la mode peut-elle encore choquer ?

Excès, vulgarité, nudité, transgressions : deux expositions à Londres et à Paris reviennent sur les scandales dans l’histoire de la mode. A la fois écho et moteur des plus grands bouleversement sociétaux de l'histoire, la mode doit provoquer pour vivre...

par Sophie Abriat
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14 Novembre 2016, 7:10pm

Des "sans abris" de Galliano chez Dior, au T-shirt seins de Vivienne Westwood en passant par la robe Rick Owens laissant apparaître le sexe des mannequins : la mode aime déranger, comme si elle se devait de toujours repousser les limites de l'acceptable.

En général, les expositions de mode sont des affaires simples : elles rendent hommage à un designer ou se concentrent sur une période précise de l'histoire. Fait nouveau, deux mois après la polémique autour du burkini, deux musées décident d'exposer l'histoire des excès dans la mode. À Londres, depuis le 13 octobre jusqu'au 5 février, l'exposition « The Vulgar: Fashion Redefined » au Barbican Center présente un panorama de la vulgarité dans la mode de la Renaissance à nos jours. A Paris, au musée des Arts décoratifs, l'exposition « Tenue correcte exigée - quand le vêtement fait scandale » ouvrira ses portes le 1er décembre. Insolites, trop kitsch ou sexualisées, les modes nouvelles ont souvent du mal à se faire accepter.

Ces deux expositions sont l'occasion de nous interroger sur les notions de bon goût et de mauvais goût. En exposant des œuvres de toutes les époques, elles soulignent aussi l'importance de la lutte de la mode, de ceux qui la font et de ceux qui la portent pour gagner la liberté d'être soi-même. L'histoire récente nous montre que rien n'est jamais acquis.

Pour i-D, Denis Bruna, commissaire de l'exposition « Tenue correcte exigée », lève le voile sur cette fabrique des scandales.

Deux expositions l'une à Londres et l'autre à Paris reviennent en même temps sur l'histoire des excès et scandales vestimentaires dans la mode. Faut-il voir dans ces programmations un lien avec l'actualité et notamment avec la polémique autour du burkini en France ?

Cela fait trois ans que nous travaillons sur l'exposition et la liste des œuvres exposées a été établie avant cet été. Il n'y a donc pas de lien direct avec la polémique autour du birkini. Néanmoins, cette affaire nous montre que nous ne sommes absolument pas à l'abri d'un nouveau scandale vestimentaire. Il y en a eu beaucoup à travers l'histoire et nous en fabriquons encore. On vit une époque dans laquelle la morale est beaucoup plus forte qu'elle ne l'était il y a 40 ou 50 ans. Porter une mini jupe dans les années 70 c'était audacieux, c'était difficile mais est-ce que c'est tout aussi facile aujourd'hui ? On peut se poser la question.

Qu'entendez-vous par « la morale » ?

La morale c'est le jugement qui dit « ça ne se fait pas » : c'est trop vulgaire, c'est trop indécent, ça dévoile trop le corps, ça le souligne trop etc. C'est le politiquement correct. La morale, ce sont des codes qui se forment et qui ne sont pas écrits. C'est dans l'air du temps. Ce sont aussi des choses qui sont acceptées aujourd'hui mais qui ne l'étaient pas hier et inversement. Si on prend l'exemple du burkini, c'est intéressant de voir que des municipalités françaises ont voulu interdire son port sur les plages, préférant que les femmes portent plutôt un maillot deux pièces, un bikini. Le même bikini qui 70 ans plus tôt était interdit sur les mêmes plages ! Un code s'inverse obligatoirement. Il a ses adeptes et ses détracteurs. Dans les années 1990, je me souviens que les jeans déchirés surprenaient, on accusait notamment ceux qui les portaient de gaspiller du tissu. Aujourd'hui, c'est très courant, ça ne choque plus. 

Quelles sont, selon vous, les plus grands scandales ou provocations dans l'histoire de la mode du XXème siècle ?

