The Damned, 1976 © Michel Agnès

en france, le punk est né dans les landes

Rencontre avec Marc Zermati, l'homme à l'origine du tout premier festival punk en France à Mont-de-Marsan.

par Micha Barban Dangerfield
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06 Octobre 2016, 10:10am

The Damned, 1976 © Michel Agnès

Début des années 1970, un vent punk souffle sur la France. Venu tout droit de New York, il contamine une jeunesse en pleine redescente de la vague hippie. Diffusé par une petite milice proto-punk, le son des Stooges puis des Sex Pistols et des Damned se répand sur l'hexagone mais peine à rassembler. Le gouvernement mené par Giscard D'Estaing, tremblant face à ce nouveau mouvement, interdit l'organisation de festivals et tente de raisonner la jeunesse française. En vain. Les agneaux hippies ont été contaminés et vocifèrent désormais leur nihilisme sur des guitares saturées. Parmi eux, Marc Zermati, un jeune dévot-punk qui rêve de révolution rock. Il se donne pour mission de prendre la tête du premier rassemblement punk en France. Après avoir ouvert une boutique de vinyles et fanzines à Paris, Marc Zermati prêche dans son label, Skydog. Lui vient alors l'envie de se lancer dans l'organisation du premier festival punk français de tous les temps, dans la ville la moins punk de l'univers, Mont-de-Marsan. Un pari compliqué dans une France qui refuse la crise d'ado de sa jeunesse - qui plus est dans une ville habituée aux concours de vachettes et aux championnats de boules. Mais Marc y parviendra. 1976, les punks entrent dans la ville et dégagent les aficionados des arènes du Plumaçon, dans le centre-ville de Mont-de-Marsan, pour y camper quelques jours. Une messe bordélique qui ne se répétera qu'une fois de plus, en 1977, avant de disparaître. Nous avons donc rencontré Marc Zermati pour discuter des prémisses du punk en France, du (no) future et de ce qu'il nous reste à faire.

Les Clash, dans les arènes de Mont-de-Marsan, © Michel Agnès

Peux-tu nous parler de ta première rencontre avec le punk ? Tu y es venu comment ?
Je faisais partie de l'underground, dès 1973 avec Yves Adrien et un peu plus tard Alain Pacadis. Et puis l'arrivée des NY Dolls à Paris en 1974 a créé un nouveau mouvement à Paris et en Europe. C'est à cette période que j'ai rencontré Castelbajac et Malcom Mac Laren. On était donc en liaison directe avec les prémices du punk et les premiers groupes. Les premiers groupes de punk ne savaient pas jouer du tout. Le principe résidait ailleurs. Il fallait monter sur scène et faire n'importe quoi. Voilà. Tout avait commencé à New York et se déplaçait vers Paris puis Londres où les gens ont commencé à s'intéresser au mouvement punk avec des mecs comme Mac Laren et ce qu'ils représentaient. Nous étions déjà dans le punk dit garage et Malcom Mac Laren voulait appeler ce mouvement "nouvelle vague" en référence au cinéma français des sixties. Mais comme dit Jon Savage, pour nous le punk était déjà lancé à Paris.

C'est comme ça que t'est venue l'envie d'organiser le premier festival punk français ?
Comme tu le comprends c'était notre avance qui a permis de faire ce festival car on avait aussi un bureau et un système de distribution à Londres avec Larry Debay qui dirigeait et distribuait Skydog et tous les labels indépendants anglais ainsi que les premiers imports des US avec Television, Patti Smith et bien d'autres.

Comment se fait-il que le festival ait eu lieu à Mont-de-Marsan ?
À cette époque, tous les festivals étaient interdits en France. Donc après concertation avec Pierre Thiollay et d'autres, on a décidé Mont-de-Marsan. En fait on avait une relation locale qui pouvait nous avoir les arènes. Ça n'a pas été très simple. C'est au dernier moment qu'on a convaincu les mecs de la municipalité de nous laisser faire. La ville flippait de la venue d'un festival et se laissait effrayer par la presse. Même Libération avait relayé l'annulation. Du coup, la municipalité annulait systématiquement. Elle était contre les rassemblements de jeunes. On a dû se battre contre vents et marées. On y est arrivés.

