédée par le regard des autres où un physique attirant se révèle être un atout économique, mais aussi un paramètre valorisé dans absolument tous les domaines de la vie. C'est sans doute la raison pour laquelle les Sud-coréens sont de plus en plus nombreux à avoir recours à la chirurgie esthétique.

La plupart d'entre eux naissent avec de petits yeux et des paupières sans pli. Culturellement, ce trait a fini par être considéré comme un défaut physique à force d'être comparé aux yeux de type occidentaux, perçus comme plus attirants. Conséquence : se faire opérer pour se distinguer sur un marché coréen du travail extrêmement compétitif est désormais un recours de plus en plus « banal » . À vrai dire, avec près d’un million d’opérations par an, la Corée du Sud possède le ratio de procédures esthétiques par habitant le plus élevé au monde. Au moins une femme sur trois s'est déjà fait opérer. La procédure la plus demandée ? Le dédoublement de paupière (répondant également au nom barbare de blépharoplastie), qui relève désormais quasiment du passage obligé en Corée du Sud. C’est une épreuve que de nombreuses filles – ainsi qu’un nombre croissant de garçons – entreprennent entre l’obtention du baccalauréat et le début de l’université.

D’origine coréenne, je mentirais si je disais que je n’avais pas, moi aussi, caressé l’idée de passer sur le billard. Avant la puberté - l’époque où je vivais encore dans l’ignorance des standards de beauté occidentaux - ma paupière simple bien dessinée était la caractéristique physique qui m’était la plus chère. Mais lorsque j’ai emménagé aux États-Unis à l’âge de 11 ans, ma perception a drastiquement changé. Si les complexes sont monnaie courante au cours de l’adolescence, traverser la puberté en étant l’une des seules élèves asiatiques de toute mon école s'est révélé être un défi particulièrement éprouvant.

Peut-être avais-je intériorisé les notions de supériorité occidentale si profondément enracinées dans l’inconscient collectif coréen... Toujours est-il que ma face plate et ronde, ma peau jaune, ma petite silhouette et mes yeux bridés me semblaient particulièrement prononcés, et loin d’être séduisants. Je me vois encore, scrutant les reflets de mes camarades de classe blanches dans le miroir des toilettes des filles, admirant leurs peaux translucides, leurs yeux de poupée Barbie, leurs cils recourbés et les courbes de leurs corps. Même leurs boucles blondes ou brunes semblaient supérieures à mes cheveux noir de jais.

L’opération elle-même implique qu’un docteur fasse soit une incision complète, soit utilise la méthode de suture, qui consiste à poinçonner des trous sur la paupière, qui sont ensuite suturés ensemble pour créer un double pli sur la paupière supérieure. Si cela peut vous sembler repoussant, dans la capitale mondiale de la chirurgie esthétique, élargir ses yeux est devenu tellement banal qu'on ne considère même plus l'opération comme un acte sérieux. Dans l'esprit des gens, il s'agit désormais d'une simple procédure cosmétique, un peu comme le Botox.

L’engouement suscité par le dédoublement de paupière est sans précédent : la guérison est assez rapide, le coût peu élevé, la procédure peu invasive – du moins, aussi peu que la chirurgie esthétique puisse l’être – et la transformation (radicale) est quasi systématiquement garantie. En Corée du Sud, où les gens sont hyper conscients de l’image qu’ils renvoient et de l’opinion des autres, votre valeur individuelle et votre statut social sont largement définis par l’université que vous fréquentez, votre profession/carrière, votre conjoint, et votre fortune – l’apparence désirable fait bien sûr partie de cet écosystème. L’opération ne fait qu’agrandir les yeux, mais on lui prête le pouvoir d'illuminer le teint. Le désir d'homogénéité de la société coréenne a conditionné ses citoyens à ne viser qu’un seul standard de beauté très strict, même s’il est, pour certains, totalement à l’opposé de leurs traits naturels.

Les choses deviennent encore plus intéressantes lorsqu'on se penche sur les statistiques. Selon le Service Coréen d’Information Statistique (KOSIS), 99% des femmes qui ont entrepris une chirurgie esthétique l’ont fait pour des raisons cosmétiques, et 41% d’entre elles citent la vanité comme principale motivation. Pour les hommes, en revanche, la motivation principale se répartit équitablement en quatre catégories : la vanité, le manque de confiance en soi, la satisfaction personnelle et la volonté d'améliorer sa situation professionnelle. À Séoul, les pubs « avant/après » pour la chirurgie esthétique sont désormais inévitables sur le chemin du travail, et les célébrités qui ont subi des opérations telles que la blépharoplastie sont unanimement célébrées pour leur « beauté », normalisant ainsi cette transformation.

Lorsque vous êtes le produit d’une société aussi obsédée par l’apparence, transformer votre physique afin de « régler » vos problèmes ne semble pas si drastique que ça. Je comprends parfaitement ce qui pousse tant de gens vers cette opération. Au fil des années, j’ai rencontré nombre de Coréens et de Coréens-Américains qui s’étaient fait opérer, pour des raisons diverses et variées. Une de mes amies, alors en première année de fac, pensait qu'elle ne trouvait pas de petit ami à cause de son physique tandis qu’une autre, qui avait attendu le milieu de la vingtaine pour sauter le pas – un cadeau qu’elle s'était fait après avoir été acceptée en master – confiait avoir toujours été énormément complexée par ses yeux longs et étroits. Je connais aussi des filles qui se sont fait opérer plusieurs fois dans l'espoir que leurs yeux paraissent plus grands - parce qu’apparemment, plus c’est grand, plus c'est beau.

Si je n’avais jamais quitté la Corée, peut-être aurais-je également succombé à la pression sociale, mais je n’ai jamais sérieusement envisagé de me faire refaire les yeux, même adolescente, lorsque mon estime de moi était au plus bas. Mon visage est intrinsèquement lié à mon identité – l’idée de l’altérer pour me conformer aux normes sociétales de beauté m’a toujours semblé ridicule. C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi de ne pas adopter de nom américain, comme le font beaucoup d’immigrants désireux d’être assimilés à leur pays d’adoption : faire disparaitre cet élément capital ne m’intéresse tout simplement pas, pas plus que ne m’intéresse l’idée de contribuer davantage à l’homogénéité de la société coréenne.

Heureusement, il semblerait qu’à l'horizon, un changement se profile. L'émergence récente des mouvements pour les droits des femmes et la percée de #MeToo en Corée du Sud ont ouvert la voie à « Escape the Corset » (ou #탈코르셋 ), un soulèvement de femmes dénonçant des standards de beauté coréens absolument irréalistes, souhaitant mettre un terme à l’idée selon laquelle les femmes devraient consacrer des heures interminables et des sommes folles à leur beauté afin d’adhérer à un idéal hors d'atteinte. Photos de palettes de maquillage détruites, vidéos de démaquillage, rituels de rasage de cheveux devenues virales... elles sont indiscutablement en train de troubler le système, et j’espère que leur travail aidera les gens à s’interroger sur leur propre dépendance à la chirurgie.

Attention : je ne nie pas qu'il soit parfaitement possible de porter du maquillage et de se faire opérer tout en étant féministe ; mais je pense que la véritable émancipation n’aura lieu que lorsque tout le monde aura accepté qu’il existe plus d’une définition de la beauté.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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