En premier, je pense aux robes courtes des années 1920. Ces robes qui s'arrêtaient au niveau du genou pour les femmes étaient une grande première. Dans toute l'histoire des modes et des vêtements en Occident, les jambes des femmes avaient été jusqu'ici été cachées sous des superpositions de jupons. Ce mouvement de raccourcissement s'est accompagné d'une masculinisation de la silhouette avec l'apparition de robes plates, longilignes. Les femmes portaient des gaines pour réduire les rondeurs du ventre et des hanches, elles mettaient des brassières pour aplatir le volume des seins dans le but de casser la silhouette féminine caractérisée jusqu'alors par une taille serrée et une poitrine haute. Jamais les femmes n'avaient eu autant les cheveux courts, on appelait cela les coupes à la Jeanne d'Arc ou à la garçonne. Les femmes revendiquaient plus de liberté, elles fumaient, elles buvaient aux terrasses des cafés et dansaient le Charleston : on n'avait encore jamais vu ça ! Le vêtement est lié au corps et aux mentalités : si le corps se libère, il faut aussi que les vêtements puissent suivre cette libération.

Pour un deuxième exemple, je pense aux pantalons très amples des zazous dans les années 40. Il s'agissait d'un microcosme de jeunes parisiens qui voulaient provoquer en pleine guerre. Les zazous en portant des vestes très longues et des pantalons excessivement bouffants sont vus comme une provocation à une époque où les tissus sont rationnés. Ces tenues sont considérées comme une transgression à l'ordre établi. Le gouvernement de Vichy avait défini la forme du « costume national » : des costumes ajustés pour les hommes et des robes très droites pour les femmes. C'est la même chose quand Christian Dior lance la ligne « Corolle » en 1947 qui devient le symbole d'une provocation fastueuse à une époque où l'on économisait le moindre cm2 de tissu, au sortir de la guerre.

Puis, l'un des plus gros scandales du 20e siècle c'est bien sûr la minijupe qui est apparue dans la seconde moitié des années 60. Qui a vraiment inventé la minijupe ? Les français disent que c'est Courrèges et les anglais disent que c'est Mary Quant. Cette dernière a dit que de toutes façons la minijupe était faite pour naître à cette époque.

Dior par John Galliano, Inspiration « sans abris », haute couture printemps/été 2000 © Guy Marineau 

Simone de Beauvoir disait que « ce qu'il y a de scandaleux dans le scandale, c'est qu'on s'y habitue ». En 2016, la mode peut-elle encore choquer les esprits ?

Je pense qu'on peut toujours choquer - tout dépend dans quel milieu l'on se trouve. Sur un podium, on peut se permettre plus de liberté que dans la rue. Le plus grand tabou aujourd'hui c'est la nudité. Vous savez, il n'existe pas de lois en France interdisant telle ou telle tenue - sauf la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public. La véritable interdiction c'est d'apparaître nu dans la rue.

Mais, il faut toujours garder à l'esprit que ce qui est un scandale pour l'un, ne l'est pas forcément pour l'autre. Nous ne sommes pas tous choqués par les mêmes choses.

Pourquoi, selon vous, plébiscite-t-on les couleurs sombres dans nos garde-robes ?

Quand j'interroge les gens sur leur façon de s'habiller, la plupart me répondent : « je veux être le plus inaperçu possible ». De façon naturelle, on choisit des vêtements qui ne vont pas faire de vagues : on essaie de se fondre dans l'ambiance générale.

Dans notre culture occidentale judéo-chrétienne, certains jugements sont le fruit de notre histoire. Adam et Eve ont mangé le fruit défendu et ils ont découvert qu'être nu était mal. Depuis, on s'habille. Les moralistes religieux, pendant des siècles, ont dit que le vêtement devait être le plus sobre possible parce qu'il rappelait le péché originel. Alors, certes, si on ne pense plus à Adam et Eve le matin quand on s'habille, on cherche encore la discrétion dans le vêtement car on vit en société, à travers le regard des autres. Ce n'est jamais très agréable, à moins d'être très audacieux, de voir les gens se retourner sur notre passage dans la rue.

L'étude de la singularité vestimentaire est-elle un bon instrument de décryptage de la société ?

