comment je suis devenu le photographe personnel de ma popstar préférée

Ils suivent The 1975, Dua Lipa et Rita Ora partout dans le monde, et ils nous ont raconté la magie et les difficultés de leur métier.

par Douglas Greenwood
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30 Août 2019, 10:59am

Lorsque nous rencontrons Ronan Park à Londres, il revient tout juste de l’aéroport et d'un voyage de 26 heures. Sa dernière mission l’a mené au Japon et qui sait sur quel hémisphère il se trouvera la semaine d’après. Le jeune homme de 21 ans change de fuseau horaire tous les jours, un coup en Asie, le lendemain en Suisse... Puis il y a le retour à la maison. Brutal. Son métier ? Ronan suit une popstar partout où elle se rend, armé d’un appareil photo pour documenter ses moindres faits et gestes.

À l’inverse des paparazzis qui capturent des moments de la vie privée des popstar de la manière la plus invasive qui soit, une poignée de photographes sont employés pour documenter leur intimité, en toute légalité. On les appelle les photographes personnels. Beaucoup, comme Ronan, ont été choisis au hasard, dans la fosse d'un concert par exemple, et jouissent aujourd’hui d’une proximité inédite avec les popstars qu’ils suivent partout en tournée, aux quatre coins du monde.

Il n’existe aucun prérequis pour faire ce métier : il suffit d’aimer la pop, les voyages interminables et savoir prendre de bonnes photos. Lorsque Ronan avait 17 ans, il a simplement postulé pour obtenir un pass photo à l’occasion d’un concert d'Ellie Goulding. La chanteuse a remarqué ses photos après le concert, et le tour était joué.

« Je n’ai pas eu de nouvelles pendant un an. Puis un jour, sa manageusse m'a appelé alors que je dormais encore, raconte-t-il à i-D. Un numéro inconnu est apparu sur mon écran, donc je n’ai pas décroché. J’ai ensuite reçu un texto dans lequel sa manageuse me demandait en toute simplicité de me rendre en Norvège le lendemain pour photographier la tournée d’Ellie. » Une opportunité que Ronan a failli louper. « Maintenant, dit-il, je réponds toujours au téléphone ».

Le chemin qu'a suivi Pixie Levinson pour devenir la photographe personnelle de Dua Lipa est un sensiblement différent : « Dua et moi étions amies avant que nous ne commencions à travailler ensemble, » raconte-t-elle. Pixie connaissait un peu le monde de la photographie : elle a étudié au London College of Fashion et entamait une carrière de mannequin avant de se mettre à suivre Dua Lipa. « C'était le tout début de sa carrière. Je suis revenue de Londres et elle n'avait pas de photographe à l'époque, elle m'a donc demandé de travailler avec elle. C'était il y a trois ans, et on ne s'est pas séparé depuis. »

Jordan Hughes, qui passe maintenant sa vie en tournée avec The 1975, a connu débuts similaires à Ronan. Adolescent, il amenait son appareil jetable aux petits concerts punk qui se jouaient dans sa ville natale de Birmingham, développant peu à peu un oeil pour les images convoitées par les groupes. Il finit par déménager à Londres pour changer d'air, par signer un contrat avec le magazine NME à seulement 17 ans. Depuis, il a photographié tout le monde, de Taylor Swift à Jeremy Corbyn. « Tout a commencé par là, » raconte-t-il à i-D en se promenant dans les rues de Londres pendant sa journée de repos. Il est de retour à Londres pour quelque temps avant de se partir pour Reading et Leeds avec le groupe. « J'ai rencontré beaucoup de gens chez NME. C'est de là qu'est partie l'aventure avec The 1975…»

Cette aventure a occupé une grande partie de la vie de Jordan. Au début de sa vingtaine, alors qu'il travaille avec Wolf Alice, il rencontre le manager du groupe, Jamie Oborne, qu'il recroisera en 2018 sur le tournage du clip de « It’s Not Living (If It’s Not With You)» de The 1975. « Pour faire court, Jamie et les gars ont beaucoup aimé mes photos. Un peu plus tard, Jamie m'a pris à part et m'a demandé si je suivais toujours des tournées musicales. J'ai répondu que pas vraiment, mais que j'aimerais beaucoup le faire avec le bon groupe. Il m'a demandé si, selon moi, The 1975 était "le bon groupe", et tout est parti de là. » Il n'a cessé de travailler avec eux depuis.

