pourquoi il faut élire un président qui sait parler d’amour correctement

Toutes les semaines, i-D choisit un mot qui lui tient à cœur et le met à l’épreuve des paroles et des discours des politiques. Une façon de tenter d’y voir clair dans une campagne chaque jour plus absurde. Après jeunesse et islam, amour : comment...

par Malou Briand Rautenberg
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09 Mars 2017, 9:20am

Les élans d'amour ont ceci de commun avec les discours politiques qu'ils sont dictés, non plus par la raison mais l'émotion, l'exaltation, le lyrisme. Force est de constater que l'amour s'est immiscé dans cette campagne présidentielle - cité en exergue des programmes, déclamé en meetings, exhibé en une des magazines people (coucou Paris Match). À tel point qu'il est parfois difficile d'en saisir le sens et la raison dans une société où les chiffres, le pragmatisme et le cartésianisme règnent en maitres. Cette effusion de sentiments chez les candidats à l'élection présidentielle pourrait être l'incarnation d'un refus des normes et règles établies, d'une envie d'en découdre avec les fondements du système actuel. Rien d'étonnant donc à ce que Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou Benoît Hamon qui se revendiquent d'une politique « anti-système » ou François Fillon « victime du système » s'emparent du sentiment le plus universel mais aussi le plus impétueux, le plus destructeur pour dresser leurs remparts à l'austérité et la froideur du monde de 2017. 

Mais ces élans passionnés auxquels se laissent aller les politiques, aussi séduisants soient-ils, ne doivent pas nous faire oublier une chose : l'amour rend (parfois) aveugle. i-D s'est donc penché sur les formes qu'il revêt dans les discours, les meetings et les programmes des candidats à l'élection présidentielle. Si vous n'avez pas choisi l'élu de votre choix, vous pourrez toujours choisir l'élu de votre cœur.

Le candidat qui incarne le mieux et le plus ardemment cette fusion entre amour et politique est sans doute Emmanuel Macron. Porteur d'un programme qui se veut unificateur et innovant dans sa volonté de mettre fin aux clivages droite-gauche, le fondateur du mouvement En Marche ! n'a pas hésité à déclarer sa flamme à ses futurs électeurs. Il l'a fait à plusieurs reprises. A Lyon d'abord, à l'occasion de son meeting le 4 février dernier, dans un discours exalté qu'il ponctuait en ces termes, empruntés au poète René Char : « Je vous aime farouchement mes amis. » Une déclaration d'amour qu'on retrouvait disséminée quelques jours plus tard dans la bouche du candidat, après la polémique autour de la colonisation. Sur scène, son désir de pacifier et d'apaiser les tensions s'est manifesté par des élans plus émotionnels que rationnels : « Parce que je veux être président, je vous ai compris et je vous aime ! » Ces deux exemples reflètent de manière éloquente la fonction que revêt l'amour dans les discours d'Emmanuel Macron. Il sert la proximité avec ses électeurs et sa volonté de réinjecter de l'exaltation et du spirituel dans la politique française, (comme il en témoignait dans le JDD en affirmant : « La politique, c'est mystique ! »). Mais cet amour reflète aussi son désir de faire s'embrasser les adversaires et les différences d'hier (gauche ou droite, aimez-vous !). Les contraires s'attirent, dit-on.

Pas de révolution sans cœur. Si Emmanuel Macron veut la Révolution, il n'est pas le seul à faire de l'amour le rouage nécessaire à l'instauration d'un nouveau système, fusse-t-il plus libéral ou protectionniste. En septembre dernier à la Courneuve et à l'occasion de la Fête de l'Humanité, Jean-Luc Mélenchon révélait le fil conducteur et les grands axes de son programme, en mettant l'accent sur l'importance de l'humain et la nécessité de la solidarité pour sortir du sentiment collectif de peur. Il l'exprimait en ces termes : « […] ce qui était autrefois le lien commun, qui fait notre vie quotidienne, c'est-à-dire l'amour, c'est-à-dire l'intérêt pour les autres sans lequel nous n'avons pas d'existence personnelle, ce lien était le lien de la société. Ils l'ont remplacé par un autre lien : la peur. […] La peur tout le temps. Nous, nous remettons au centre de commande, d'autres valeurs. Et ce sont elles qui, en fonctionnant, vont nous donner l'énergie de fonctionner autrement. » Chez lui, l'amour est donc synonyme de solidarité, d'empathie, de compassion. Des qualités essentielles à la mise en place d'un nouveau système, selon le candidat. Quand lui était posée l'épineuse question de la GPA, dont il est un fervent opposant, Jean-Luc Mélenchon avait alors confié que « L'amour prime sur la génétique. »

