roxane II, le nouveau livre de viviane sassen sur les histoires de femmes

Dans un nouveau livre photo sorti aux éditions Oodee Books, la photographe hollandaise développe une nouvelle approche de la féminité – loin du prisme de l'homme.

par Micha Barban Dangerfield
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08 Juin 2017, 9:30am

En 2009, la photographe hollandaise Viviane Sassen rencontre celle qui deviendra sa muse, Roxane Danset sur le mont d'Ei Teide, à Tenerife. Les deux femmes s'apprivoisent et ne se doutent aucunement qu'elles sont sur le point d'entamer une grande histoire d'amitié et de confiance. Une histoire de femmes. Viviane photographie pour la première fois le grand corps élancé de la mannequin comme un monstre de beauté un peu désarticulé. Trois ans plus tard, Sassen publie Roxane I, un livre photo en forme d'hommage et le premier volet d'un récit féminin et intimiste écrit à deux. La semaine dernière sortait aux éditions Oodee le second volet de cette même histoire, Roxane II.

Dans ce nouveau livre, Roxane pose et se métamorphose sous l'objectif de Sassen. Parfois nue, souvent couverte de peinture. Elle change sans cesse. Les uns après les autres, les multiples clichés établissent une nouvelle féminité, primitive et grave, définie dans un rapport d'égalité entre la photographe et son sujet. Si bien que tout au long du livre, la photographe rappelle sa présence. L'impose parfois. Retranchée dans l'ombre, laissant dépasser un bout de sa silhouette ou penchée au-dessus de son sujet, elle ne quitte jamais vraiment le cadre. On la retrouve également dans les à-plats de couleurs qu'elle étale à même la peau de Roxane ou au pinceau, sur les négatifs de ses photos. Roxane II est le récit d'une sororité puissante et magique - égalitaire aussi. Il établit une autre féminité, décidée par des femmes, ensemble. i-D a rencontré Viviane Sassen pour parler de son nouveau livre et de Roxane, bien sûr.

Le livre s'ouvre sur un poème de Maria Barna. Que représente ce poème pour vous ?
Maria Barna écrit, au détour du poème : « When I take a glance at our selves I hold my breath and see us expand in colours and clouds bursting from a mouth. Are they yours or mine? » (« Lorsque je jette un œil à ce que nous sommes, je retiens mon souffle et alors je nous vois surgir d'une bouche comme des couleurs nuageuses. S'agit-il des tiennes ou des miennes ? ») Pour moi, ces quelques phrases reflètent la joie et l'excitation de notre collaboration. Elles évoquent les souvenirs d'une jeunesse, la sensation de se laisser tout à fait prendre au jeu. On pleure de bonheur, on en oublie ses pieds, on a mal et on a soif comme l'enfer.

Quand et comment s'est faite votre rencontre avec Roxane ?
La première fois qu'on s'est rencontrées, c'était à Tenerife, en haut de la montagne d'El Teide. À cette époque, les garçons du magazine Fantastic Man s'apprêtaient à lancer Gentlewoman. Ils souhaitaient qu'on réalise une série ensemble. C'était leur idée de nous réunir, Roxane et moi. Je ne l'avais jamais vue avant. Je crois que, dans un sens, Roxane représente la femme que je fantasme d'être mais que je ne serai jamais. Intelligente, cool, courageuse et glamour (au cœur tendre !)

Qu'est-ce qui vous a frappé chez Roxane, au premier coup d'œil ?
Sa présence, son charisme… Elle ressemblait à une star du cinéma des années folles : une beauté classique, avec beaucoup d'élégance et quelque chose de très moderne dans l'attitude. Roxane me surprendra toujours. Elle a quelque chose de mystérieux en elle. J'aime la photographier, retranscrire sa versatilité. J'ai l'impression qu'elle peut refléter plusieurs archétypes à travers sa personnalité… la déesse, la mère, la Vénus sensuelle, la femme enfant, l'imprévisibilité de la nature, la sophistication de la parisienne…

Qu'est-ce qui a changé entre vous depuis Roxane I ?
Les deux livres s'attachent à explorer la féminité, la liberté de l'esprit. Notre collaboration repose sur une confiance mutuelle. Une fois parvenues dans cette "zone" de création commune, les idées, les expériences s'enchaînent naturellement. Rien n'est jamais prévu à l'avance. C'est la beauté de cette collaboration qui nous entraîne dans de nouveaux territoires. Roxane II est une suite logique de Roxane I ; plus osée, plus libre aussi, du fait de notre relation à toutes les deux - la confiance nous a poussées à aller plus loin, passer au niveau supérieur.

On a l'impression que la féminité est représentée différemment dans ce second volume…
Disons que nous sommes l'une et l'autre attachées au prisme féminin, en opposition au prisme masculin… à révéler des images de femmes qui explorent les dessous de la collaboration et la notion d'inclusion, à célébrer le corps féminin dans sa beauté et ses imperfections. D'être joueuse et attentive à la fois. Il y a en tout cas une énergie créatrice qui traverse Roxane II - puissante et violente à la fois.

