foot féminin : sport ou concours de miss ?

Depuis quelques années, le foot féminin connaît un succès grandissant et est de plus en plus visible. Mais pourquoi insiste-t-on autant sur la beauté des joueuses ?

par Marie Kirschen
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28 Octobre 2015, 10:30am

Julien+Adrien

Des footeuses dans le métro. Si vous vous êtes promenés ces derniers jours dans les couloirs du métro parisien, vous avez peut-être eu l'occasion de croiser des pubs pour le match amical de l'équipe de France féminine, qui a eu lieu vendredi 23 octobre au stade Jean Bouin. Ce n'est pas une première, mais l'initiative demeure assez rare pour être remarquée : on a plus l'habitude de voir les joueurs glorifiés sur les murs de nos villes que leurs homologues féminines. Si la Fédération Française de Football (FFF) investit dans la com' c'est qu'elle entend bien surfer sur "l'effet Coupe du monde": cet été, on a jamais autant entendu parler de Camille Abily, Laure Boulleau et de leurs consoeurs. Après des années d'indifférence générale, le foot féminin connaît, depuis le joli parcours de la France lors de la Coupe du monde de 2011, un certains succès. Les audiences des retransmissions télé explosent, jusqu'à atteindre les 4,2 millions de spectateurs sur W9 pour les quarts de finale du Mondial 2015. Soit le record historique de la TNT, tous programmes confondus, depuis la création de la télévision numérique terrestre en 2005.

Depuis quelques années, le foot féminin serait donc, enfin, à la mode ? Le problème, c'est que tout le monde n'a, visiblement, pas reçu le mémo. Quand, il y a deux ans, Laurent Ruquier demande à son public de l'Emission pour tous si l'on devrait diffuser plus de matchs des équipes féminines à la télé, ce dernier répond très largement "oui". Mais les chroniqueurs ne l'entendent pas de cette oreille et se lancent dans un festival de piques, au point d'être rappelés à l'ordre par le CSA. Le journaliste Jérôme Jessel : "il y a des sports qui sont plus adaptés aux femmes […] la vaisselle, par exemple". L'humoriste Jérémy Ferrari :"si c'est pour voir des gonzesses en survêt' et en baskets, je vais aux Halles le samedi après-midi". L'animatrice Péri Cochin : "quand on regarde cette photo [des Bleues] et qu'on coupe les têtes, je suis désolée, on dirait des mecs, regardez les jambes, les cuissots".

Ça, c'est pour les médias. Du côté du milieu du foot, ce n'est pas vraiment mieux. On se souvient de Laurent Blanc moquant une journaliste sportive en pleine interview ("Une femme qui parle de tactique, c'est beau. Je trouve ça fantastique. Vous savez ce que c'est en plus, le 4-3-3 ?"). Ou de Zlatan Ibrahimovic himself qui se désole que dans son pays, la Suède, on ose le comparer à des joueuses. Quelques mois plutôt, c'est Bernard Lacombe (pourtant conseiller du patron de l'OL, dont l'équipe féminine est championne de France depuis neuf années consécutives) qui expliquait tranquillement sur RMC qu'il refusait de papoter foot avec des femmes. 

Qu'elles s'occupent de leurs casseroles et puis ça ira beaucoup mieux.

On pourrait multiplier les exemples de ce type à l'infini. Dans le milieu du ballon rond, les femmes sont loin, très loin, d'être reconnues à leur juste valeur. Alors que le public, lui, suit. "Lors du Mondial 2011, l'engouement des spectateurs nous a beaucoup surpris", raconte Annie Fortems, ancienne capitaine de l'équipe de Juvisy - une des meilleures du Championnat. "En fait, le public est prêt. Ce sont les médias et l'encadrement qui ne le sont pas !"

Cette pionnière de la deuxième vague du foot féminin se souvient des insultes lancées aux quelques courageuses qui ont osé investir les terrains, chasse gardée de la gente masculine, dès les années 1970. "Regarde cette grosse, regarde ses jambes." En mars 2013, quarante ans après, le consultant Pierre Ménès ne fait pas mieux en expliquant tranquillement dans l'Equipe qu'à l'époque, "t'avais des grosses dondons qui étaient certainement trop moches pour aller en boîte le samedi soir". Aujourd'hui, c'est mieux estime l'ancien journaliste (même si par rapport à une équipe masculine, "ça vaut que dalle !"). Et puis, surtout, "maintenant ce sont des filles".

Car l'apparence des athlètes est visiblement LA grande préoccupation de commentateurs de tout poil. Selon Christine Mennesson, professeure à l'université Paul Sabatier de Toulouse, c'est à travers cet impératif de féminité que s'exprime principalement le sexisme dans le foot. Il y a une dizaine d'années, cette sociologue a travaillé sur les sportives évoluant dans des disciplines dites "masculines". 