Si l'amour est un terme absent du programme de la candidate du Front National, il s'est immiscé dans son discours aux Assises présidentielles de Lyon, le 5 février dernier. Marine Le Pen l'a employé à cinq reprises lors de son allocution pour souligner les valeurs patriotiques qu'elle défend : « La France est un acte d'amour, cet amour a un nom : le patriotisme. C'est lui qui fait battre nos cœurs à l'unisson quand retentit la Marseillaise ou quand nos couleurs nationales battent au vent de l'histoire, » avant de soutenir que l'hexagone (et surtout les Français), ont besoin d'aimer leur pays pour que d'autres l'aiment à leur tour. Apprendre à s'aimer pour aimer les autres, tel est le pari de Marine Le Pen qui oppose fermement deux types de passions bien distinctes : « l'amour de la France » vs « l'amour de l'argent », les « patriotes » vs  « les mondialistes ». Quant à son slogan identitaire, le controversé « on est chez nous ! », la candidate saisissait l'occasion de son passage à Clervaux-Les-Lacs il y a quelques semaines pour en soustraire les accusations xénophobes. Elle qualifiait alors ses paroles de « cri d'amour » et de « cri du cœur ». « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, » clamait un jour Pascal.

Pour François Fillon, l'amour est avant tout celui qui unit les membres d'une famille : « premier lieu où s'exercent les valeurs de solidarité, le lien entre générations et le lien entre l'individu et le collectif », si l'on s'en réfère à la section Famille et Solidarités de son programme. Mais pas toutes les familles puisque le leader du parti des Républicains propose une réécriture de la loi Taubira, qui ouvrait en 2013 le mariage et l'adoption aux couples de même sexe. Et s'il ne désavoue pas l'amour entre deux hommes ou deux femmes, François Fillon s'oppose clairement à l'adoption plénière de ces mêmes couples : « Je sais aussi que des couples homosexuels accueillent des enfants avec amour. Mais il ne me paraît pas légitime que la loi permette de considérer qu'un enfant est fils ou fille, de manière exclusive, de deux parents du même sexe. » En marge de son programme (la faute à un léger imprévu), le candidat a clamé son amour à sa femme soupçonnée d'emplois fictifs. L'affaire, le fameux Penelopegate, a poussé le candidat à s'expliquer (ou faire diversion, c'est selon) face à la foule : « Devant 15.000 témoins je veux dire à Penelope que je l'aime et que je ne pardonnerai jamais à ceux qui ont voulu nous jeter aux loups. » Excuse, subterfuge ou irrépressible besoin de voler au secours de la mère de ses enfants ? S'en référer à Pascal.

On aurait pu croire que son slogan « Faire battre le cœur de la France » aurait offert au socialiste l'occasion de filer la métaphore de l'amour. Mais Benoît Hamon a préféré la jouer soft. Pas plus tard qu'avant-hier, le candidat à l'élection présidentielle se voyait reprocher par l'actuel ministre de la ville sa froideur à l'égard de son propre parti. « On a besoin de preuves d'amour », s'est exclamé Patrick Kanner, en véritable amant éconduit. Benoît Hamon a vite calmé ses ardeurs en lui rétorquant indirectement : « Ma campagne n'est pas là pour donner des preuves d'amour aux ministres. Elle est là pour parler aux Français. » Aucune mention ni ode à l'amour n'est faite dans son programme. Pragmatique, froid, austère, Benoît Hamon ? Arguons que celui qui s'est fait tacler (jusque dans son camp) de rêveur et d'idéaliste pour ses propositions économiques a tout fait pour montrer qu'il avait les pieds bien ancrés sur terre.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : Mayan Toledano pour i-D 

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