de quoi l'actrice de « ça » peut-elle bien encore avoir peur ?

Sophia Lillis brille à l’écran dans la nouvelle adaptation ciné du roman d’horreur de Stephen King, « ÇA ». Aussi talentueuse à l’écran que déterminée et pince-sans-rire dans la vie, l’actrice de 15 ans gagne à être connue.

par Jack Sunnucks
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21 Septembre 2017, 12:02pm

Cet article a été initialement publié dans le n°349 d'i-D, The Acting Up Issue, Automne 2017.

La nouvelle adaptation ciné de ÇA est enfin sortie, et une scène du film nous a particulièrement marqués. Etonnamment, ce n'est pas l'une de celles qui mettent en scène le terrifiant clown Pennywise, occupé à aspirer l'âme d'adolescents innocents. Non, celle-ci fixe le personnage de Beverly Marsh, joué par l'actrice américaine de 15 ans Sophia Lillis, debout devant le miroir de sa salle de bain.

Aussi simple soit-elle, cette séquence est emplie d'une tension, de l'anticipation qu'on en fait. On attend, accrochés au siège, de voir du sang s'échapper de l'évier en flots nourris de sang – l'une des images les plus choquantes de la première adaptation du roman de Stephen King. Au lieu de ça, Beverly s'arme d'une paire de ciseaux et se coupe radicalement les cheveux, sans hésiter ni cligner de l'œil. C'est une scène inattendue, qui se passe de sursauts et d'artifices effrayants, mais qui dévoile malgré tout une forme d'horreur silencieuse et poignante que l'on doit entièrement à l'incroyable talent d'actrice de la jeune native de Brooklyn, Sophia Lillis. « Je tombe toujours sur ce genre de rôle, explique la jeune fille, dont l'alter ego à l'écran subit autant les foudres d'un père abusif que les tours malheureux d'un clown sadique. Cette scène, c'était l'idée d'Andrès Muschietti, le réalisateur. Il m'aimait bien avec les cheveux courts, mais les producteurs les préféraient longs. Alors il a dit ''Je vais lui laisser les cheveux longs, mais elle les coupera au bout de deux scènes''. »

Collier appartenant à la styliste.
Boucles d'oreilles appartenant à la styliste.

ÇA, le film, s'approche beaucoup plus du livre de Stephen King que ne le faisait le téléfilm culte des années 1990, avec un Tim Curry traumatisant dans le rôle du clown. Ici, les pérégrinations du casting adolescent prennent beaucoup plus de place et d'importance que les tactiques de leur tortionnaire. « Tous les rôles que je joue ont une saveur particulièrement dramatique, avec une mère décédée, une mère qui m'abandonne, un père abusif… constate Sophia sur le ton de la plaisanterie, en repensant à ses rôles dans le court-métrage The Lipstick Stain (2013) ou dans la série HBO Sharp Objects. Peut-être qu'un jour j'aurais le droit à un personnage heureux ! » Peut-être surtout que Sophia possède un talent tout particulier pour exprimer subtilement des émotions très intenses. En adoptant un jeu d'acteur très intériorisé, la jeune fille parvient à dire autant avec ses yeux qu'avec ses lignes de dialogue, ce qui fait d'elle le choix idéal pour jouer des personnages féminins et tourmentés dont la nuance s'échappe bien au-delà de 15 années de vie. « J'ai beaucoup de choses en commun avec Beverly, assure-t-elle. Dans la manière qu'elle a de gérer ses émotions et ses connexions aux autres. »

Boucles d'oreille et chaussures appartenant à la styliste.