The Gorillas, © Michel Agnès

Quel est ton meilleur souvenir là-bas ?
Aucun ! J'étais très stressé par les problèmes engendrés par le non-professionnalisme ambiant et en même temps j'étais hyper heureux d'avoir pu créer ce festival avec notre équipe de Londres et Paris sans oublier l'apport de "duduche", promoteur local.

Peux-tu nous parler du public du festival, quel genre de jeunesse s'y est amassé ? Qui était-elle venue écouter ?
Il y a eu Eddie and The Hot Rods, les Clash, Bijou, les Damned et plein d'autres. Dans le public, il y avait beaucoup de chevelus ! Qui d'ailleurs se faisaient couper les cheveux devant les arènes pour avoir l'air plus punks. On aurait dit une conversion, ils étaient prêts à se libérer du carcan étatique.

Où est-ce que la jeunesse punk se retrouvait ? Toi, tu avais l'Open Market puis le label Skydog...
Après avoir ouvert l'Open Market Head Shop où on vendait toute la presse underground internationale et rock, des comics, etc., j'ai décidé de lancer un label, Skydog en 1973 à Amsterdam avec Peter Meulenbrook le Walrus. On s'est vite rendu compte qu'il était important de faire tourner des groupes, ceux qui lançaient le punk, en France et en Europe. Du coup on s'est lancés dans Skydog Management avec mon ami Pierre Thiollay.

Comment réagissaient les anciennes générations au punk ? Les flics aussi ?
Ils ont eu peur, nous ont traité de néonazis, etc... Classique pour un pays comme la France. En France, les nouvelles générations ne sont jamais assez prises en compte. Il n'y a pas de considération de la jeunesse. Au Royaume Uni c'était différent je pense.

Pourquoi selon toi ?
Les punks ont pu créer une véritable culture en Angleterre. La solution pour nous avant c'était de se casser à Londres pour fuir la tendance réactionnaire de la France. Quand t'avais les cheveux longs, tu te faisais embarquer constamment par la police. Les médias, eux, nous faisaient passer pour des fachos. Tu vois ici, on adule Sartre qui a quand même dit "l'enfer c'est les autres". C'est horrible. Les gens le pensent, encore aujourd'hui.

On parle souvent de nihilisme mais le punk ne tentait-il pas à ce moment-là de créer un nouveau monde ?
Pas vraiment. Ce mouvement (à la fois situationniste et anarchiste) malgré tout a duré plus de quarante ans et son influence a été considérable. C'est bien à Malcom et a notre travail relationnel sur le terrain qu'on doit ça. Lui, il incarnait la mode tandis que nous, on était le rock'n'roll. Pour moi le punk était tout simplement la continuation de la seule vraie révolution du XXème siècle. Le rock et notre génération électrique ! Tout est parti du dada à Zurich en 1914, puis tous les mouvements qui ont suivi ­les surréalistes, les beatniks, les modernistes, les hippies ont enchaîné jusqu'au punk.

Quels étaient tes désirs, à toi en tant que jeune punk ?
La révolution électrique et le combat rock. C'était un mouvement énorme. Une génération électrique. Le rock est universel et sert encore au combat de plein de population. Il reste révolutionnaire dans plein de pays opprimés. Un exutoire. Parce qu'en fait il défend des libertés universelles, pour tout le monde, contre l'oppression.

Penses-tu que le punk est mort ? Quel regard portes-tu sur le punk d'aujourd'hui ?
Après quarante ans c'est évident qu'il faut passer à autre chose mais les nouvelles générations doivent soutenir des mouvements capables de créer une nouvelle conception du monde. Aujourd'hui, si tu veux une guitare, tu peux t'en procurer une facilement. Nous nos parents nous filaient que dalle pour ça, du coup il fallait vraiment le vouloir. Il faut que la jeunesse se prépare au monde qui l'attend qui sera pire que ce qu'était notre futur à nous.

Henri Paul Tortosa (Maniacs), Jake Riviera ( label Stiff Records), Brian James et Lu Edmonds (Damned), Sting (Police) et Topper Headon (Clash) aux arènes de Mont-de-Marsan, © Michel Agnès

Credits


Photographie : Michel Agnès, images parues dans le livre Le Massacre des bébés Skai, de Thierry Saltet aux éditions Julie .
Texte : Micha Barban-Dangerfield

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