en france aussi, il faut continuer à lutter contre les violences policières

Le 19 juillet 2016, la mort d'Adama Traoré lors d'un interpellation dans le Val-d’Oise a mis en lumière les violences policières en France. Dans un entretien, sa soeur Assa exhorte le monde à se soulever contre l'injustice et le racisme institutionnel...

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déc. 7 2016, 1:25pm

Il dira : « J'ai du mal à respirer », pourtant personne ne l'écoutera. Adama meurt un 19 juillet 2016 dans le cadre d'une interpellation qui aurait mal tourné à Beaumont-sur-Oise, dans le Val-Oise. Adama Traoré n'est pas le premier de cette longue liste macabre. Malgré un dossier jonché d'incohérences flagrantes, sa famille se bat corps et âme pour restaurer sa dignité perdue durant cette banale journée d'été. Sa grande soeur, Assa, ne mâche pas ses mots et sillonne la France entière pour laver son honneur et sensibiliser avec le collectif « La vérité pour Adama », sur la réalité des brutalités policières. Conversation avec une guerrière ordinaire des temps modernes.

Assa et moi avons discuté au téléphone, je savais qu'au son de sa voix, nous ne nous verrions pas comme prévu. Elle déplace alors le rendez-vous initial et m'annonce que ses deux frères, Youssouf et Bagui, sont accusés d'« outrages, rébellion et violences » et placés en détention provisoire en attendant le procès prévu le 14 décembre prochain. Le collectif et la famille crient à la machination mais continuent le combat. « Ce ne sont que des intimidations » me confiera-t-elle plus tard, dans la voiture. C'est dans cette ambiance que je la rejoins à Ivry-sur-Seine. Figure de proue du collectif « La vérité pour Adama », son appartement devient naturellement le QG principal.

Si Adama n'était pas issu des quartiers populaires, parce que les jeunes issus de ces quartiers sont considérés comme de seconde, troisième, voire de quatrième zone, le dénouement n'aurait pas été le même.

Dans son séjour bondé de militants, je reconnais un visage encadré d'une barbe afro, celui d'Almany Kanouté, grand habitué de ce genre de revendications, de corvée de distribution de dessert. De la cuisine, elle lui assène de me servir une part. « Elle m'a dit qu'elle n'en veut pas » dit Almany. Assa s'empresse de nous rejoindre : « Faut demander plusieurs fois, à nous les femmes ! », insiste-t-elle en riant. Je n'ose refuser une seconde fois. Assise sur le canapé, son petit dernier vient délicatement se blottir dans ses bras. Face à cette image innocente, j'en oubliais, un instant, d'évoquer les raisons qui m'ont poussée à vouloir la rencontrer, tout en me demandant, comment lui expliquera-t-elle, le temps venu, l'hostilité que représente sa couleur de peau ?

Je me suis souvenue d'avoir lu cette phrase, à quelques nuances près, sur mon fil d'actualité Twitter, sans y faire attention. Un 17 juillet 2014. Deux ans et deux jours plus tôt qu'Adama. Eric Garner dira audiblement : « I can't breathe » (« Je ne peux pas respirer») et lui aussi, personne ne l'écoutera. C'était une énième banale journée d'été. Il mourra asphyxié, lui aussi. Mais ça, c'était ailleurs. New York n'est pas Beaumont-sur-Oise, mais certains points concordent. Adama était afro-français. Eric était afro-américain. Tous les deux ont perdu la vie de manière arbitraire. Et ça, ce n'est pas juste. Sa soeur ne cessera de le répéter, et sur ce point je suis d'accord, ce n'est pas juste. Etaient-ils condamnés à ne pas être entendus ?

Les circonstances de sa mort sont trop accablantes pour n'être qu'un incident, Assa le sait, je le sais mais nous sommes là. Ses mots sont précis et son ton est neutre comme pour ne laisser transparaître aucune émotion. Chaleureuse une seconde plus tôt, ses traits se referment aussitôt quand il s'agit de revenir sur cette fameuse journée qui a bouleversé sa vie et celle de sa famille entière. Je m'hasarde sur l'argument du gabarit imposant d'Adama, elle me coupera sèchement : « Ce n'était pas un surhomme, on le redit Adama n'était pas un surhomme. Adama était déjà au sol. Adama ne traverse pas les murs. C'est une violence voulue et volontaire ». Son ressenti, elle mettra du temps à vouloir me le partager. Je ne la brusque pas.

« Si Adama, ce jour-là, est parti, ce n'est pas parce qu'il fuyait. Il est parti parce qu'il connaissait cette violence. Il savait ce qui allait se passer, lâche-t-elle, ce n'est pas propre à Beaumont. La majorité des habitants de ces quartiers-là vivent des pressions, des acharnements et des violences sur violences. Il n'y a pas de dialogue. Pas même de discussion ». A quelques kilomètres de la France bourgeoise, les banlieues suscitent encore l'incompréhension. C'est un territoire dont elle ne maîtrise ni les codes, ni les us et coutumes.mais- de quoi la classe politique et par extension la France aurait-elle peur exactement ? Pourquoi nourrissent-ils tant les amalgames ? Ils étaient censés le protéger, pas le tuer. 

La majorité des habitants de ces quartiers-là vivent des pressions, des acharnements et des violences sur violences. Il n'y a pas de dialogue. Pas même de discussion

La montée de l'extrémisme remet sur le devant de la scène les vieux démons xénophobes. Essayant de chercher un argumentaire pour ne pas payer les conséquences de leurs actes : peut-être l'avait-il mérité ? Il n'avait pas à fuir ? Assa, elle, ne veut pas entériner le débat, elle sillonne la France parce qu'il est plus qu'urgent d'en parler, pour que la mort de son frère serve à quelque chose. À la question, qui est-elle, une rêveuse, une justicière, une militante ? Elle répondra : « Je suis une soeur. Nous sommes une famille qui veut justice et vérité. Nous ne sommes pas censés militer pour cela, me précise-t-elle, dans notre combat, nous sommes entourés de militants, malheureusement, qui sont là depuis longtemps. Je dis malheureusement parce qu'il se passe des drames. Adama n'est pas le premier ».

Est-ce qu'Adama serait en vie s'il n'avait pas été noir, musulman et de Beaumont-sur-Oise ? Est-ce que l'issue aurait été la même, s'il avait été blanc, catholique et en provenance des quartiers cossus ? « On va dire les choses, s'il n'était pas issu des quartiers populaires parce que les jeunes issus de ces quartiers sont considérés comme de seconde, troisième, voire de quatrième zone, le dénouement n'aurait pas été le même.» La vie d'un jeune noir a-t-elle réellement moins de valeur ? Et qui, décide de cela ? J'ai souvent l'impression que le temps s'est figé dans un vieux clip de rap des années 90 intitulé « Un jeune noir tué par les forces de l'ordre ». Un titre bien trop familier.

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku
Photographie : Nnoman