© Basti Schulze

octo octa, la dj qui fait trembler les basses et résonner les corps

À l'occasion de la sortie de son nouvel album « Resonant Body », i-D a rencontré la dj américaine Octo Octa pour parler de dance, de catharsis et de transition.

par Patrick Thévenin
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12 Septembre 2019, 11:27am

© Basti Schulze

Il aura fallu une dizaine d'années à la DJ américaine Octo Octa pour mettre tout le monde d’accord. Ses mixes découpés, affutés comme des couteaux où se mélangent breakbeat, UK house 90’s et piano rave communiquent un sens de la danse et de la communion des corps auquel il est impossible de résister. Idem pour ses trois premiers albums, ainsi que pour ses singles en forme de plongées dans une house à la fois nostalgique, mélancolique et intime. Née à Chicago, grandie dans le New Hampshire, Octo Octa revient avec l'album « Resonant Body » : un prolongement du travail d’autofiction et de transformation initié avec ses trois premiers disques, comme un écho à son processus de transition.

Tu écoutais quoi enfant comme musique ?

Celle des jeux vidéo, de ma Gameboy et de ma Super Nintendo. C’est la première fois que je ressentais une telle fascination pour une musique. Mais j'ai eu une révélation vers l'âge de 13 ans quand j’ai découvert la drum & bass.

Comment as-tu découvert la culture club ?
Oh, pas avant d’aller faire mes études à New York, vers l'âge de 20 ans. Je venais d'un endroit où il n’existait pas de club au sens propre, mais plutôt des bars où passait la musique des charts de l’époque. Je suis arrivée à New York à la fin de l’âge d’or de la house new-yorkaise et des super clubs - le Cielo résistait encore, mais n'était plus que l’ombre de lui-même. La politique de nettoyage menée par le maire Giulliani avait laissé des traces. Mais en même temps, la ville était pleine de lieux improbables et minuscules, des endroits où régnait le bordel le plus complet et où tout le monde pouvait prendre les platines à un moment.

Tu avais déjà commencé à mixer ?
Un jour, j'ai assisté à un concert plutôt punk, dont je suis sortie fascinée par un groupe qui faisait de la musique avec seulement deux synthés et une boite à rythme. Avant ça, j'imaginais bêtement que tous les morceaux étaient produits dans des gigantesques studios auxquels je n’aurais jamais accès. Je me suis donc acheté quelques machines, j’ai commencé à tâtonner et à partir de 18 ans, j’y passais la plupart de mon temps libre.

Tu aurais imaginé en faire ton métier un jour ?
Jamais ! J’ai attendu dix ans avant d’envoyer mon premier track à un label, il m’a fallu prendre confiance en moi, me sentir légitime. Même après la sortie de mon premier titre, et les retours positifs qui ont suivi, je ne me suis pas dit pour autant : ça y est j’appartiens à la scène club. J’ai mis du temps à réaliser qu’il ne s’agissait pas uniquement de jouer des disques les uns après les autres, qu'il y avait là un mode d’expression plus global dont j’avais besoin. La plupart des gens vont d'abord en club pour s’amuser. Pour moi, en tant que queer et transgenre, c’est un lieu où je peux m’exprimer, être enfin moi, sans qu’on ne me le fasse remarquer ou qu'on me l’interdise. J’aime la notion de sanctuaire que peuvent représenter les clubs.

Que penses-tu de la notion de safe space dont on parle beaucoup aujourd'hui ?
La majeure partie des clubs ont la capacité d'être des safe places, mais il ne suffit pas d’accepter les queers et les transgenres, ou d’inviter un DJ LGBT+, pour être safe. C’est plutôt une question d’éducation, que ce soit auprès du physio, du personnel de sécurité, des barmen, bref de tous les gens qui y travaillent. J’aime penser que les clubs sont potentiellement des lieux safe pour tous et toutes, ils doivent juste y mettre du leur.

Octo Octa, ça vient d'où ?
J’ai pris ce nom vers quatorze ans quand j’ai commencé à produire, j’étudiais la linguistique au collège et j’adorais les suffixes. Le fait que celui-ci se décline au masculin comme au féminin me fascinait sans que je me l’explique. Je ne me rendais pas forcément compte de la symbolique du terme, c’était plus de l’ordre de l’inconscient. A cette époque, je me posais des questions sur mon identité sans pouvoir y répondre vraiment. Certains pensent que transitionner c’est aller d’un point A à un point B, mais c’est bien plus complexe, c’est une évolution permanente, une somme de détails qui prennent sens au fur et à mesure.

Tes albums sont très autobiographiques, et témoignent des étapes de ta transition. La musique électronique peut être une forme de catharsis ?
J’ai conscience qu’on vit dans une culture où le single est un passage obligé, et où l’album n’a plus la même vocation sacrée. Mais ça reste un medium important qui, contrairement à un single, dit quelque chose de toi et de ta vision du monde. Mes premiers albums ont été une forme de documentation personnelle de ma transition, au fur et à mesure. Between Two Selves tournait autour de la symbolique de ma transidentité, Where Are We Going était une forme de coming out et une anticipation de la façon dont j'allais devoir gérer tout ça.

Ton nouvel album s’inscrit dans cette lignée ?
Totalement. C’est un disque plein de joie et d’intensité, qui correspond à ce que je vis en ce moment. Aujourd’hui j’ai deux partenaires dans ma vie, et nous vivons ensemble. C’est sources de plein de choses simples, une combinaison de joie, de félicité, d’amour, de confiance, de sérénité...

C’est pour ça que ce disque sonne comme le plus joyeux que tu aies fait à ce jour ?
Oui, c’était vraiment le but. Pendant longtemps, j’ai composé des morceaux empreints d’une certaine tristesse. Je me suis dit qu’il était temps de produire des disques plus optimistes. Cet album, c’est d’abord l’histoire d’une libération, j’y raconte comment j’ai réussi à échapper à mes angoisses et c’est certainement pour ça qu’il est plus positif que les autres. C’est une plongée dans la bulle de bonheur et d’auto-acceptation que je vis aujourd’hui.

Tu joues uniquement en vinyles, pourquoi ce choix ?
J’aime énormément le contact avec l’objet physique, c’est une sensation que je ne retrouve avec aucun autre support pour l’instant. Et puis ma mémoire est essentiellement visuelle pour chaque vinyle : je me souviens où je l’ai acheté, qui me l’a donné ou conseillé, la face qu’il faut jouer, là où commence le break… Je suis aussi très soucieuse du rendu sonore, j’emmène toujours avec moi mes cellules vinyles. Mais surtout, j’adore la gestuelle du DJ, cette façon de gérer le vinyle d’une main, pendant que de l’autre tu tournes les knobs de la platine. J’aime l’aspect physique de notre métier. Jouer en vinyle, ça force aussi à sélectionner une partie infime de sa collection, rien à voir avec tous ces Djs qui débarquent avec 2000 titres sur une clé USB.

Tu as l’air d’aimer la prise de risque. Il t’est arrivé de vider un dancefloor ?
Évidemment ! Ça fait assez longtemps que je mixe pour savoir que ce sont les risques du métier ! Parfois le public n’est pas très curieux, il attend de toi que tu joues à l’exacte identique le mix que tu as posté sur ton Soundcloud ou celui que tu as joué à la dernière Boiler Room. Tous les Djs ont vidé un dancefloor au moins une fois dans leur vie. Et je pense que c’est un bon apprentissage !

Octo Octa « Resonant Body » (T4T LUB NRG)

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