il y a beaucoup d'espoir(s) dans le cinéma français

Six espoirs, six acteurs, six visions du monde : i-D et Kenzo ont rencontré le futur du cinéma français. Et, on vous le dit, tout va très bien se passer.

par Tess Lochanski
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26 Février 2016, 9:50am

Ici, normalement, on n'est pas tellement censés adorer les institutions. L'histoire d'i-D nous impose un cadre : ne jamais, justement, trop s'intéresser à ce qui se passe à l'intérieur de ces cadres, mais toujours essayer d'aller voir ailleurs, un peu sur le côté, là où les autres rechignent à s'aventurer. Alors, en bons adolescents, on fait les malins, limite insolents, souvent persuadés que décidément "personne ne comprend rien". Mais lorsque nous sommes tombés sur la sélection des meilleurs espoirs aux Césars, on était sincèrement ravis. Ils étaient tous là (ou presque) - tous ceux qui nous avaient à nouveau permis de croire dans le cinéma dans notre pays : des jeunes humbles, beaux, talentueux, fidèles à eux-mêmes et à leur convictions. Des talents qui ne pensent pas à se conformer mais qui jouent parce qu'ils n'ont tout simplement rien envie de faire d'autre. Rarement une génération d'acteurs ne nous a semblé aussi juste dans son désir de créer, aussi simple et droite dans son ambition. Rod, Quentin, Lou, Finnegan, Félix ou Diane, le futur vous appartient. Et ça va être très beau. Bonne chance ;)

Quentin Dolmaire, 22 ans
Nommé pour Trois souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Depleschin 

C'est quoi pour toi, être meilleur espoir ?
C'est un peu étrange parce que ça ressemble à une consécration alors qu'en fait, j'ai encore tout à prouver. J'ai juste fait un film d'Arnaud Desplechin mais j'ai encore plein de choses à apprendre, en tant qu'acteur. Qu'est-ce que ça représente pour moi ? C'est un délire. Et puis ça représente le fait que le cinéma veut bien de moi, c'est un message de bienvenue.

Tu dis que tu dois encore travailler sur toi. Qu'est-ce que tu entends par là ?
Je crois qu'en termes de formation, le fait d'être comédien te met à terre. Comme dans tous les métiers artistiques, j'imagine. À un moment, tu vis un grand bouleversement, t'as plus envie de rien faire. Je sais qu'il faut que j'aille au bout, que j'ai un truc à terminer.

Comment as-tu réagi quand tu as su que tu jouais dans le film d'Arnaud Desplechin ?
J'étais comme un dingue ! Le casting s'est déroulé sur deux mois. À l'époque, je travaillais dans le MacDo d'à côté pour payer mes cours de théâtre. J'attendais le coup de fil et puis entre deux tours, ça prenait un temps fou ! Après, je ne connaissais pas trop Desplechin. Je savais que c'était un grand réal, c'est tout.

Tu as quand même regardé ses films avant le tournage ?
Oui, même si j'avais pas le droit. Arnaud ne voulait pas qu'on soit influencés par ses autres films, par une certaine manière de jouer. Je l'ai fait quand même. Je suis pas un grand cinéphile donc le cinéma d'auteur, c'est pas trop ma came. Je comprenais pas ses films, je comprenais pas ses personnages. Mais ça m'a nourri. Copier n'est jamais la bonne idée, mais je m'en suis inspiré. Après quand j'ai vu Amalric, quand j'ai vu Desplechin, j'ai compris. La mayo est montée.

Elle tient à quoi cette mayonnaise ?
Mystère et boule de gomme. On ne sait jamais ce qui va faire un film. Le cinéma se nourrit de lui-même.

Tu as un rêve en ce moment ?
Retourner avec Desplechin. Rejouer avec lui. Et jouer au théâtre, surtout Eugène O'Neill, Long Voyage du jour à la nuit

Diane Rouxel, 22 ans
Nommée pour La tête haute, d'Emmanuelle Bercot

Qu'est-ce que ça veut dire ''espoir'' pour toi ?
Les gens qui aiment faire des belles choses.

Tu t'imaginais là, dans ce cadre là de cinéma français ?
Pas du tout. J'accompagnais toujours une copine à ses castings sans jamais y participer. Ça a été une vraie révélation pour moi, même si mon premier tournage avec Larry Clark a été très dur, je savais que j'étais à ma place. Le fait d'être reconnue pour ça, c'est trop bien.

