vivre et s'aimer à istanbul en 2019

« La façon dont nous sacrifions la diversité de notre histoire et de notre culture au profit d’une vision occidentale du monde me dérange profondément. »

par i-D Staff
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17 Septembre 2019, 1:54pm

Cet article a été initialement publiée dans le n°357 d'i-D, The Post Truth Truth Issue, Automne 2019.

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Nora porte une robe Dior. Bottes Prada.
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Nora porte un costume Givenchy. T-shirt Erika Cavallini. Bottes New Rock.
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Nora porte du Balenciaga. Chaussures Alexander McQueen.

Nora
Au regard des difficultés qui jalonnent nos vies, l’expérience de la transidentité est à la fois un combat et un accomplissement. Condamnées à vivre dans le secret la plupart du temps, les personnes trans continuent d'être considérées comme des « aliens », des « marginaux » ou des « monstres ». Nous devons combattre ces comportements hypocrites et intolérants. Il faut que de nouvelles lois reconnaissent et protègent les personnes transgenres. L’éducation et la santé doivent faire l’objet de réformes au plan global. Nous devrions être capables d'affirmer haut et fort la beauté de la transidentité. Pourtant, nous commençons à peine à voir au-delà des standards de beauté dictés par la société. En tant que femme trans, je sais que je suis belle comme je suis. J’ai envie de partager mon histoire parce que les nouvelles générations ont besoin d’entendre des récits puissants.

Il est difficile de vivre en Turquie en tant que personne trans. Le risque est omniprésent. La quasi-totalité de la population pense qu’il y a quelque chose de honteux, dégoûtant et faux dans le fait d'être trans. Nous ne sommes représentés nulle part, ni dans les médias, ni au Parlement et il est extrêmement difficile de pouvoir compter des trans parmi ses collègues. Le monde se comporte comme si nous n’existions pas. Les enfants trans sont rejetés par la plupart des parents – ce qui n’a heureusement pas été le cas pour moi. Les miens se sont montrés ouverts, gentils et aimants. Même lorsque la situation a été difficile pour eux, ils l’ont toujours approchée avec précaution. Je pense que c’est précisément le genre d’interactions dont nous manquons en Turquie. Nous devons apprendre à aimer et à faire confiance, à répandre l’amour contre la haine, la violence et l’irrespect.

Faire mon coming out en tant que femme n’a pas été facile. Je pense que pour beaucoup de personnes trans, le coming out est la première étape pour gagner la bataille. C’est un moment où l’on cesse de se battre contre soi, et je me souviens de la sensation de soulagement créée par cette naissance. Tu te retrouves à faire ce dont tu pensais être incapable, vivre comme tu es.

J’ai dû affronter mes peurs pour accepter qui j’étais vraiment. Mais le processus de reconstruction corporelle demande beaucoup d'efforts du point de vue physique et mental. L’œstrogène m’a rendue extrêmement émotive et le regard de la société sur mon corps, sur la décision que j’avais prise m’a parfois tellement affectée que j’en venais à ne plus vouloir avancer. Mais je savais que je ne faisais rien de mal, je savais combien j’étais belle et forte. Je continue donc de me battre. Et j’aime la personne que je suis.

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Bahadir porte ses propres vêtements.
1568286404926-iD_Istanbul073Bahadir wears all clothing Gucci. Boots New Rock. Boots New Rock.
Bahadir porte du Gucci. Bottes New Rock.

Bahadir
« J’ai 18 ans et je vis à Tarsus au sud de la Turquie. J’ai commencé le mannequinat à l’âge de 16 ans après avoir été repéré sur Instagram par un photographe basé à Istanbul. À côté de ça, je fais de la musique, de la guitare et un peu de photo quand j’ai le temps. J’adore les couchers de soleil, les vieilles voiture, les lumières violette et les nuit brumeuses. »

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Çaglar porte un polo et un col roulé JW Anderson. Pantalon Emre Pakel. Ceinture Givenchy. Ses propres bijoux.