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Quand le groupe était à Osaka il y a quelques jours, les routes de Jordan et Ronan se sont très probablement croisés : Matty Healy et Rita Ora (que Ronan suit depuis le mois de juillet), se sont rencontrés en backstage lors d'un festival. « Quand le manager de Rita m'a appelé, j'étais dans le train pour Glasgow. Le jour d'après, j'étais à Genève, je la suivais dans tous ses déplacements et je suis en étroite collaboration avec elle depuis,» nous raconte-t-il.

Il y a un contraste très clair entre l'univers pop de The 1975 et celui de Rita. La mission de Ronan, c'est dévoiler, autant que possible, la personnalité qui se cache derrière le personnage parfait des clips et tapis rouges. Ronan a l'opportunité, unique, de capturer l'humain avant le glamour, et c'est exactement ce genre d'images dont les fans raffolent le plus. « Ses fans s'identifient plus facilement aux images spontanées, où l'on sent bien qu'il n'y a quasiment pas eu de mise en scène, et aucune retouche, » ajoute-t-il.

Est-ce qu'il faut se faire oublier, devenir invisible, pour prendre de belles photos ? « Parfois je suis seul avec eux dans la pièce, et d'autres fois ils sont très entourés et je prends des photos un peu en retrait, sans être intégré à la discussion. »

« C'est un privilège incroyable, les membres du groupe me font entièrement confiance et je peux faire un peu ce que je veux, répond Jordan quand on lui pose la même question. Je sais quand je dois m'effacer. J'ai une sensibilité qui me permet de repérer les moments intéressants, de les distinguer de leur vie privée, ce qui n'a pas à être documentée. » Il était aux premières loges, à Dubai, quand Matt embrassait un fan sur scène - véritable doigt d'honneur à l'establishment homophobe du pays - mais aussi pendant sa rencontre avec Greta Thunberg. « De manière générale, la règle est de "tout documenter". Je sors avec eux. Je vais dans les mêmes hôtels. je voyage avec eux – nous sommes toujours ensemble. »

Pixie précise quant à elle qu'il est important de « faire preuve de bon sens » dans ce genre de situation. « Il faut arriver à sentir la situation sur le moment, faire confiance à son intuition, et faire attention à son environnement. » Elle est maintenant à l'aise dans sa position. Les gens qui l'accompagnent en tournée, Dua Lipa et son équipe, sont devenus sa famille. Le soutien moral qui vient avec cela est primordial pour elle. « Je passe beaucoup plus de temps avec Dua et le groupe qu'avec n'importe lesquels de mes amis ou petits copains. On sacrifie du temps qu'on pourrait passer avec sa famille et ses amis parce qu'on est souvent en voyage. » Dans le futur, Pixie aimerait arrêter les tournées et passer à la photo de mode, en studio. « Je ne sais pas si je serais capable de faire la même chose pour quelqu'un d'autre que Dua, avoue-t-elle, avant de se corriger : En fait c'est certain, je ne le ferais pas. »

La grande majorité des photographes qui suivent des groupes en tournée sont des hommes. Le métier est envahi par la figure du grand gars qu'on voit dépasser de la fosse. Si Pixie pouvait changer quelque chose à propos du monde dans lequel elle vit, elle aimerait renverser ce stéréotype. « Ce monde est encore très dominé par les hommes. C'est plutôt intimidant en tant que femme de n'être entourée que par des géants, j'ai envie que les femmes aient assez confiance en elles pour prendre ces places-là. »

En réalité, toutes les personnes qui aiment prendre des photos en concert pourraient - et devraient - tenter de décrocher ce genre de jobs, sans se soucier du profil type de ceux qui l'exercent déjà. Une fois plongé dedans, expliquent les trois photographes, la pratique est si enivrante qu'il est difficile d'imaginer sa vie autrement, aussi fatigante soit-elle. « C'est l'expérience la plus intense que j'ai vécue affirme Ronan avec enthousiasme. On peut attendre des heures sans prendre aucune photo. Ça ne dure souvent que 5 minutes et je dois absolument les mettre à profit. »

Jordan ajoute, euphorique mais conscient de sa chance : « Je ne prends jamais rien pour acquis. Je tiens un journal en ce moment, je note ce que je ressens. Ces sentiments qui s'étiolent parfois au bout d'une heure, je fais de mon mieux pour les fixer, j'ai envie de me rappeler de cette période de ma vie pour ce qu'elle est : magique. »

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