Qu'est-ce qui te plait le plus dans le jeu ?
J'aime bien le côté psychologique des personnages, j'essaie toujours de le comprendre en y ajoutant ce que j'ai vécu ou ce que j'invente. J'adore pouvoir me rapprocher de quelqu'un comme ça pour le créer. C'est un peu comme la peinture.

C'est quoi ton meilleur souvenir jusqu'à présent, dans le cinéma ?
Quand j'arrive à m'abandonner complètement, ça arrive rarement mais c'est une sensation géniale.

Tu as une muse dans le cinéma français ?
Isabelle Huppert, qui était ma marraine au diner des révélations… Elle a accepté j'étais trop contente. On a bien discuté, elle était hyper bienveillante.

Si tu devais résumer le cinéma français en un film, tu choisirais lequel ?
Les 400 Coups de Truffaut. Un film d'auteur, un vrai fond social, le genre de film dont on peut parler pendant des heures !

Comment tu perçois le cinéma français en 2016 ?
Je saurais pas le définir mais il y a une nouvelle énergie. Il y a plein de nouveaux réals que j'adore, une nouvelle vague qui a envie de faire des choses.

Si tu avais un voeu, ce serait lequel ?
Faire plein de beaux films. J'adorerais tourner avec Tarantino. Ma génération est plus ouverte, elle ose plus.

Tu penses que c'est plus dur pour une fille, d'être dans le cinéma ?
De mon côté, non. J'en reparlerai dans 40 ans quand j'aurai plus de rides !

Qu'est-ce que tu souhaites au monde ?
Plus d'ouverture. De la tolérance. 

Félix Moati, 26 ans
Nommé pour À trois on y va, de Jérôme Bonnell

Les espoirs, ça signifie quoi pour toi ?
C'est une sorte de promesse et un début de responsabilité. Comme les gens te font le cadeau de cette reconnaissance, tu dois être responsable de faire des films selon tes convictions.

Quelles sont tes convictions ?
J'ai envie de faire des films en tant qu'acteur que j'irai voir en tant que spectateur. J'ai pas envie qu'il y ait de séparation entre mon métier et mon plaisir de cinéma.

Il remonte à quand, ton plaisir de cinéma ?
Je me rappelle des dimanche soirs à regarder les films du dimanche sur TF1, en famille, blottis les uns contre les autres. J'étais tout petit. À l'époque, j'étais complètement fasciné par Le Fugitif avec Harrison Ford, ça passait tout le temps je sais pas trop pourquoi. Ça me rendait complètement fou cette course poursuite de folie, et cette injustice !

Quand est-ce que tu t'es dit que t'allais vraiment devenir acteur ?
Quand j'ai fait LOL, j'ai aimé le tournage, le plateau mais je ne comprenais pas le métier. J'avais 17 ans, j'avais l'impression de sortir de colo. On était avec plein de potes. Sur Télé Gaucho, c'est vraiment devenu quelque chose d'indispensable.

Qu'est-ce que tu préfères dans ton métier ?
La camaraderie sur le plateau. Et j'aime faire des films qui me questionnent, sur ma vie d'homme.

Qu'est-ce que tu as appris sur toi en jouant alors ?
Faut pas avoir peur de sa féminité.

C'est quoi la féminité ?
C'est compliqué. Quelque chose de l'enfance. Même si il y a des féminités plus fortes aussi. C'est comme une suspension du jugement. Je ne sais pas ce que ça veut dire vraiment.

Si un film devait résumer le cinéma français ?
Rois et Reine de Despleschin.

Si tu pouvais réaliser un rêve de cinéma ?
J'adorerais boire une bonne bouteille avec Francis Ford Coppola.

De quoi vous parleriez ?
Beaucoup de femmes je crois. D'amour, de copines, de comment on fait dans la vie. Parce que je suppose qu'il sait plein de choses que je ne sais pas.

Comment on fait dans la vie alors ?
Je sais pas. Heureusement, il me reste plein de films pour le découvrir. 

Finnegan Oldfield, 25 ans
Nommé pour Les Cowboys, de Thomas Bidegain

Qu'est-ce que ça veut dire ''espoir'' pour toi ?
C'est un peu un poulain sur lequel on mise, c'est assez cool de se rendre compte que ça peut donner la possibilité à des jeunes de se faire reconnaître. Et c'est un moi assez beau, hyper encourageant.

