ce qu'il faut retenir des défilés homme parisiens (partie 2)

La mode masculine a un nouveau visage, et c'est à Paris qu'il se façonne. Rarement les marques ont montré autant de désirs communs et évolué dans une direction aussi similaire. Avec, en chef de meute, Demna Gvasalia.

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25 Janvier 2017, 12:35pm

Comme des garçons se lance dans le moulage

La marque a acquis un tel statut que Rei Kawakubo peut faire ce qu'elle veut et surtout sans s'expliquer. C'est ça le luxe : ne pas avoir besoin de se justifier. Dans sa collection intitulée « Boyhood », on aperçoit des petits moules de jouets : dinosaures, voitures, animaux plaqués sur des chemises et des sneakers créés avec Nike. Ces gadgets sont noirs ou jaunes, verts ou bleus flash assortis aux perruques coupe au bol des mannequins. Des chemises et des vestes longueur plastron laissent deviner des torses blancs, tout lisses. C'est vrai qu'ils semblent bien innocents tous ces garçons qui défilent. Mais leurs vestes asymétriques avec un côté lisse et un autre côté très texturé laissent deviner une autre facette de leur personnalité, plus torturée.

Givenchy repasse du bon côté de la force

La première silhouette résumait tout. Fini le noir, Givenchy entre dans une ère de douceur. Les gangs ne sont pas loin mais les garçons désormais portent de confortables et élégants tailleurs garnis de beaux boutons en bois. Le défilé a eu lieu en même temps que l'inauguration de Trump. Plutôt que de s'énerver, Tisci a préféré rendre hommage et célébrer l'Amérique de ses fantasmes : celle des teen-movies du Midwest des chemises en carreaux et flanelle et celle du hip-hop, des armes et des villes. Résultat ? Une collection bien plus légère et joyeuse que d'ordinaire.

Ackermann royal chez Berluti

Bye Alessandro Sartori, hello Haider Ackermann ! Le premier show d'Haider Ackermann pour Berluti était attendu. On reconnaît d'emblée la dégaine du designer. Dans la galerie du Grand Palais, défilé de cropped pantalons portés sur des boots tige haute, apparition d'un costume 3 pièces en velours marron sur tee-shirt blanc, de parkas en soie et d'un sac à dos en galuchat. Côte filles, les tomboys Jamie Bochert et Saskia de Brauw, parfaites dans leur rôle. Gros sacs en croco beige saumon, bleu canard assortis aux cols en astrakan des manteaux. Tilda Swinton au premier rang et l'Aigle noir de Barbara en bande-son. Royal.

 Sacai simplifie 

Défilé mixte chez Sacaï et déjà 18 ans d'existence pour la marque de Chitose Abe connue pour ses layerings et ses pièces hétéroclites mélangeant matières, textures et formes. En fond sonore, William S. Burroughs explique la technique du « cut-up » - qui consiste à découper un texte en plusieurs fragments, réarrangés ensuite de façon aléatoire pour créer un nouveau texte. Le but est d'échapper au contrôle de l'intelligence pour découvrir de nouvelles associations d'idées. Chitose Abe applique le principe à sa mode. Résultat : moins de silhouettes alambiquées cette saison, un design purifié. Mais on est encore loin du minimalisme. Les cols ont droit à un traitement de faveur : tours de cou volume fraise, foulards largeur ruban qui voltigent assortis aux robes des filles, cols roulés qui montent jusque sous le nez, cols cheminée plusieurs épaisseurs. Sacai n'échappe pas à la règle de la collab' et comme Junya Watanabe elle fait affaire avec The North Face pour une série de parkas/teddys/anoraks de sport.

Etudes entre deux eaux

Parfois la mode enfante des grands créateurs déifiés et tous puissants. Souvent elle donne lieu à des synergies. Quelque chose de pluriel et mouvant et du coup, hyper humble. Études en est la preuve. Cette saison, Aurélien, José et Jeremie présentaient leur nouvelle mue : une collection souple, moins rigide qu'auparavant et surtout plus romantique. Des écharpes qui se déroulent à l'infini, des chemises en soie presque rococo planquées sous des peignoirs en grosse maille. En fond sonore, Études invoquait l'au-delà et faisait revivre Kurt Cobain avec la présence de sa violoncelliste, Lori Goldston. Sur les t-shirts, les logos "Never-Mind" revisités façon Coca-Cola et les hommages à la Mala Noche de Gus Van Sant invoquent une mythologie américaine juvénile et irrévérencieuse tandis que la soie des looks pyjamas matérialise un romantisme français un peu bohème et nonchalant. Le portrait d'une jeunesse trouble, entre deux eaux.