Caglar
« Je me fous de ce que les autres pensent de mon look. Ça m’excite. À chaque fois que je franchis le seuil de ma porte, j’ai l’impression de faire l’effet d’une bombe, les gens se retournent sur moi mais restent à distance. J’essaye de faire comprendre aux gens qu’ils sont libres de porter ce qu’ils veulent. Notre visibilité nous rendra invincibles. Car derrière toutes les difficultés, il y a notre liberté à gagner. »

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Mert porte un costume Prada. Écharpe (portée en ceinture) Hermès. Ses propres bijoux. Bottes New Rock.

Mert
« En Turquie, les normes et rôles de genre doivent être renversés. Les femmes sont traitées comme des citoyens de seconde zone, et j’ai grandi dans cette atmosphère. Plus le temps a passé, plus j’ai compris que ces normes influent sur l’opinion des gens, et je n’ai pas voulu me conformer à cela. Au fond de moi, j’ai toujours su que j’étais différent des autres hommes de mon pays. Tout ce que j’ai toujours voulu, c’est être moi-même, et montrer au monde qui je suis. J’ai toujours voulu cultiver ma part féminine comme ma part masculine, et choisis d’ignorer les regards de jugement qui ont pu m’entourer. Je mets tout ce que je peux de ma personnalité dans mon art et mon style. Je n’ai jamais voulu me conformer à aucun standard, donc j’ai construit mon propre standard. J’essaye de démontrer aux gens que les hommes comme moi existent, que c’est ok. Je ne me cache pas, j’essaye d’échanger avec les curieux, ceux qui se demandent qui je suis et ce que je fais. Je réponds à leurs questions avec sincérité et je m’habille le plus librement possible en public, pour que les gens s’y habituent. »

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Cassandra porte une veste Alaïa. Pantalon Kwaidan Editions.

Cassandra
« Jamais je ne modifierais mon visage pour entrer dans les standards de beauté de la société. Les gens me demandent souvent : ‘Comment peux-tu être aussi à l’aise avec ton grand nez ?’ ou ‘Est-ce que tu as prévu de changer ça ?’ Je réponds à ces personnes, je partage mes idées et des photos de moi sur les réseaux sociaux pour bien leur faire comprendre que je ne compte pas être un produit de la société conventionnelle. J’édite moi-même toutes mes images, j’y exagère tout. Je rends mon nez minuscule, mes lèvres énormes, mes pommettes trop gonflées, je retire les cotes de mon torse. J’arrive à toucher beaucoup de monde via mes réseaux et j’y partage constamment mes visions et mes idées. J’ai des retours très positifs de personnes qui me disent : « Merci beaucoup, désormais j’aime mon nez, je comprends à quel point il est unique. J’ai beaucoup plus confiance en moi. » Ça me rend fière et heureuse. Personne ne devrait nous dicter ce à quoi l’on doit ressembler ou qui l’on veut être. »

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Günce porte une robe Molly Goddard. Juste-au-corps de la styliste. Bottes Prada.

Günce Gözütok
« Au début, ça a été très compliqué de saisir les fonctionnements de l’industrie de la mode, parce qu’aucun autre mannequin turc n’avait eu de succès international. J’ai réussi à percer quand j’ai quitté l’agence de ma mère pour en rejoindre une autre, basée à Hambourg et que j’ai commencé à défiler exclusivement pour Balenciaga. Toutes les marques ou tous les photographes avec qui j’ai pu travailler ont été surpris d’apprendre que j’étais turque. Aujourd’hui l’industrie semble de plus en plus diverse.

Parfois, les marques sont à la recherche d’une ethnicité spécifique, pour gonfler leurs ventes. Mais, je pense qu’aujourd’hui l’industrie s’intéresse principalement à ce qui rend quelqu’un unique, et si quelqu’un voit en toi quelque chose qui te distingue vraiment des autres, elle peut s’y attacher. Ça va souvent plus loin que l’identité ethnique, l’important c’est davantage ce que tu es, en tant que personne. C’est ça que je trouve intéressant dans la mode, en tout cas de mon point de vue. Je suis vraiment heureuse et honorée de participer à ce numéro d’i-D et d’être le premier mannequin turc à y apparaître. »

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Günce porte un haut Sudi Etuz. Veste et pantalon Chanel. Bottes Prada.
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Bugra porte une chemise Dior Homme. Pantalon Emre Pakel. Bottes New Rock.

