kekra dévoile la réalité d’une génération où la violence n’a plus de sexe

Le rappeur masqué de Courbevoie dans son clip "Pas Joli" donne (enfin) une autre place aux femmes. Ni bonhommes, ni putes, les filles s'imposent.

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mars 31 2016, 10:05am

La place des femmes dans les clips de rap est soit inexistante soit fantasmée. Prenons le clip Balti de Booba et Gradur : un serpent grimpe sur une fille en porte-jarretelle pendant qu'une autre écarte les cuisses en attendant un billet ou un homme, soyons clairs. Il fallait attendre le 8 mars 2016 (et la journée de la femme) pour que Kekra, jeune rappeur prodige des Hauts-de-Seine, casse les codes du clip de rap aux côtés d'Ousmane Ly, son réalisateur. 

Découvert il y a quelques mois sur le site de Booba, OKLM, Kekra vient de sortir Pas Joli. Dans le clip tourné en noir et blanc au milieu d'une cité désertique, trois jolies filles grimpent dans la Mercedes d'un homme plus âgé qu'elles. Il les emmène en ballade, fournit un peu de drogue et les arrête dans une épicerie. Le trio cache de l'alcool dans ses manteaux avant de passer à la caisse et d'exploser une des bouteilles en verre sur le caissier, gratuitement. Quelques travellings sur Courbevoie, la ville de Kekra, et la virée reprend son cours. Une fois arrivées chez le conducteur, les filles le droguent, le frappent et se filment avant de lui cracher dans l'oreille. En quatre minutes, celles qui auraient pu être les potentielles victimes révèlent être des bandits sans foi ni loi - à part la leur : celle de la rue. Kekra caché derrière son masque de chirurgien Bape, redéfinit la violence. Pas de muscles, pas d'armes à feu, pas de gros billets : la violence n'a ni couleur, ni sexe. Elle vient de la rue comme tous ceux qui la fréquentent vraiment.

Tout récemment, Orelsan était attaqué en justice par cinq associations féministes françaises, pour l'apparente misogynie dans ses textes. Alors que l'artiste vient de remporter son procès et d'être relaxé, cet événement remet sur la table le sulfureux débat sur le sexisme du rap français. Aussi étonnant que ça puisse paraître, un récent sondage mené par YouGov indique pour sa part que les femmes (de 18 à 34 ans) sont plus nombreuses à écouter du rap que leurs homonymes masculins. Les filles seraient-elles devenues masochistes et anti-féministes en 2016 ? On en doute. Définir le rap à travers le seul prisme du genre est dépassé. D'une part parce que la misogynie n'a pas de sexe : les femmes sont aussi dures entre elles que peuvent l'être certains rappeurs. D'autre part parce que c'est occulter tout un pan du rap actuel qui a changé son rapport aux femmes - ou du moins sa façon d'en parler. 

Définir le rap à travers le seul prisme du genre est dépassé. D'une part parce que la misogynie n'a pas de sexe : les femmes sont aussi dures entre elles que peuvent l'être certains rappeurs. D'autre part parce que c'est occulter tout un pan du rap actuel qui a changé son rapport aux femmes - ou du moins sa façon d'en parler. 

Les rappeurs parlent toujours autant des femmes, mais la nouvelle génération est moins dans la haine de l'autre que dans l'expansion des sentiments vécus : parler de meufs, c'est parler de sa vie. Dans une interview donnée à Noisey récemment, Jorrdee n'hésitait pas à faire de l'amour et des femmes, son sujet de prédilection : "tout est libéré, on peut y aller [rires].J'ai aucune gêne là-dessus, parce que chez moi on écoutait du souk, de la variété, des chansons qui parlent d'amour. (…) Les rappeurs ont une posture bizarre, il y a des trucs qu'il ne faut pas dire, des tabous. Dans la vie comme dans la musique, je dis les choses comme je les pense." L'amour, le truc le plus inavouable en termes de street cred', prend une certaine ampleur chez Jorrdee, comme il en a pris chez Booba dans Tombé pour Elle , le titre de B2O le plus romantique de sa carrière.

En fait la femme, comme le rap en 2016, vit et vibre au rythme de la confusion des genres - et à l'image de toute une génération en marche, elle ne tardera pas à s'imposer.  

Lisez l'interview de Kekra sur Noisey

Credits


Texte : Séléna Théret et Malou Briand Rautenberg