Kendrick Lamar

le panafricanisme expliqué par kendrick lamar

Le rappeur le plus engagé d'Amérique a tapé du poing aux Grammys. En invoquant les racines africaines de tous les discriminés, il fédère comme personne.

Amanda Winnie Kabuiku

Enflammée, mémorable et puissante, sont autant de superlatifs pour qualifier la performance historique de Kendrick Lamar au Staples Center de Los Angeles, ce lundi 15 février. En délivrant une prestation sombre à l'image de ses titres poignants Alright et The Blacker the Berry tirés du meilleur album rap de l'année 2015, To Pimp a Butterfly, le rappeur de Compton a littéralement mis le feu. Sur la scène des Grammy Awards, le génie K-dot dépeint une fresque enragée empreinte des maux de la communauté afro-américaine et un hommage assumé à la terre de ses ancêtres.

Le regard noir, le visage tuméfié, les chaines et l'uniforme de détenu, Kendrick Lamar navigue tel un rêve, pire, un cauchemar, entre différents tableaux. Du décor de prison illustrant l'incarcération de masse, les danses « africanisantes » symbolisant son affiliation à ce continent dont ses aïeuls ont été arraché, le natif de Compton distille un flow meurtri par l'injustice, la rage et l'incompréhension. Une direction amorcée, en ce mois de février dédié à l'histoire noire américaine, par d'autres artistes tels que Beyoncé et attendue par le comique Chris Rock, animateur de la prochaine (et très controversée) cérémonie des Oscars 2016.

En refusant de vivre sa négritude dans la douleur, le gamin des quartiers chauds de Los Angeles offre une prestation gigantesque à la hauteur des problématiques auxquelles l'Amérique doit faire face.

À 28 ans, Kendrick Lamar enchaîne les punchlines cinglantes, accompagné de trompettes larmoyantes, il ajoute : « le 26 février, j'ai perdu la vie, moi aussi » en référence à l'adolescent de 16 ans, Tayvvor Martin, tué en Floride en 2012. Si la prestation politisée de Beyoncé à la mi-temps du Super Bowl, le 6 février dernier, semblait agacer les conservateurs, le natif des quartiers chauds de L.A enfonce le clou. Sa discographie brillante regorge de pamphlets luttant activement contre les discriminations. Ses albums Good Kid, M.A.A.D City et To Pimp a Butterfly explorent la dangerosité de son quartier d'enfance et témoignent de son allégeance à ses pairs.

Biberonné aux sons des rappeurs de son quartier : Tupac Shakur, l'un des fondateurs du groupe emblématique NWA, Ice Cube, Snoop Dog et du fameux Illmatic, du lyriscite originaire du Queens (New York), Nas... Kendrick Lamar ne renie pas son ADN et perpétue les codes protestataires du gansta rap. Encensé pour son engagement militant par le Président des Etats-Unis, Barack Obama, et le mouvement social et politique aux contours flous, Black Lives Matters («les vies noires comptent»), l'artiste américain soutient son appartenance à la communauté noire. En refusant de vivre sa négritude dans la douleur, le gamin des quartiers chauds de Los Angeles offre une prestation gigantesque à la hauteur des problématiques auxquelles l'Amérique doit faire face.

Aux yeux du monde, le natif de Compton utilise la messe du divertissement mondial pour narrer les difficultés d'un jeune noir extirpé de sa terre d'origine dans une société qui lui est hostile. À l'instar de Ta-Nehisi Coates, auteur du livre Between The World and Me (Colère Noire) publié en 2015, il y dépeint un quotidien rude, cru et dénué d'amour. Tel un gospel entonné dans les champs de coton, l'artiste assène d'un «We gonna be alright, nigga, we gonna be alright...» («Tout ira bien, negro, tout ira bien...») comme s'il prophétisait la délivrance soudaine de son peuple. Réaffirmant son identité volée par les entraves des pénitenciers, des gangs, de la drogue et de la brutalité policière, le King Kunta (en référence au personnage principal, Kunta Kinte, du roman Racines d'Alex Haley) entrevoit même sa cité au coeur d'une Afrique unie et digne.

Tel un Sankara ou un Lumumba des temps modernes, il choisit la posture de la fierté et scande à qui veut l'entendre (...) L'Afrique se présente comme un eldorado pur, idéalisé et surtout manqué.

Tel un Sankara ou un Lumumba des temps modernes, il choisit la posture de la fierté et scande à qui veut l'entendre : « I am African-American, I am African, I am Black as the Moon, heritage of a small village » («Je suis afro-américain. Je suis africain. Je suis noire comme la lune, héritage d'un petit village »). Il rappelle ainsi à ses frères qu'il n'oublie pas d'où il vient. De ce village, dont il connaît peu de choses, s'accrochant aux images les plus fraîches de sa mémoire de descendants d'esclaves. L'Afrique se présente comme un eldorado pur, idéalisé et surtout manqué. Refusant de courber l'échine face à la violence et l'impunité du système américain, il ose le parallélisme entre Compton et l'Afrique et livre un panafricanisme universel et touchant.

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku
Photographie : Extrait du clip "Alright" de Kendrick Lamar.