Bugra
« 15 millions de personnes vivent à Istanbul, et chacune d’entre elles y apporte sa propre expérience, ses propres perspectives. Vivre ici, c’est être chaque jour confronté à beaucoup de diversité, mais aussi beaucoup de chaos. Je suis constamment influencé par cette ville, et ça a forcément de l’effet sur ma production artistique. Être une danseuse en Turquie c’est comme être une fleur dans un immense jardin. »

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Mert porte un haut et un pantalon Coach 1941. Bottes Moschino. Eda porte une robe Loewe.
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De gauche à droite : Su, Irem, Krutzog et Melek porte des maillots de bain de la styliste.
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De gauche à droite : Günce porte un haut Sudi Etuz. Veste et pantalon Chanel. Bottes Prada. Bugra porte un haut Mowalola. pantalon Giray Sepin. Ceinture Manc. Chaussures Alexander McQueen. Bahadir porte un haut de la styliste. Pantlon Gucci. Ses propres chaussures. Mert porte un costume Prada. Écharpe (portée en ceinture) Hermès. Ses propres bijoux. Bottes New Rock.

Eylem Basar Sogut fondateur de l’agence Castingkiller

« La Turquie forme un pont entre l’Europe et l’Est. Une position géographique et symbolique qui se ressent beaucoup dans notre culture et nos modes de vie. Alors pourquoi ne retrouvons-nous pas cette ouverture dans la mode et nos standards de beauté ? Pourquoi les mannequins turcs sont-ils pour la plupart blancs ? Pourquoi ressemblent-ils à des Slaves ? La façon dont nous sacrifions la diversité de notre histoire et de notre culture au profit d’une vision occidentale du monde me dérange profondément. Ces vingt dernières années, notre pays s’est engouffré dans une pensée conservatrice. Nous étions pourtant l’un des premiers pays du monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes. Et même si je regrette la marche arrière que la Turquie semble avoir enclenché ces dernières années, je reste fière de notre histoire collective. »

« En parallèle de mon boulot de casteur, je suis aussi politologue. J’aimerais faire du monde un endroit meilleur. En faisant du casting, je cherche à démolir les limites normatives de l’industrie de la mode. Nous sommes à la fois européens et orientaux. Et c’est cette double culture que je cherche à célébrer dans mes choix. Je ne peux me résigner à l’idée que la beauté turque ne peut satisfaire un public rompu aux canons nord-européens ou russes. Personne ne répond à ces critères en Turquie. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu intervenir dans le monde de la mode. Je suis la première personne à avoir monté une agence de street-casting dans le pays. J’aimerais faire de la mode un univers plus réaliste et humain. L’agence s’appelle « CastingKiller » parce que nous nous sommes tous donner pour mission de dégommer les canons qui règnent dans le mannequinat et la mode. Voilà, c’est ça mon rêve : faire de la mode, de la politique et de l’art des outils pour bâtir un futur meilleur. »


Crédits

Photographie Markn
Stylisme Bojana Kozarevic

Coiffure Soichi Inagaki, Art Partner, avec Bumble and bumble.
Maquillage Rebecca Wordingham, Saint Lukes, avec NARS Cosmetics.
Manucure Pinar Kozin.
Assistance photographie Milly Cope.
Assistance stylisme Emily Jones, Mehmet Yasar, Muhammet Bozkurt et Giovanni Beda.
Assistance coiffure Huseyin Altun.
Assistance maquillage Ceren Eroz.
Production (Londres) Christina Barrett.
Production (Istanbul) Gözde Cengis, Art+Ist.
Assistance production Mert Abedan.
Post Production ink. Istanbul Sarayburnu, Cagaloglu Hamami et The Spice Bazaar.
Remerciements Tomtom Kirmizi. Casting pour Günce, Troy Agency, D+V Management.
Casting des autres mannequins Eylem Basar Sögüt, Casting Killer.

Mannequins Günce Gözütok, M+P. Nora Senkal. Bugra Büyüksimsek. Bahadır Akkuyu. Mert Eken. Melek Nur Kacan. Krutzog. Su Alandagli. Irem Nur Sancak. Çaglar Almendi. Cassandra a.k.a Gizem Erhan.

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