Oui, bien sûr mais je pense aussi qu'il faut tout voir. Il n'y a pas une histoire de la mode mais il existe une histoire des modes. Quand vous feuilletez un magazine de mode dans le métro, vous voyez très bien qu'il y a un écart entre les pages du magazine et ce que vous voyez. Il faut donc tout regarder. Les singularités sont très intéressantes parce qu'elles s'opposent aux modes ambiantes. Mais, il faut être prudent car le fait de s'opposer à une mode en se distinguant par une couleur ou un motif c'est très souvent la preuve qu'on est aussi victime et tributaire des usages de la mode !

On est tous liés au vêtement car il est obligatoire pour lutter contre la pudeur et se protéger des aléas climatiques mais aussi parce que c'est un code social.

Rick Owens, prêt-à-porter homme 2015 © Guy Marineau

Plus qu'un goût personnel, provoquer le scandale semble être pour certains designers un moyen de se différencier. On pense par exemple à la tendance du porno-chic lancée dans les années 2000 par Tom Ford. Peut-on parler selon vous de « stratégie de scandalisation » comme l'indique le sociologue Michel Offerlé pour décrire les excès récents dans l'histoire de la mode ?

Je n'ai pas la réponse à cette question mais en effet, on peut émettre cette hypothèse. Qu'est-ce que c'est faire un scandale dans la mode ? C'est s'opposer à un code établi. Par exemple, la mode du slim d'Hedi Slimane, c'était l'idée de rapprocher le pantalon du corps à une époque où les costumes d'hommes étaient beaucoup plus larges. S'il y a une stratégie du scandale, il y a surtout une volonté de s'opposer aux codes ambiants pour faire autre chose : une mode nouvelle apparaît pour s'opposer à une mode existante. Il peut aussi s'agir d'une démarche expérimentale de la part du designer.

Ces vêtements nouveaux apparaissent dans le milieu des défilés, de la création et le propre de la création c'est aussi de faire quelque chose de neuf ! Il y a aussi des pièces dans les défilés qui ne sont pas faites pour être portées. Elles sont tellement extravagantes qu'on ne les verra pas dans la rue comme la tenue d'homme pour Rick Owens qui dévoilait le sexe des mannequins.

Qu'avez-vous pensé de ce défilé en tant qu'historien de la mode ?

Je ne peux pas vous répondre en tant qu'historien de la mode car ce dernier ne juge pas, par déontologie. Personnellement, ça m'a beaucoup intéressé car cela renvoie à cette idée de bouleverser les codes en place. La robe est-elle un vêtement strictement féminin ? Cela confirme aussi que le dernier grand tabou vestimentaire est de révéler la nudité. Le corps masculin, en particulier, est encore tabou.

Si la mode n'était qu'un éternel recommencement comme on a tendance à le dire, pourquoi certaines modes seraient-elles considérées comme transgressives ?

Des thèmes reviennent certes, l'ajusté, le large, le court, le long mais je ne sais pas si la mode est cyclique. On oublie souvent qu'une mode nouvelle a déjà un antécédent. Je pense que l'exposition montrera cela au public. On a pu voir des décolletés très audacieux au 18e siècle, bien plus audacieux que ceux qu'on a pu voir au 20e.

Ensuite, il ne faut pas oublier que très souvent ce sont toujours les mêmes choses qui choquent car nous sommes le fruit d'une culture occidentale, comme je vous le disais. Dans la Bible, il est interdit de déchirer ses vêtements. Dans l'Ancien Testament, cette pratique est synonyme de folie ou de grande colère. Au Moyen-Age, Erasme rédige un petit traité sur les bonnes manières à l'intérieur duquel on trouve un chapitre sur les vêtements. L'auteur dit que déchirer ses vêtements c'est l'affaire d'un fou ! Dans l'exposition, on va montrer un manuscrit du 14e siècle avec une illustration d'une femme en colère qui a déchiré sa robe et à côté on va montrer Hulk qui, lorsqu'il est en colère, devient vert de rage et ses vêtements se déchirent. Sur plusieurs millénaires, déchirer ses vêtements ça ne se fait pas.

Autre exemple, celui des pantalons larges portés par les hommes. Dans une même vitrine, vont cohabiter une culotte très large portée à la cour de Louis XIV, des Oxford bags des années 1920, une tenue des zazous des années 1940, un jean patte d'éléphant des années 1970, un baggy des années 1990 : il y a toujours eu une mode des pantalons amples chez les hommes. Ce qu'on remarque c'est qu'on on a toujours reproché la même chose à ces tenues : elles sont trop larges, elles entravent la marche, elles déforment la vision que l'on a du corps, on ne voit pas la différence au niveau de la séparation des jambes.