Ça te fait quoi d'être là ?
C'est vraiment cool. C'est une mise en avant, une énergie qu'on retrouve dans le métier d'acteur, il faut se dépasser, s'interpréter soi-même, savoir prendre de la distance.

C'est un truc que tu arrives à gérer ?
Ouais, ça dépend. Aujourd'hui, par exemple, j'ai passé la journée la plus stressante de ma vie : j'étais à la télé. Et j'ai encore beaucoup de mal avec ça. Ça me gêne un peu. Se jouer soi-même, c'est compliqué et contradictoire, non ? Mais j'imagine que ça fait aussi partie du métier.

Qu'est-ce qui te plait le plus dans le jeu ?
Dans un premier temps, c 'est le tournage, son atmosphère, son ambiance. Quand j'ai commencé, j'étais très jeune. Le premier court-métrage que j'ai fais, je l'ai vraiment vécu comme une colo, j'avais 10 ans. En fait, je me suis rendu compte que c'est toujours un peu la colo. Tu formes une équipe avec des gens que tu connais peu ou pas du tout. Cette émulation et cet effet de groupe, ça m'a toujours beaucoup plu. Et puis l'adrénaline, c'est génial. Tout ce stress déployé devient cathartique dans le cinéma.

C'est quoi ton meilleur souvenir jusqu'à présent, dans le cinéma ?
Y'en a plein. Une fois, je tournais un film dans des fausses chiottes publiques. C'était un film de cow-boy. Quand ça se passe bien, que t'es bien entouré, c'est chanmé.

Si tu devais résumer le cinéma français en un film, tu choisirais lequel ?
J'aime bien les films à l'ancienne, ceux de Truffaut. L'argent de poche, surtout. Mais aussi L'armée des ombres, toute l'époque des Tontons Flingueurs. Aujourd'hui, pour moi, le cinéma français, c'est Audiard : des films qui racontent une histoire simple. Moi qui n'étais pas trop dedans, j'ai de plus en plus foi en le cinéma français.

Est-ce que le cinéma t'a permis de mieux te connaitre ?
On en apprend tous les jours quand on tourne. Ce qui est génial, c'est d'entrer dans un univers toujours inconnu. En fait, on n'a jamais fini d'apprendre. C'est ça qui est beau et qui en vaut la chandelle.

Lou Roy Lecollinet, 19 ans
Nommée pour Trois souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin

Tu as toujours voulu être actrice ?
Pas du tout. Quand j'étais petite je voulais être chanteuse. Et à cause de la Star Ac j'ai su qu'il fallait que je prenne des cours de théâtre et de danse. Surtout en danse, parce que j'étais nulle. J'ai continué le théâtre mais j'étais plus intéressée par la mise-en-scène. Je me suis retrouvée au casting de Desplechin par hasard.

Tu as envie de continuer ?
Je me vois pas actrice toute ma vie, je veux aussi me mettre à la mise en scène mais c'est super.

Qu'est-ce que tu aimes le plus dans le fait d'être actrice ?
Je sais pas. J'ai l'impression que c'est le moment où je suis le plus moi-même. Un moment où je me retrouve, j'arrive à être bien. Curieusement je me sens plus naturelle. Ce sont d'autres personnages mais de vraies émotions.

Ça veut dire quoi meilleur espoir pour toi ?
C'est beaucoup. C'est pour moi l'espoir de continuer de faire des trucs chouettes mais c'est aussi un encouragement, une reconnaissance, une façon pour le métier de dire qu'on nous aime. Et puis je m'entends très bien avec les quatre autres nommés, on est une génération forte, soudée, j'aime cette idée.

Qu'est-ce que ta génération va apporter au cinéma ?
Il y a encore une vraie rivalité entre le cinéma divertissant et le cinéma d'auteur. Ma génération a grandi avec ces deux pôles, elle est plus libre, plus ouverte. Mes films cultes sont des blockbusters comme des films plus pointus.

Si tu devais résumer le cinéma français en un film ?
Impossible… Trois Souvenirs de ma Jeunesse ?

Tu as une figure qui t'inspire ?
Charlotte Gainsbourg, Emmanuelle Devos, Sara Forestier. Après, j'adore Scarlett Johannsson, c'est un personnage complexe. J'aime bien les femmes très féminines mais féministes malgré elles.

