hypersensibles ? il parait que vous allez sauver le monde

Pour Evelyne Grossman, auteure de l'Eloge de l'hypersensible, paru aux éditions de Minuit, l'hypersensibilité n'est en aucun cas une faiblesse, ni une qualité féminine : c'est un outil pour comprendre le monde d'aujourd'hui et même une arme politique...

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avr. 26 2017, 10:00am

Dompter ses émotions, anticiper sa chute, se créer une carapace émotionnelle : pour affronter le monde de 2017 et s'y faire une place, toutes les ruses s'imposent. Reléguées à des carrés Instagram ou à quelques brefs caractères sur Twitter, les sensations qui nous traversent et qu'on veut bien partager au monde extérieur sont sciemment calculées, rationalisées, enjolivées. Pas d'excès, pas de larmes et surtout pas d'emphase - less is more, comme ils disent. Mais Evelyne Grossman, professeur de littérature et auteure de l'Eloge de l'Hypersensible, qui vient de paraître aux éditions de Minuit, n'a pas choisi de s'y plier. Bien au contraire. À l'appui du travail de quelques artistes et écrivains, parmi lesquels Gilles Deleuze, Marguerite Duras, Roland Barthes et Louise Bourgeois, Evelyne Grossman invoque le pouvoir de l'hypersensibilité, cet aveu de faiblesse qu'on a cru réservé aux femmes ou à quelques artistes torturés. Erreur, prévient l'auteure. Car l'hypersensibilité est un outil d'analyse à la compréhension du monde et surtout, une arme politique. D'où sa mise en garde : en réfrénant toujours un peu plus nos pulsions, nous dressons des remparts entre nous et les autres, quitte à jouer le jeu de certains politiques. Petite leçon pour se réconcilier avec soi-même et ses semblables, même entre deux tours. 

D'où vient l'idée que la sensibilité est un aveu de faiblesse ? 

On nous a longtemps répété qu'il fallait apprendre à contrôler ses émotions, à ne pas se laisser déborder, submerger par elles. La sensibilité devait donc rester du domaine privé : on peut pleurer chez soi mais pas en public. La maison, le foyer ayant longtemps été le domaine du féminin (on connaît les drôles de « femmes-maisons » de Louise Bourgeois), le sensible pouvait être toléré dans ces limites domestiques. « Domestique » peut alors s'entendre dans tous les sens du terme : espace de la domus, de la maison mais aussi espace de la domestication des pulsions. La sensibilité nous renvoie donc à l'idée d'une force supposée sauvage que l'apprentissage culturel et social devait nous permettre de juguler. L'homme classique est par définition maître de ses émotions. On en revient donc toujours à des stéréotypes culturels : la sensibilité serait une faiblesse, l'inverse de la force supposée virile. Autrefois, encore trop souvent, l'éducation des enfants privilégiait cette maîtrise sensorielle comme apprentissage des signes du masculin : un garçon ne pleure pas, les larmes des filles sont un aveu de faiblesse, une arme de chantage …

Qu'est-ce qu'un être hypersensible ? Qu'est-ce qui le différencie exactement de quelqu'un de sensible ?

L'hypersensible est un excès de la sensibilité qu'on a longtemps attribué aux femmes ou aux artistes. De nos jours, curieusement, on entend de plus en plus parler d'une nouvelle catégorie psychologique, « l'hypersensibilité », qui caractériserait des individus se laissant trop facilement déborder par leurs émotions ou sensations. Nouveaux hystériques, peut-être, remplaçant ceux du XIXe siècle, ils oscilleraient entre hyperesthésie (capacité sensorielle exacerbée pouvant aller jusqu'à la douleur aiguë face à certains bruits, lumières ou sons qu'ils ne peuvent supporter…) et anesthésie des affects (carapace sensorielle qu'ils développent pour se protéger et qui les rend alors paradoxalement insensibles). Ce registre psychologique ou médical n'est pas ce qui m'intéresse. Cette notion d'hypersensibilité fait penser à l'une de ces nouvelles pathologies qu'on « découvre » régulièrement dans les magazines (le spasmophile, le pervers narcissique…). A mon sens, l'hypersensibilité n'existe pas en tant que catégorie clinique; seul existe l'hypersensible comme potentialité de pâtir mais aussi d'agir. C'est un processus, pas une catégorie : une force de sensation, une intensité de pensée, un outil d'analyse. Ce qu'il faut essayer de penser selon moi, ce sont les infimes mouvements, les nouvelles perceptions subtiles qui affectent les sujets modernes.

Est-ce qu'une société peut selon vous être dominée par l'hypersensibilité ? 

Il ne s'agit pas non plus de laisser libre cours à toutes les émotions personnelles dans la violence débridée d'une lutte des affects. Je parle d'un mouvement patient d'exploration des limites du pensable et du vivable à travers l'art et la création, entre autres. Un mouvement dont on pourrait rêver non pas qu'il retisse ce fameux « lien social » supposé disparu (mais le lien est toujours aussi une entrave) mais qu'il rende nos sociétés plus souples, moins apeurées et crispées.