Il y avait des injonctions assez fortes sur les joueuses pour qu'elles se conforment aux normes de genre en vigueur. Par exemple, les filles de l'équipe de France étaient obligées de porter une jupe quand elles étaient en déplacement officiel. Il fallait montrer qu'elles étaient bien des "vraies" femmes.

Dans les années 2000, la FFF a dressé le constat que la féminisation de ce sport n'était pas assez avancée par rapport à d'autres pays. "Quelle a été la principale conclusion de leur réflexion ? Qu'il fallait que les footballeuses soient moins masculines", se désole Annie Fortems. "C'est consternant. A partir de là, ils ont vraiment mené une politique de féminisation. Ils ont même fait des ateliers pour apprendre à porter une jupe, comment se maquiller…"

En 2009, quand la FFF lance une grande campagne pour promouvoir la pratique, elle décide de faire poser quatre de ses championnes, non pas un ballon de foot aux pieds, mais dans le plus simple appareil. Le slogan de la campagne : "Faut-il en arriver là pour que vous veniez nous voir jouer ?". L'année suivante elle embauche une mannequin, Adriana Karembeu, comme ambassadrice. En 2011, son programme auprès des écolières et des collégiennes est intitulé "le football des princesses". Le code couleur ? Rose, bien sûr. Obnubilée par la volonté de prouver que ses licenciées ne sont pas des "garçons manqués", la fédération se transforme en porte-drapeau d'une féminité ultra traditionnelle. Une manière de rassurer les parents des petites filles qui souhaiteraient s'inscrire en club.

Aujourd'hui, c'est cette même injonction à une féminité conventionnelle que l'on retrouve partout dans les médias. Quand W9 diffuse la dernière Coupe du monde, c'est accompagnée d'un magazine d'avant-match qui insiste lourdement sur l'apparence physique des joueuses et leur vie de femmes (avec parmi les consultants… Cristina Cordula, la présentatrice des Reines du shopping). "Elle est aussi belle en talons qu'en crampons", "très mignon, c'est féminin en tout cas", "la jolie blonde", "elle est très féminine"… Tout est à l'avenant. Et quand le programme met en scène le compagnon de la défenseuse Jessica Houara c'est pour lui faire constater que "comme Jess est partie de l'appartement depuis trois semaines, le frigo est totalement vide". "Une émission à la limite du hors jeu" tacle Télérama. Mais cette dernière est loin d'être une exception. "Dans les médias, les sportives sont souvent prises en photo dans des tenues de ville, beaucoup plus que les hommes. Quand elles ne sont pas carrément déguisées en starlettes, avec des vêtements de mode !", observe Laurence Prudhomme, auteure d'une Histoire du football féminin au XXème siècle.

Cette obsession de la féminité est loin d'être sans conséquence. "Les joueuses avec qui j'ai fait des entretiens vivaient très mal cette situation", témoigne Christine Mennesson. "C'est une source de souffrance pour elles. On est dans une demande paradoxale : on attend d'elles qu'elles soient physiquement performantes, qu'elles se musclent. Et ensuite on leur reproche de ressembler à des hommes. Elles ne comprennent pas, elles disent "on fait du foot " et normalement ce sont les résultats qui comptent dans le sport, pas autre chose. » Cette peur panique de la masculinité peut même, parfois, virer à la lesbophobie. "A un moment, une partie des dirigeants ont fait la chasse aux lesbiennes", décrit Annie Fortems. 

Toutes les filles qui n'étaient pas assez féminines étaient soupçonnées d'être homos et certaines ont été moins sélectionnées en équipe de France.

Cette manie de ramener les femmes à leur apparence, si elle aide à visibiliser la pratique féminine, le fait d'une bien curieuse manière. Erotisées, les joueuses ne sont plus vues comme des sportives, mais comme des mannequins, dont il faudrait sans cesse évaluer la beauté. Footballeuse ou modèle pour Playboy, même combat ? C'est peut être Sophia Aram qui résume le mieux le glauque de la situation. En juin dernier, la chroniqueuse de France Inter moquait un article de Metronews qui n'avait rien trouvé de mieux que de proposer "le must des joueuses de la discipline". "Qu'elles soient françaises, suédoises, américaines ou allemandes, brunes ou blondes vous devriez trouver votre bonheur dans notre sélection de filles les plus mignonnes" écrivait le gratuit. "On se croirait à la foire à la saucisse de saint Hippolyte" raillait l'humoriste. Avant de conclure, grinçante, "l'article ne dit qu'une chose : le football féminin on s'en branle. Mais c'est ça qui est bien."

Credits


Texte : Marie Kirschen
Photographie : Julien+Adrien

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