le motorola à clapet est de retour : nostalgie, angoisse ou rédemption ?

L'emblème d'une époque pré-instagram fait son grand retour cette année.

par Mahoro Seward
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04 Février 2019, 11:48am

Sans doute motivée par cette photo de Daniel Day-Lewis envoyant un texto sur son téléphone à clapet dans Central Park, la marque Motorola a annoncé son projet de re-sortir le Motorola RAZR – aka l’inséparable compagnon à clapet de Paris Hilton dans les années 2000. Naturellement, l’objet a subi un lifting afin de restaurer sa gloire passée. Il est désormais pourvu d’un écran tactile rétractable, d’un ersatz de Touch ID et d’un prix de.... 1500$ – la nostalgie coûte de plus en plus cher. Mais cela suffira-t-il ? Beaucoup de choses ont changé depuis le lancement du téléphone en 2004.

Une éternité semble séparer 2004 de 2019. En 2004, Blink 182 vendait plein d'albums et Pete Doherty incarnait le spleen des proto-baby rockeurs, statut qui le plaçait parmi la liste des célébrités les plus cool selon NME, alors encore considéré comme un indicateur fiable. À cette époque, les gens allaient encore à Camden pour s’amuser et pour écouter des mecs squelettiques jouer de la guitare dans des bars tamisés. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut regarder des mecs blancs anémiés faire la moue et gémir sur de « l’indie-rock », sauf s’il s’agit d’un défilé Celine.

Désormais, nous avons la techno, de la musique sur laquelle nous pouvons passer nos dimanches à danser dans d’anciens entrepôts industriels d’Europe centrale gardés par des videurs capricieux aux visages tatoués. Mais étant donné qu’entre Hedi et The Kooples, le « look Doherty » n’en finit pas de revenir depuis qu’il est apparu, je pense qu’il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un téléphone girly puisse également faire son comeback.

2004 a également vu naître un autre mastodonte technologique, qui aura des effets bien plus insidieux sur la vie moderne que l’humble RAZR. En février 2004, Mark Zuckerberg, alors encore un étudiant d’Harvard au teint blafard, lance Facebook, pour pouvoir cataloguer les photos et les informations « de base » de ses camarades. S’en suit une assez longue histoire jusqu’à aujourd’hui, mais pour faire court : Zuckerberg exploite nos données depuis 15 ans. Doté d’un arsenal qui comprend cette plateforme originelle, mais aussi WhastApp et Instagram, le conglomérat a une mainmise sur les communications globales que Motorola ne pourrait même pas égaler dans ses rêves les plus fous. Je veux dire, il y a de fortes chances que vous lisiez cet article après avoir cliqué sur un lien sur l’une des applications susmentionnées. Ceci dit, vu que chaque photo que vous mettez en ligne ou message que vous envoyez est probablement utilisé pour un éventuel futur clonage de masse, peut-être est-il temps d’investir dans un téléphone avec une connexion internet plus faible.

Facebook n’a pas constitué le seul moment internet remarquable de cette année. C’est en 2004 qu’a été lancé k-punk – le blog de feu Mark Fisher, le « John Berger post-rave ». Jetez-y un coup d’œil quand vous pourrez, c’est bien trop exhaustif et fascinant pour le détailler ici, mais entre 2004 et 2016, k-punk a globalement changé la façon de faire de la critique pop-culturelle contemporaine avec ses posts urgents et acerbes qui enfoncent Dido, The Hunger Games, et le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. Fisher pouvait proposer une grille de lecture contre-Nietzschéenne à la victoire de Chantelle Houghton dans Celebrity Big Brother aussi facilement qu’il pouvait dire de l’album de Rihanna A Girl Like Me qu'il « maintient la possibilité utopique d’une musique noire libérée du poids mort et phallique du hip-hop » et décrire le titre « SOS »comme une célébration de la dépendance amoureuse.

Ce blog a également posé la notion de « réalisme capitaliste », « l’idée répandue que non seulement le capitalisme est le seul système politique et économique viable, mais aussi qu’il est désormais impossible ne serait-ce que de lui imaginer une alternative cohérente ». C’est un sentiment que j’ai pu expérimenter avec force quand, récemment, sur un vol court-courrier de British Airways, j’ai dû payer pour un putain de sandwich Marks & Spencer – eh oui, les jours merveilleux de l’aviation sont loin derrière nous, désormais, les masques à oxygène sont pratiquement payants. Mais en établissant ce cadre idéologique, il a aussi montré les craquelures dans ce vernis qui se veut parfait, nous laissant ainsi espérer la possibilité d’une existence hors des limites du capitalisme. Et Dieu sait que nous avons grand besoin d’espoir ces jours-ci. Je veux dire, les choses n’étaient déjà pas brillantes à l’époque avec un George W. Bush fraîchement réélu et un Tony Blair qui semblait plus déterminé que jamais à plonger le monde dans l’hiver nucléaire. Mais la politique est un monde réfractaire au changement, et nous en sommes toujours au même point, pris dans une vague nationaliste du Royaume-Uni au Brésil, en passant par la France. Un mouvement mené par des despotes plus déterminés que jamais à faire plonger le monde dans un nouvel hiver politique glacial.

Mais laissons de côté les feux de l’Enfer un instant : même si beaucoup de choses ont changé, presque autant semblent être restées les mêmes, et nous sommes totalement pour. Pour être francs, des tendances datant de 2004 bien plus improbables ont déjà fait leur retour : si Ariana Grande peut raviver la mode des tatouages japonais mal énoncés, alors il y a sûrement une place quelque part pour un RAZR nouvelle génération. Certes, il y a quelques éléments que Motorola va devoir soigneusement faire oublier, comme, par exemple, cette petite collaboration avec Dolce & Gabbana ; mais mes bras sont grands ouverts : Hello again, Moto !

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