Walter Von Beirendonck, prêt-à-porter automne/hiver 1996-1997 © Guy Marineau 

Pourquoi un vêtement comme le hoodie trouble-t-il encore les sensibilités du début du XXIème siècle ?

La dissimulation du visage est suspecte. Charles VI, roi de France à la fin du 14e siècle signe un arrêté qui interdit le port de la capuche à Paris. Il appelle les porteurs de capuche les « faux visages ». Des hommes portaient des capuches pour chiper des bourses, au coin des rues. Au 18e siècle, des femmes mettaient des capuches pour se protéger du soleil ou du froid. Beaucoup de moralistes ont trouvé cela très suspect. D'une manière générale, les moralistes ont toujours préféré les vêtements qui collent au corps plutôt que ceux qui dissimulent le corps alors que j'avais toujours pensé le contraire ! Le vêtement qui moule le corps montre le corps et dans la culture judéo-chrétienne, Dieu a fait l'homme à son image. L'homme est beau puisque Dieu est beau : montrer son corps c'est montrer la création de Dieu. En revanche, dissimuler le corps de Dieu, c'est mal. Par exemple, on craignait notamment les grossesses illégitimes.

Le hoodie est toujours associé à la jeunesse et à la marginalité. En 2011 et 2015, des lois proscrivent son port en public dans l'État d'Oklahoma. Enfin, il est difficile de ne pas évoquer le drame de Sanford (Floride), survenu en février 2012, lorsque Trayvon Martin, jeune Américain noir âgé de dix-sept ans, est abattu par un agent de sécurité. Ce dernier déclara avoir vu un homme noir, la tête couverte d'un hoodie à capuche et semblant suspect. La capuche traîne avec elle plus de six siècles de soupçons et de préjugés alors qu'il ne s'agit que d'un détail dans un vêtement !

Vous consacrez une partie de l'exposition à la thématique « est-ce une fille ou un garçon ? ». Certains designers comme Jean-Paul Gaultier (1984) et plus récemment J.W. Anderson (A/H 2013) ou Raf Simons (P/E 2014) ont fait défiler des hommes en jupe mais cette dernière n'est toujours pas entrée dans le vestiaire masculin quotidien. Comment expliquez-vous cette réticence-là ?

C'est beaucoup plus facile pour une femme de porter des vêtements d'homme que l'inverse. Il y a eu des femmes très courageuses au fil des siècles qui ont porté des vêtements appartenant à l'origine au vestiaire masculin comme le chapeau, les talons, le pantalon. Ceci est lié, encore une fois, à notre culture occidentale. Pendant des siècles, les femmes ont eu un statut inférieur par rapport aux hommes. Les femmes qui portent des pièces d'hommes veulent accéder à un statut supérieur, la machine inverse est difficile ! Porter des vêtements ou des détails attribuées au dressing féminin par des hommes est très difficile parce que c'est synonyme d'efféminement, d'homosexualité, de déviance. Toutes ces choses qui sont encore mal acceptées.

Bien que les hommes l'aient portée jusqu'à la fin du 14e siècle en France et que l'on voit, de temps un temps, un homme la portant dans la rue à Paris, le retour de la jupe dans le vestiaire masculin quotidien n'est pas prêt d'arriver.

La jupe est pour nous considérée comme un vêtement féminin mais il ne faut pas oublier qu'un peu partout dans le monde des hommes portent des vêtements qu'ont dit ouverts, sans séparation entre les jambes, comme le kilt, le sarong, le pagne, le dhoti, la djellaba - sans que cela pose de soucis.

 The Vulgar: Fashion Redefined. Karl Lagerfeld for CHANEL. Autumn/Winter 2014 - 2015, Ready-to-wear. CHANEL Patriomine Collection, Paris © CHANEL 

Credits


Texte : Sophie Abriat
Photographie principale : The Vulgar: Fashion Redefined Eighteenth Century Court Mantua, 1748–1750. Courtesy Fashion Museum Bath 

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