C'est important d'avoir des convictions féministes quand on s'engage dans le cinéma ?
Comme dans n'importe quel milieu. Il y a tout une fascination autour de la femme dans le cinéma et en même temps, cela encourage à une certaine discrimination. J'ai pas envie d'être une jeune blonde avec des lèvres pulpeuses, sans rien dans la tête.

Tu as l'air assez heureuse.
Là oui. Complètement : aujourd'hui je suis en shooting, je tourne bientôt, je rencontre un réalisateur demain… Avant, je faisais pas grand chose, le lycée, c'était vraiment très dur pour moi, alors je trouve que j'ai beaucoup de chance. 

Rod Paradot, 20 ans
Nommé pour 
La tête haute, d'Emmanuelle Bercot

Qu'est-ce que ça veut dire Espoir, pour toi ?
C'est un remerciement au combat de la vie, au travail, à l'équipe de La Tête Haute. C'est beau.

Tu as conscience d'être un acteur prometteur ?
Je me dis juste que c'est une super belle expérience et qu'il faut pas que j'abandonne. La porte est grande ouverte, je peux pas lâcher.

Comment c'est venu le cinéma pour toi ?
J'ai toujours bien aimé regarder des films. Des films qui touchent. Un jour j'étais au lycée, ma CPE m'a dit que des gens m'attendaient dehors et qu'ils voulaient faire un essai. Je l'ai fait et au bout de trois jours ils m'ont rappelé. J'ai fini par décrocher le rôle. C'est une revanche dans la vie, pour moi. À l'école, c'était pas facile. Je suis content d'en être arrivé là. Comme dans un rêve.

Tu es en colère ?
Ouais, parfois. Comme Malony je suis vite agacé. Avec les gens ça va, mais dans ma tête, je m'énerve facilement pour rien. Jouer, ça permet de tout faire sortir.

C'était comment de tourner avec Catherine Deneuve ?
La première fois que je l'ai vue je lui ai demandé son âge. Elle m'a dit : ''bonjour jeune homme, vous avez quel âge ?'' Je lui ai dit : ''18 ans''. Et je lui ai demandé le sien. Du coup, on est partis sur des bases assez saines. On a eu une relation familiale, avec elle comme avec tous les acteurs. Bon, le premier jour, je me suis quand même dit : ''Wow, tu joues avec Catherine Deneuve.'' Et après on oublie.

Le film qui représente le cinéma français pour toi, c'est quoi ?
Petit j'adorais Neuilly sa Mère, l'histoire d'amour entre Sami et la violoniste. Ça m'a rendu ouf. C'est un film qui m'a beaucoup touché. J'aime les films américains, Mad Max, c'est génial mais ça ne me touche pas : tout est fait pour impressionner le public, de manière mécanique.

Tu as conscience que toi aussi tu peux aider les gens, les toucher ?
Si mon personnage ne touche pas le public, c'est que j'ai mal fait le boulot. Le cinéma, c'est un monde du dialogue, ça fait réfléchir, quoiqu'on en pense. Ça ouvre tellement de portes aux gens.

Si tu pouvais jouer avec un acteur, tu choisirais qui ?
J'adorerais tourner avec Vincent Cassel, avec François Cluzet. Et pus retourner avec Emmanuelle.

Qu'est-ce que c'est le cinéma pour toi ?
Pour moi, le cinéma, c'est l'échange. C'est tout un monde. Quand il s'agit de politique en revanche, je ne sais jamais quoi en penser. La Tête Haute, par exemple, est un film très politique. Moi, je n'y connais rien en politique. Je ne pensais même pas que mon personnage serait politique. Certains jeunes m'ont dit en pleurant qu'ils avaient été touchés par le film, qu'ils s'étaient remémorés des souvenirs, leur passé. Moi aussi ça me touche. C'est important d'être entendu.

Tu as un rêve, aujourd'hui ?
J'aimerais faire des films jusqu'à 50 ans, 60 ans, que des films qui touchent, même s'ils marchent pas. 

Quentin, Diane, Félix, Finnegan, Lou et Rod sont tous habillés en Kenzo, collection printemps / été 2016

www.kenzo.com

Credits


Texte : Tess Lochanski 
Photographie : Emanuele Fontanesi
Hair : Yuji Okuda
Make-Up : David Lenhardt
Studio : Flesh Studios

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