paris is burning, pour de vrai

Découvrez en exclusivité la vidéo du réalisateur Romain Cieutat sur la scène voguing française.

|
oct. 20 2015, 1:45pm

Des corps à la dynamique invraisemblable, des talons aux mensurations vertigineuses, des pluies de paillettes diluviennes… Hormis les pas de danse, rien, absolument rien, ne prend le temps de la mesure dans le voguing : soit l'outrance comme l'affirmation d'un soi en lutte avec une société qui a longtemps imposé le genre comme seule référence.

Mouvement afro-américain né dans le milieu carcéral gay au début du XXe siècle, puis popularisé par Madonna dans les années 1990, le voguing est apparu à Paris via Lasseindra Ninja en 2007. Et c'est désormais grâce à elle que l'on vit les soirées les plus fiévreuses de la capitale. Une scène à laquelle la Red Bull Music Academy, un festival qui commencera dans deux semaines, s'est intéressée en invitant ses acteurs incontournables à organiser un ball. En parallèle, la RBMA a demandé à plusieurs réalisateurs de faire état de l'effervescence de la culture parisienne à travers cinq courts-métrages. Romain Cieutat, réalisateur du dernier clip de Laurent Garnier et Abd al Malik et proche du label ClekClekBoom, a proposé sa vision du voguing, percutante. Rencontre.

Tu connais bien la scène voguing ?
Oui, c'est un mouvement que je suis depuis cinq ans, quand c'était vraiment les touts débuts à Paris, qu'il y avait une dizaine de danseurs, dont Lasseindra et quelques Américains comme Alex Mugler, qui fait aujourd'hui les clips de FKA Twigs.

Des houses américaines ont été développées à Paris et d'autres se sont créées. Moi, je suivais le voguing américain via Internet depuis quelque temps déjà. Ça m'intéressait beaucoup. C'est un mouvement artistique hyper complet, qui regroupe de la danse, de la musique, des costumes. C'est une forme de revendication, oui. Mais c'est aussi tout l'aspect compétitif du voguing qui est passionnant.

Quand ce mouvement a éclos à Paris, j'ai commencé à en intégrer dans mes clips. Puis j'ai rencontré tous les acteurs de cette scène, dont Kiddy Smile, pour qui j'ai réalisé le clip de Worthy of Your Love.

Comment s'est passée la collaboration avec la Red Bull Music Academy ?
J'avais depuis longtemps la volonté de faire une fiction ou un documentaire autour du voguing. Et il y a eu cet appel d'offre de Red Bull pour tourner des courts-métrages. Pour moi, représenter la ville sans le voguing, ça me paraissait impossible parce que c'est la scène la plus exaltante actuellement. Il y a un esprit ghetto DIY très excitant.

J'ai donc commencé à imaginer le scénario, et puis en me rendant aux balls, je suis arrivé à avoir quelques témoignages. Ce sont tous des gamins originaires d'Afrique de l'Ouest, des Antilles, du Maghreb. Ces gosses vivent la plupart du temps dans des quartiers. La réalité sociale m'intéressait beaucoup. Parce que de prime abord, c'est marrant le voguing, c'est un show avec des strass et des paillettes, mais je voulais poser cette question : comment ça se passe dans la vie quotidienne pour ces personnes ?

Justement, comment on arrive à ne pas tomber dans l'écueil du cliché quand on parle d'un mouvement à fortes valeurs comme le voguing (des jeunes majoritairement issus de l'immigration, homosexuels et des classes populaires) ?
Ça aurait pu être beaucoup plus dramatique. Mais ce n'est pas ce que je voulais montrer. Le clip Smalltown Boy de Bronski Beat, très social, sur la banlieue anglaise, m'a beaucoup inspiré. Je voulais vraiment travailler sur le camouflage. Le personnage de Diga est compliqué, tiraillé entre deux vies. C'est vrai que parfois il y a de la violence. Je me suis retrouvé avec des potes gays dans des situations d'agression. Mais ce n'est pas parce qu'ils portent des leggings léopard qu'ils ne peuvent pas se défendre. Le voguing, c'est un mouvement pour s'assumer, une réappropriation de son identité intime.

Mais ce qui est étrange, c'est qu'il est né d'une envie de liberté, de se défaire du carcan familial et social. Pourtant, il y a un système clanique avec une hiérarchie hyper forte. Comment tu l'expliques ?
C'est une façon de reconstituer une sorte de famille. Pour certains, l'histoire familiale est très compliquée. Ça paraît archaïque de dire ça en France, en 2015. Mais être homosexuel dans les quartiers, ça reste encore difficile. À côté de ça, il y a plein de gens qui participent à des balls voguing qui ne sont pas rejetés par leur famille. Tout n'est pas si caricatural.

Qu'est-ce que le titre signifie pour toi ?
"Realness with a twist" est en fait le nom d'une catégorie de voguing. Elle est assez particulière car elle se déroule en 2 temps. Ça commence avec du hip-hop, les participants doivent apparaître le plus hétéro possible et soudain, ça switch, on passe à un son vogue. Quand j'ai découvert le nom de la catégorie, j'ai trouvé que c'était le nom parfait pour un documentaire sur le voguing parce que tout est concentré dans ce nom. On y évoque l'identité cachée, le camouflage, la transfiguration.

Le format court-métrage n'a pas été frustrant pour toi ? On a l'impression que tu avais envie de raconter une grande histoire ?
Faire comme une extension de ce court-métrage ? Pourquoi pas ? Il y a déjà eu quelques documentaires français sur le voguing (ndlr sur VICE notamment, en 2013). Mais je n'ai pas envie de simplement montrer le déroulement des balls. Moi, j'ai envie de savoir d'où viennent ces gens. Ce qui me plaît dans le fait de filmer la musique, c'est son aspect social. Pourquoi la techno est née à Détroit ? Pourquoi on écoute de la screw à Houston ? Pourquoi au contraire à la Nouvelle-Orléans, on écoute quelque chose de bien plus speed ? La musique est régie selon un territoire. Dans le spectre musical et social, la techno c'est la chose la plus surprenante qui soit arrivée au xxe siècle. C'est un ovni total, et un objet d'études illimité. Les États-Unis sont passionnants pour ça.

Oui, et d'ailleurs comment expliques-tu que le voguing ait réussi à s'implanter à Paris ?
En France, le voguing n'a tout de même pas la même force qu'aux États-Unis. C'est parfois encore compliqué de le faire accepter. Mais ce côté show, paillettes, burlesque a tout de même une résonance avec l'esprit cabaret de l'histoire française…Ce n'est pas un hasard si le voguing s'est déplacé ici, et pas à Londres par exemple. Je pense que c'est lié au glamour, à la sensualité inhérente aux nuits parisiennes.

Come Correct : Une célébration de la culture vogue

Jeudi 19 novembre, de 22h à 6h, au Folie's Pigalle, Paris 9e

http://www.redbullmusicacademy.com/events/paris-2015-come-correct

Retrouvez l'ensemble des vidéos Paris Now! ici

Credits


Texte : Marie-Lou Morin 
Vidéo : Realness with a twist (by Romain Cieutat), Partizan/Red Bull Music Academy