Les clubkids épileptiques de Dior Homme

Hardior. le mot était scotché partout sur le décor. On ne pouvait pas passer à côté. Kris Van Assche continue son hommage à l'adolescence amorcé depuis quelques saisons et ravive ses souvenirs de rave, de transe et de liberté. Un message on ne peut plus en phase avec la jeunesse d'aujourd'hui qu'il réussit à transposer adroitement à l'univers du tailoring imposé par la clientèle et l'histoire (même jeune) de la maison française. Vestes croisées, pantalons coupés, les coupes s'adaptent au présent sans jamais renier leur stature. Hard, ou pas hard : on parle quand même de Dior. 

Hermès sera toujours Hermès

Hermès constitue un monde en soi, un style de vie. Dans un monde obnubilé par ses propres mues, Hermès triomphe par sa constance et à sa capacité à ne s'en échapper que par variations - des pas de côtés élégants, effectués avec de longues boots en cuir et un très beau pantalon de costume en laine. Cette saison, Véronique Nichanian a qualifié sa collection de "rockmantic", un néologisme candide, clair, efficace. Résultat ? Avec plus d'attitude, des cuirs plus souples, et des garçons à peine frondeurs, Hermès s'impose comme l'une des marques masculines les plus désirables du monde.

La « F.AMI.LY » d'Ami

Ambiance pop chez Ami. Ce qui signifie : néons au plafond, monochromes violet, rouge, bleu klein, orange et final sur Don't go de Yazoo. Un logo ? Le « A » de Ami version preppy Ivy League. Un slogan ? Un bonnet estampillé « F.AMI.LY ». Des fringues basiques : solides bombers en cuir, trenchs, pantalons et vestes de costume, chemises à carreaux… directement transposables dans nos vestiaires. Au passage, Alexandre Mattiussi délivre quelques conseils de style : ton col ne sortira de ton pull que d'un côté et tu ne feras dépasser ton pan de chemise que de l'autre côté. L'allure, ça se joue dans le détail.

Lanvin remet les compteurs à 0

Ça fait plus de 10 ans que Lucas Ossendrijver officie en tant que directeur artistique de la maison parisienne. Dans le chassé-croisé actuel des DA, c'est une belle preuve de longévité et de pertinence. Des écharpes dépassent ici et là : on peut lire « Nothing » dessus. Mais le designer ne fait pas référence à la fin des temps ou au nihilisme de notre époque, ça signifie plutôt pour lui une nouvelle sobriété niveau design. Pas de logo, pas d'imprimé, pas de collaboration. Se concentrer sur la coupe et la construction des pièces, voilà le message. Et c'est une réussite. Beau ballet de pièces : manteaux et vestes ajustés avec épaules légèrement bombées portés torse nu, trenchs en cuir, pulls cropped laissant dépasser la chemise, parkas de ski : l'homme Lanvin est bien dans les rangs.

Paul Smith

Paul Smith habite un espace-temps où l'évolution du monde revêt une tout autre dimension. Il y fait bon vivre, les gens sont polis et les costumes, bien taillés. On va caresser la crinière des chevaux à l'heure du thé en costume velours violet, avant de regagner la dépendance pour écouter du Bowie au coin du feu. Paul Smith incarne l'excentricité douce à l'anglaise, celle qui permet d'être chic, classique (voire aristo) et fantasque à la fois. Tout un art donc, qu'il transmettait de nouveau dans son dernier défilé homme. La collection rappelle les codes essentiels du tailoring anglais, ceux qui faisaient déjà la désirabilité de Paul Smith en 1976 pour son premier show parisien, tout en se permettant certains écarts. 

Kenzo

On retiendra surtout un mot : "transparence". Le podium du dernier défilé Kenzo n'avait rien à cacher. Au milieu de la «scène» se trouvaient les backstages du show, avec tout ce qu'ils comprennent de désordre et de récréation. Pendant que les garçons défilaient en uniformes matelassés et bariolés, en pantalon de cuir à damiers et en jupes à carreaux ou fluo, les filles s'apprêtaient et attendaient leur tour. Un volet féminin tout aussi débordant : des doudounes tartans, des robes à franges, des zips (beaucoup de zips) et des fleurs superposées. Umberto Leon et Carol Lin dessinent une mode joyeuse et tolérante dans un macrocosme austère. Un humanisme incarné par Dev Hynes qui, penché sur son piano suspendu, improvisait la symphonie de ce nouveau monde. 

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Credits


Textes : Sophie Abriat, Micha Barban-Dangerfield et Tess Lochanski
Photo : Mitchell Sams