Tout le film s'articule autour de l'amitié partagée par ce groupe de marginaux qui forment entre eux le « Losers' Club » du lycée ; du bavard Richie (Finn Wolfhard) au solennel et renfermé Bill (Jaeden Lieberher). Berverly est la colle, le lien qui maintien tout ce petit monde ensemble. Un petit monde qui est aussi un peu amoureux d'elle, évidemment. « Ils étaient tous très sympas, raconte-t-elle des autres acteurs. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre, j'étais la seule fille du groupe. J'avais peur que ce soit un peu gênant, mais finalement pas du tout. » Seule lumière au bout du tunnel qu'est ce film macabre, le lien d'amitié visible à l'écran entre ces « Losers » a été sérieusement voulu et travaillé par Muschietti, qui encourageait les ados à se côtoyer hors écran pour rendre leurs relations crédibles devant la caméra. « On passait du temps ensemble, dehors, en vélo, à s'amuser. On a partagé une expérience tous ensemble, et je pense que ça n'a fait que renforcer nos liens à l'écran. »

Sophia a découvert l'amour du jeu grâce à son beau-père, qui lui a demandé de jouer dans le projet final du cours de cinéma dans lequel il était inscrit. En plus de prendre des cours au théâtre Lee Strasberg de New York et au Film Institute depuis l'âge de 7 ans, d'apparaître sur scène dans Le Songe d'une nuit d'été à 14, Sophia a eu une enfance assez créative. « J'ai grandi en regardant beaucoup de films français, dit-elle de son éducation cinématographique. Ils avaient tous des fins horribles. Je suis aussi une grande fan de Bill Murray : j'adore Un jour sans fin et Lost in Translation. » La mention de Murray n'a rien d'étonnant : ils ont en commun un détachement quasi ésotérique. On ne sait jamais trop si Sophia blague, si elle est complice d'une blague ou en prépare une nouvelle. Impassible, la jeune fille se souvient des 12 heures d'affilées que le casting à dû passer à hurler devant un fond vert : « Je crois que les gamins étaient émotionnellement à bout. Quand nous avions tourné une scène qui se révélait bonne, au lieu de dire 'cut', Muschietti nous disait à tous de cracher. Au début, nous étions gênés mais ça a fini par devenir une habitude. » Une fois le crachat effectué, Muschietti avait une autre activité pour aider le groupe à récupérer de sa journée : le karaoké. « Il est très doué », assure-t-elle de ses reprises de Boney M.

Tourner la scène d'horreur de la salle de bains a été un autre temps fort de son rôle (SPOILER : il y a du sang absolument partout) . « C'était vraiment quelque chose, lance-t-elle en souriant . Il y en avait partout sur les murs, et partout sur moi ! » C'est aussi l'un des rares moments à ne pas faire appel à l'imagerie de synthèse.

En ce qui concerne la suite, Sophia travaille déjà sur un projet tout aussi intense : la série télévisée Sharp Objects avec Amy Adams dans le rôle d'une femme renvoyée dans sa ville d'origine pour enquêter sur un meurtre horrible. « J'espère faire de la comédie un jour, histoire d'explorer des aspects un peu plus joyeux de la vie », implore-t-elle ironiquement. Sophia jongle entre sa jeune carrière d'actrice et l'école, ce qui pourrait sembler horrible vu de l'extérieur, mais qui ne l'angoisse absolument pas. « Rien ne me fait vraiment peur, conclue-t-elle. Avant, j'avais la phobie des araignées, mais c'est derrière moi. Ma plus grande peur est probablement l'échec, je ne supporte pas la simple idée d'échouer. » Pourtant, l'échec ne semble pas être dans les cordes de Sophia, sa performance dans la peau de Beverly étant l'un des plus beaux débuts de carrière récemment observés au cinéma. « J'ai eu beaucoup de chance, dit-elle lorsqu'on lui demande quel conseil donner à de jeunes comédiens qui n'ont pas la chance de tourner avec Bill Skarsgård ou Amy Adams. « Je crois que je leur dirais que tout le monde en passe par là. Et que ça s'améliorera ! »

Boucles d'oreille et chaussures appartenant à la styliste.

Credits


Texte Jack Sunnucks
Photographie Collier Schorr
Direction mode Alastair McKimm

Coiffure Holli Smith, Art Partner. Maquillage Dick Page, STATEMENT Artists. Manucure Natalie Pavlovski, Bridge Artists avec CHANEL Le Vernis. Scénographie Kadu Lennox, Frank Reps. Assistance photographie PJ Spaniol, Erik Snyder et Jarrod Turner. Assistance stylisme Lauren Davis et Sydney Rose Thomas. Assistance coiffure Kelsey Morgan. Production Felix Frith et Evan Schafer.

Sophia wears all clothing Prada.

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