La nudité occupe une place inédite dans la représentation de Roxane dans ce second volet. Comment en êtes-vous toutes les deux arrivées au nu ?
Roxane et moi avons évolué ensemble, bâtit et construit une relation de confiance qui a grandi, elle aussi. Les nus qu'on découvre dans Roxane II sont nés de cette relation, où l'une et l'autre acceptent de s'exposer. Mais bien sûr, Roxane est celle qui a le plus donné là-dedans, c'est elle qui est là plus exposée, dans le sens le plus littéral du monde. J'étais la détentrice de l'appareil photo, détentrice de l'instrument de pouvoir. Mais j'ai dû me battre pour mériter cette confiance qu'elle me livre. C'est un juste équilibre, nous nous complétons.

Votre présence est perceptible tout au long du livre (au détour d'une ombre, d'une peinture, de motifs etc). C'était important pour vous, de vous inscrire dans vos images ?
Oui, ça l'est. Je considère qu'on ne peut pas réaliser une œuvre d'art sans jamais révéler une facette de soi. La plupart de mon travail parle d'amour et de perte. De la peur et de l'attente. De l'idée de fusionner avec autrui, qui est présente en filigranes dans mon travail.

Quel rôle joue la peinture dans Roxane II ?
Petite, déjà, je peignais et dessinais. J'ai très vite intégré la peinture à la pratique de la photographie à l'école d'art où j'ai étudié. La peinture dans sa globalité m'a toujours inspirée, peut-être plus encore que la photographie. Enfant, j'étais fascinée par Matisse, Gauguin, Magritte… Les deux se complètent. Mon médium principal est la photographie, mais j'ai continué à dessiner et peindre, sur des carnets de croquis.

La peinture, les ombres, les couleurs permettent les métamorphoses de Roxanne à travers le livre… À quoi renvoient ces mutations physiques ?
Je suis extrêmement intriguée par l'idée même de métamorphose. C'est d'ailleurs cette raison, et seulement cette raison, qui m'a poussée à m'intéresser à la mode. La métamorphose permet à quelqu'un de se transformer en quelqu'un ou quelque chose d'autre. Elle offre des possibilités infinies. Les rituels qui l'accompagnent me fascinent aussi, tels qu'ils sont accomplis dans de nombreuses cultures, par exemple pour célébrer le pouvoir de la nature, les rites de passage. Ces rituels sont un témoignage de nos histoires communes, en même temps qu'ils se déroulent, parfois, de manière solitaire. La métamorphose permet d'ouvrir une porte sur des territoires mentaux qui nous étaient inconnus, d'entrer en collision avec des univers parallèles. C'est un phénomène qui m'intrigue autant qu'il m'effraie. L'ultime transformation étant la mort, et d'une certaine manière, je conjure cette peur en faisant de l'art - je l'exorcise.

D'où vient ce besoin de figer votre travail dans des livres ?
J'aime fabriquer des livres. C'est un médium que je trouve extrêmement démocratique. Je pense la plupart de mes projets en terme de livres. Ils ne sont finis qu'à partir du moment où ils deviennent des livres. C'est une très belle façon de faire le tri dans ses placards. Une fois que le livre est prêt à se dévoiler au monde, il devient autonome.

Quels sont vos autres projets, actuellement ?
Un livre qui comportera mon travail le plus récent, toujours en lien avec l'exploration de la féminité, la procréation, la fécondité… Il paraîtra en octobre à Tokyo, en collaboration avec les galeries G/P et Stevenson. Il y aura beaucoup de collages, de photographies peintes, aussi. Je serai bientôt au Congo et au Rwanda pour travailler sur un nouveau projet, j'ai également plusieurs expositions qui arrivent : en Angleterre, en Géorgie, à Suède et au Japon. Et enfin, la photographie de mode : cette saison, je réalise quelques séries pour Purple, Pop, M Le Monde, Die Zeit, The Wall Street Journal, Another Man.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent devenir photographes ?
Votre curiosité vous entraînera dans des territoires inédits, c'est la clé. Suivre sa passion, même si tout vous paraît chaotique au départ, les choses prendront forme et sens, petit à petit. Travaillez dur et acceptez les petits boulots de photographe - même si cela vous paraît un peu naze, ils vous apporteront de l'expérience et plus vous aurez d'expérience, plus vous serez capable de naviguer au gré de vos intuitions. Et ça fait beaucoup, beaucoup de bien ! Si vous êtes coincés : ne passez pas trop de temps à PENSER la photographie. FAITES-LA. Sortez et faites des images. Mieux vaut faire de mauvaises images plutôt que pas du tout. Croyez-moi…  

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Photographie : Viviane Sassen

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