Louise Bourgeois, Roland Barthes, Gilles Deleuze et Marguerite Duras : vous analysez leur art et leur écriture pour appuyer votre éloge. L'hypersensibilité serait-elle une qualité réservée aux artistes ? 

C'est précisément le rôle de l'art de nous aider à élargir de champ de nos perceptions et sensations, à reconnaître et à affronter ce qui nous était autrefois inaudible, illisible, invisible - ce qui veut dire parfois aussi : insupportable. Les écrivains, les artistes nous ouvrent à de nouveaux apprentissages sensoriels. Ils nous apprivoisent ; ils nous apprennent peu à peu à supporter des affects qui auraient pu nous détruire et inversement ils nous enseignent à être sensibles aux impressions et qualités fines, imperceptibles, « inframinces » comme disait l'artiste Marcel Duchamp. Deleuze, encore, a une formule magnifiquement éclairante : l'écrivain, l'artiste, le philosophe, c'est celui qui a vu et entendu des choses trop grandes pour lui, trop fortes, irrespirables, proprement invivables, et dont le passage l'épuise. « De ce qu'il a vu et entendu, l'écrivain revient les yeux rouges, les tympans percés ». L'hypersensible, c'est cela : cette force traversée dont les artistes témoignent, que leur œuvre nous redonne et qui peut continuer à vivre à travers nous qui lisons, regardons, écoutons. L'hypersensible c'est cette étonnante plasticité sensorielle que nous apprenons peu à peu à traverser, cette créativité affective dont nous ne savions pas être capables et qui nous ouvre, dans le meilleur des cas, à une intensité qui n'est pas nécessairement du type triomphant, héroïque ou musclé. Ce qui frappe chez les créateurs dont je parle, c'est justement sous leur apparente fragilité, l'endurance de leur énergie vitale. L'hypersensible c'est ce va-et-vient. Le contraire des crispations émotionnelles ou identitaires : le libre jeu des affects.

Vous parlez de crispations identitaires. Ce sont des termes qu'on entend fréquemment dans la bouche de certains politiques aujourd'hui : le repli sur soi, la peur de l'autre ou de l'étranger qui dominent notre société actuelle ne sont-ils pas des remparts contre l'hypersensibilité ? 

Oui, vous avez raison, ce sont des remparts contre l'autre, l'étranger en nous qui nous terrorise et dont on ne veut rien savoir, cette force sauvage des affects qui nous envahissent et risquent à tout moment de nous déborder. D'où partout, l'érection de murs, remparts, barbelés censés nous protéger mais qui menacent, comme toute carapace caractérielle qu'on élève contre ses affects, de virer à l'assèchement, à l'anesthésie sensorielle. On ne craint plus rien mais on ne ressent plus rien. Les murs se referment sur le vide.

En quoi l'hypersensibilité peut-elle être une arme ?

J'ai toujours été frappée par la force paradoxale qui naît des sensations comme des émotions. Cette force, on a eu trop souvent tendance à s'en méfier, à tenter de la contrôler, voire de la réprimer. On nous dit qu'il faut « gérer » ou « réguler » ses émotions ; il me semble au contraire qu'il faut apprendre à reconnaître et apprivoiser leur force - ce qui ne veut pas dire nécessairement leur violence.

Gilles Deleuze a une très belle expression : la tristesse n'est pas un sentiment, c'est une force qui nous tire vers les précipices. Et inversement, la joie augmente la puissance d'agir, la force d'exister. Cette physique des passions, très éloignée des notions de la psychologie ordinaire, il l'emprunte à Spinoza. Elle tisse un lien fondamental entre pouvoir et sentir, entre puissance, affect et sensibilité. La sensibilité, alors, est la faculté de capter des forces, de s'en nourrir et d'accroître notre puissance d'agir.

La campagne électorale française a été l'occasion pour les candidats de renouer avec un certain lyrisme… De quoi ce retour au lyrisme en politique est-il le nom ? Est-ce un aveu d'hypersensibilité ou une vile stratégie politique ? 

L'exploitation par les politiques des émotions collectives des foules, ce n'est pas nouveau. Nous savons tous, bien sûr, le danger de cette utilisation des ressorts émotionnels, de cette adresse indifférenciée aux masses. Le populisme non plus n'est pas nouveau, pas plus que ces tribuns qui entendent incarner le peuple. « Je suis du peuple » dit Jean-Luc Mélenchon dans sa profession de foi. A entendre comment : issu du peuple ? Du côté du peuple ? Une partie du peuple que j'incarne dans mon corps ? Le propre des démocraties c'est qu'elles ne reposent pas sur l'incarnation mais sur la représentation, pas sur la foule mais sur les citoyens : distance, donc, délégation. Il vaut mieux, à tout prendre, se laisser aller à quelques « je vous aime » un peu enfantins, ceux adressés par Emmanuel Macron à une foule transportée dont il verbalise alors la ferveur émotionnelle. Allier ainsi la rigueur, la froideur technocratique et la chaleur inspirée, est-ce un signe de l'hypersensible ? Je ne suis pas loin de le penser. Il faut laisser une chance à l'hypersensible.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg